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Table des matières IIIChapitre 14 / 37

I


Dans l’immense caravansérail aux cinq cents chambres, où la foule affluait l’après-midi et le soir, un homme comme Marcos Avisto, sur qui rien n’attirait particulièrement l’attention, avait beau jeu pour n’être pas remarqué par une femme aussi distraite et qui semblait aussi absorbée en elle-même que la princesse Alexandra Basileïef.

Cela lui permit d’exercer une surveillance presque ininterrompue. Durant ces quatre premiers jours, elle ne quitta certainement pas l’hôtel. Ni visite, ni correspondance. Si elle communiquait avec l’extérieur, elle ne le pouvait que par le téléphone de sa chambre, ainsi que faisait Victor avec son camarade Larmonat.

L’heure qu’il attendait le plus impatiemment était celle du dîner. Bien qu’évitant de croiser jamais son regard, il ne la quittait pas des yeux, et c’était un spectacle qui le captivait. On eût dit que, sous son apparence d’homme du monde, il se permettait des émotions et des admirations interdites à l’inspecteur de la Brigade mondaine. Il se révoltait à l’idée qu’une pareille créature pût être la proie d’un aventurier, et grognait en lui-même :

« Non… ce n’est pas possible… une femme de sa race et de sa qualité n’est pas la maîtresse d’un misérable comme ce Lupin. »

Et devait-on même admettre que ce fût elle la voleuse de la Bicoque et la meurtrière de la rue de Vaugirard ? Est-ce qu’on tue pour voler quelques centaines de mille francs quand on est riche, et qu’on a ces mains de patricienne, effilées et blanches, où étincelaient des diamants ?

Le quatrième soir, comme elle remontait après avoir fumé quelques cigarettes dans un coin du hall, il s’arrangea pour être assis dans l’ascenseur qu’elle allait prendre. Il se leva aussitôt, s’inclina, mais ne la regarda pas.

Il en fut de même le cinquième soir, comme par hasard. Et cela se produisait de façon si naturelle, que, si vingt rencontres se fussent produites, il en eût été selon le même mode d’indifférence polie et de distraction réciproque. Elle restait toujours debout près du garçon d’ascenseur, face à la sortie ; Victor derrière elle.

Le sixième soir, le hasard ne se renouvela pas.

Mais, le septième, Victor se présenta au moment où l’on fermait la grille. Il prit sa place habituelle au fond de la cabine. Au troisième étage, la princesse Basileïef sortit et se dirigea vers son appartement, à droite. Victor, qui habitait du même côté, mais plus loin, suivit.

Elle n’avait pas fait dix pas dans le couloir désert, qu’elle porta brusquement la main sur sa nuque et s’arrêta net.

Victor arrivait. Elle lui saisit le bras, vivement, et scanda, d’une voix agitée :

« Monsieur… on m’a pris une agrafe d’émeraude… que j’avais là, dans les cheveux… Ça s’est passé dans l’ascenseur… j’en suis sûre… »

Il eut un haut-le-corps. Le ton était agressif.

« Désolé, madame… »

Durant trois secondes, leurs yeux s’accrochèrent. Elle se domina.

« Je vais chercher, dit-elle, en revenant sur ses pas… Sans doute, l’agrafe sera tombée. »

À son tour il lui saisit le bras.

« Pardon, madame… avant de chercher il serait préférable d’éclaircir un point. Vous avez senti qu’on touchait à vos cheveux ?

— Oui, je n’y ai pas fait attention sur le moment. Mais après…

— Par conséquent, ce ne peut être que moi… ou bien le garçon d’ascenseur…

— Oh ! non, ce garçon est incapable…

— Alors ce serait moi ? »

Il y eut un silence. Leurs yeux s’étaient repris et ils s’observaient.

Elle murmura :

« Je me suis certainement trompée, monsieur. Cette agrafe ne devait pas être dans mes cheveux. Je vais la retrouver sur ma toilette. »

Il la retint.

« Quand nous serons séparés, madame, il sera trop tard, et vous garderez sur moi un doute que je ne puis tolérer. J’insiste vivement pour que nous descendions ensemble au bureau de l’hôtel et pour que vous portiez plainte… fût-ce contre moi. »

Elle réfléchit, puis déclara nettement :

« Non, monsieur, c’est inutile. Vous habitez l’hôtel ?

— Chambre 345. M. Marcos Avisto. »

Elle s’éloigna en répétant ce nom.

Victor rentra chez lui. Son ami Larmonat l’y attendait.

« Eh bien ?

— Eh bien, c’est fait, dit Victor. Mais elle s’en est aperçue presque aussitôt, de sorte que le choc a eu lieu entre nous immédiatement.

— Alors ?

— Elle a flanché.

— Flanché ?

— Oui. Elle n’a pas osé aller jusqu’au bout de son soupçon. »

Il sortit l’agrafe de sa poche et la déposa dans un tiroir.

« Je la lui rendrai, dit-il, dès que la réaction que je prévois sera produite. Ce ne sera pas long. »

La sonnerie du téléphone retentit. Il saisit le récepteur.

« Allo… oui, c’est moi, madame. L’agrafe ?… Retrouvée… Ah ! bien, je suis vraiment heureux… Tous mes respects, madame. »

Il raccrocha et se mit à rire.

« Elle a retrouvé sur sa toilette le bijou qui est dans ce tiroir, Larmonat. Ce qui signifie que, décidément, elle n’ose pas porter plainte et risquer un scandale.

— Cependant, elle sait que le bijou est perdu ?

— Certes.

— Et elle suppose qu’il lui a été dérobé ?

— Oui.

— Par toi ?

— Oui.

— Donc elle te croit un voleur ?

— C’est exactement ce que je voulais.

— Ce que tu voulais ?…

— Eh parbleu ! s’écria Victor. Tu n’as donc pas compris mon plan !

— Ma foi…

— Il est pourtant bien simple ! Attirer l’attention de la princesse, exciter sa curiosité, entrer dans son intimité, lui inspirer une confiance absolue, et, par elle, m’introduire auprès de Lupin.

— Ce sera long.

— C’est pour ça que je procède par coups brusques. Mais, fichtre, il y faut de la prudence aussi, et du doigté ! Seulement, quelle manœuvre passionnante ! L’idée d’investir Lupin, de me glisser jusqu’à lui, de devenir son complice, son bras droit, et, le jour où il mettra la main sur les dix millions qu’il cherche, d’être là, moi, Victor, de la Brigade mondaine… Cette idée-là me révolutionne ! Sans compter… Sans compter qu’elle est rudement belle, la sacrée princesse !

— Comment, Victor, ça compte encore pour toi, ces balivernes ?

— Non, c’est fini. Mais j’ai des yeux pour voir.

— Tu joues un jeu dangereux, Victor…

— Au contraire ! Plus elle me paraît belle, et plus ça m’enrage contre cette fripouille de Lupin. Le misérable, il en a de la chance ! »