II
« Quant à celui-là, il est à bout de force, dit Mauléon à Victor. Avant deux fois vingt-quatre heures, il avouera. La lettre d’Élise Masson, que j’ai trouvée, aura précipité le mouvement.
— Sans aucun doute, fit Victor. Et par les trois complices russes, vous arriverez à Lupin. »
Il laissa tomber ces mots négligemment. Comme l’autre se taisait, il dit encore :
« Rien de nouveau de ce côté ? »
Mais Mauléon avait beau prétendre qu’il agissait, lui, au grand jour, il n’ouvrit pas la bouche sur ses plans.
« Le gredin, pensa Victor, il se méfie. »
Désormais, ils se surveillèrent l’un l’autre, tous deux inquiets et jaloux comme deux hommes dont la destinée est en jeu, et dont l’un peut être frustré par l’autre de tout le bénéfice de son travail.
Ensemble, ils passèrent une grande journée à Garches, partageant leur temps entre les épouses des deux prévenus.
À sa grande surprise, Victor trouva une Gabrielle d’Autrey plus vaillante et plus dure à la peine qu’il ne croyait. Était-ce la foi qui soutenait cette femme, si attachée à ses devoirs religieux, familière de l’église, et dont l’enquête avait mis en relief les habitudes charitables ? Elle ne se cachait plus comme au début. Ayant renvoyé sa bonne, elle faisait ses courses elle-même, la tête haute, sans souci des marques bleues et jaunes que lui avaient laissées les coups inexplicables de son mari.
« Il est innocent, monsieur le Commissaire, répétait-elle sans cesse. Qu’il ait été dominé par cette vilaine femme, il faut bien que je le reconnaisse. Mais il m’aimait profondément… Si, si, je l’affirme… profondément… plus encore qu’autrefois peut-être. »
Victor l’observait de ses yeux perspicaces. Le visage couperosé de l’épouse exprimait des sentiments imprévus, l’orgueil, le triomphe, la sécurité, la tendresse ingénue pour son mari, coupable de quelques peccadilles, mais qui restait quand même le compagnon de sa vie.
Avec Henriette Géraume, le mystère était aussi troublant. Henriette se dépensait en révoltes, en cris de rage, en discours enflammés, en désespoirs, en injures.
« Gustave ? Mais c’est la bonté même et la franchise, monsieur l’Inspecteur ! C’est une nature exceptionnelle. Et puis, je sais bien, moi, qu’il ne m’a pas quittée de la nuit ! Oui, évidemment, par jalousie, j’ai dit des choses d’abord… »
Laquelle des deux mentait ? Aucune, peut-être ? Ou toutes les deux ? Victor se passionnait à ce travail d’observation, où il excellait, et il se rendait compte que, peu à peu, certains éléments de vérité se dégageaient, autour desquels les faits venaient déjà se ranger d’eux-mêmes. En dernier lieu, il résolut d’aller dans l’appartement de la rue de Vaugirard, et d’y aller seul, car c’était par là surtout que les recherches pouvaient conduire Mauléon vers Alexandra et vers Lupin. Et c’était par là également que l’obscurité demeurait la plus impénétrable.
Deux agents gardaient la porte. Dès qu’il eut ouvert, Victor aperçut Mauléon qui fouillait les placards.
« Tiens, vous voilà, s’écria le commissaire d’un ton rogue. C’est votre idée aussi qu’il y a peut-être quelque chose à glaner de ce côté, hein ? Ah ! à propos, un de mes inspecteurs affirme que, le jour du crime, quand nous sommes venus ici tous deux, il y avait une douzaine de photos d’amateurs. Il croit bien se rappeler que vous les avez examinées.
— Erreur, déclara nonchalamment Victor.
— Autre chose. Élise Mason portait toujours chez elle un foulard orange et vert, celui sans doute qui a servi à l’étrangler. Vous ne l’auriez pas vu, par hasard ? »
Il pointait ses yeux vers Victor, qui répondit avec la même aisance :
« Pas vu.
— Elle ne l’avait pas, quelques heures auparavant, quand vous avez accompagné le baron ?
— Pas vu. Qu’en dit-il, lui ?
— Rien. »
Et le commissaire bougonna :
« Bizarre.
— Qu’est-ce qui est bizarre ?
— Des tas de machines. Dites-donc ?
— Quoi ?
— Vous n’avez pas déniché quelque amie d’Élise Masson ?
— Une amie ?
— On m’a parlé d’une demoiselle Armande Dutrec. Vous ne connaissez pas ?
— Connais pas.
— C’est un de mes hommes qui l’a trouvée. Elle a répondu qu’elle avait été déjà interrogée par un type de la police. Je pensais que c’était vous.
— Pas moi… »
Visiblement, la présence de Victor exaspérait Mauléon. À la fin, Victor ne s’éloignant pas, il formula :
« On va me l’amener d’un moment à l’autre.
— Qui ?
— La demoiselle… Tenez, on entend des pas. »
Victor n’avait pas sourcillé. Tout son manège pour empêcher ses collègues de mettre la main sur cette partie de l’affaire allait-il être découvert ? Et Mauléon réussirait-il à entrevoir la personnalité réelle de la dame du Ciné-Balthazar ?
Si Mauléon, lorsque la porte fut poussée, avait épié Victor, au lieu de considérer la jeune femme, tout était perdu. Mais cette idée, il l’eut trop tard. D’un coup d’œil, Victor avait ordonné à la jeune femme de se taire. Elle s’étonna d’abord, resta indécise, puis comprit.
Dès lors, la partie était jouée. Les réponses furent vagues.
« Certes oui, je connaissais cette pauvre Élise. Mais elle ne s’est jamais confiée à moi. J’ignore tout d’elle et des personnes qu’elle fréquentait. Un foulard orange et vert ? des photographies ? Je ne sais pas. »
Les deux policiers reprirent le chemin de la Préfecture. Mauléon gardait un silence rageur. Lorsqu’ils furent arrivés, Victor prononça d’une voix allègre :
« Je vous dis adieu. Je m’en vais demain.
— Ah ?
— Oui, en province… une piste intéressante. J’ai bon espoir.
— J’ai oublié de vous dire, fit Mauléon, que le Directeur désirait vous parler.
— À quel sujet ?
— Au sujet du chauffeur… celui qui a conduit d’Autrey de la gare du Nord à la gare Saint-Lazare. Nous l’avons retrouvé.
— Cré nom ! grommela Victor, vous auriez pu me prévenir… »