III
Il grimpa vivement l’escalier, se fit annoncer, et, suivi de Mauléon, entra dans le bureau du Directeur.
« Il paraît, chef, que l’on a retrouvé le chauffeur ?
— Comment ! Mauléon ne vous l’a pas dit ? C’est aujourd’hui seulement que ce chauffeur a vu dans un journal la photographie de d’Autrey, et qu’il a lu que la police s’enquérait du chauffeur qui avait conduit le baron d’une gare à l’autre, le vendredi, lendemain du crime. À tout hasard, il s’est présenté ici. On l’a confronté avec d’Autrey. Il l’a formellement reconnu.
— Mais M. Validoux l’a interrogé. D’Autrey s’est-il fait conduire directement ?
— Non.
— Il est donc descendu en route ?
— Non.
— Non ? Il s’est fait conduire de la gare du Nord à l’Étoile et de l’Étoile à la gare Saint-Lazare, ce qui constitue, n’est-ce pas, un détour inutile.
— Non, pas inutile », murmura Victor.
Et il demanda :
— Où est-il, ce chauffeur ?
— Ici, dans les bureaux. Comme vous m’aviez dit que vous teniez à le voir, et que, deux heures après, vous nous remettriez les Bons, je l’ai gardé.
— Depuis l’instant où il est arrivé, il n’a parlé à personne ?
— Personne que M. Validoux.
— Et il n’avait parlé à personne de sa démarche à la Préfecture ?
— À personne.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Nicolas. C’est un petit loueur. Il ne possède que cette auto… Il est venu avec… Elle est dans la cour. »
Victor réfléchit. Son chef le regardait, ainsi que Mauléon, curieux l’un et l’autre, si curieux que M. Gautier s’écria :
« Enfin quoi, Victor, c’est donc sérieux, cette histoire-là ?
— Absolument.
— Vous allez nous renseigner ?… vous êtes sûr ?…
— Autant qu’on peut être sûr, chef, quand on s’appuie sur un raisonnement.
— Ah ! il ne s’agit que d’un raisonnement ?
— En police, chef, tous nos actes dépendent du raisonnement… ou du hasard.
— Assez parlé, Victor. Expliquez-nous.
— Quelques mots suffiront. »
Et, posément, il expliqua :
« Nous suivons les Bons de la Défense, sans contestation possible, depuis Strasbourg jusqu’à la Bicoque, c’est-à-dire jusqu’à la nuit où d’Autrey les met dans sa poche. Sur l’emploi du temps de d’Autrey durant cette nuit, passons. J’ai mes idées là-dessus et je ne tarderai pas à vous les dire, chef. En tout cas, le matin du vendredi, d’Autrey débarque chez sa maîtresse avec son butin. Les valises sont préparées. Les deux fugitifs se rendent à la gare du Nord, attendent l’heure du train et, soudain, pour des raisons encore obscures, changent d’avis et renoncent au départ. Il est cinq heures vingt-cinq. D’Autrey renvoie sa maîtresse avec les bagages et prend une auto qui le conduira gare Saint-Lazare à six heures. À ce moment, il sait, par le journal du soir qu’il a acheté, qu’il est suspect et que la police le guette probablement à la station de Garches. Arrivera-t-il avec les Bons de la Défense ? Non. Là-dessus, aucun doute. Donc, c’est entre cinq heures vingt-cinq et six heures qu’il a mis son butin en sûreté.
— Mais puisque l’auto ne s’est arrêtée nulle part !
— C’est donc qu’il a choisi un des deux, procédés suivants : ou bien s’entendre avec le chauffeur et lui confier le paquet…
— Impossible !
— Ou bien laisser le paquet dans l’auto.
— Impossible !
— Pourquoi ?
— Mais le premier venu l’aurait pris ! On ne laisse pas un million sur la banquette d’une voiture !
— Non. Mais on peut l’y cacher. »
Le commissaire Mauléon éclata de rire.
« Vous en avez de bonnes, Victor ! »
M. Gautier réfléchissait. Il dit :
« Comment cacher cela ?
— On découd dix centimètres de la bordure d’un coussin, par en-dessous. On le recoud. Et le tour est joué.
— Il faut du temps.
— Précisément, chef. C’est la raison pour laquelle d’Autrey a fait faire ce que vous appeliez un détour inutile. Et il est rentré à Garches, tranquille sur l’excellence de sa cachette, et résolu à reprendre les Bons aussitôt après la période critique.
— Cependant, il se savait suspect.
— Oui, mais il ignorait la gravité des charges qui pesaient sur lui et ne prévoyait pas que la situation évoluerait avec cette rapidité.
— Donc ?
— Donc l’automobile du chauffeur Nicolas est dans la cour. Nous y trouverons les Bons de la Défense. »
Mauléon haussa les épaules en ricanant. Mais le Directeur, vivement frappé par l’explication de Victor, fit venir le chauffeur Nicolas.
« Conduisez-nous jusqu’à votre voiture. »
C’était un vieux coupé, défraichi, bossué, couvert de plaies et qui avait dû participer à la victoire de la Marne.
« Faut la mettre en marche ? dit le chauffeur Nicolas.
— Non, mon ami. »
Victor ouvrit une des portières, saisit le coussin de gauche, le retourna et l’examina.
Puis le coussin de droite.
En-dessous de ce coussin de droite, le long de la bordure de cuir, l’étoffe présentait quelque chose d’anormal sur une longueur d’environ dix centimètres. On voyait une reprise faite avec du fil plus noir que l’étoffe gris foncé, une reprise irrégulière, mais solide et à points très rapprochés.
« Nom d’un chien, mâchonna M. Gautier. En vérité, on dirait… »
Victor tira son canif, coupa les fils, et, franchement, élargit la fente.
Puis il glissa ses doigts dans le crin, et chercha.
Au bout de quatre ou cinq secondes, il murmura :
« J’y suis. »
Facilement, il put extraire un papier, un carton plutôt.
Un cri de rage lui échappa.
C’était une carte d’Arsène Lupin, avec ces mots :
« Toutes mes excuses et mes meilleurs sentiments. »
Mauléon s’abandonna à un accès de fou rire qui le pliait en deux, et il bégayait, la voix méchante :
« Dieu, que c’est drôle ! Le vieux truc de notre ami Lupin qui reparaît ! Hein, Victor, un bout de carton au lieu de neuf billets de cent mille francs ! Sale aventure ! Ce qu’on va rigoler ! Victor, de la Brigade mondaine, vous voilà tout à fait ridicule.
— Je ne suis pas du tout de votre avis, Mauléon, objecta M. Gautier. L’événement prouve, au contraire, que Victor a été remarquable de clairvoyance et d’intuition, et je suis persuadé que le public pensera comme moi. »
Victor dit avec beaucoup de calme :
« L’événement prouve aussi, chef, que ce Lupin est un rude type. Si j’ai été « remarquable de clairvoyance et d’intuition », combien l’a-t-il été plus que moi, puisqu’il m’a devancé et qu’il n’avait pas à sa disposition, comme moi, toutes les ressources de la police !
— Vous ne renoncez pas, j’espère ? »
Victor sourit.
« Ce n’est plus qu’une affaire de deux semaines au plus, chef. Dépêchez-vous, commissaire Mauléon, si vous ne voulez pas que je vous brûle la politesse. »
Il joignit les talons, fit un salut militaire à ses deux supérieurs, pivota, et s’éloigna, de son allure raide et guindée.
Il dîna chez lui et dormit jusqu’au lendemain matin du sommeil le plus paisible.
Les journaux racontèrent l’aventure, avec mille détails, fournis évidemment par Mauléon, et justifièrent, en majorité, l’opinion du Directeur relative à l’exploit vraiment remarquable de Victor, de la Brigade mondaine.
Mais, d’autre part aussi, comme Victor l’avait prédit, quelle explosion d’éloges à propos d’Arsène Lupin ! Quels articles dithyrambiques sur ce phénomène d’observation et d’intelligence ! sur la fantaisie toujours imprévue du fameux aventurier ! sur cette nouvelle cabriole du grand mystificateur !
« Bah ! murmurait Victor en lisant ces élucubrations, on vous le dégonflera, votre Lupin. »En fin de journée, on apprit le suicide du baron d’Autrey. La disparition des Bons, de cette fortune dont il avait escompté la jouissance comme compensation à ses tourments actuels, avait achevé de le démolir. Étendu sur son lit, tourné vers le mur, patiemment, il s’était coupé les veines du poignet avec un morceau de verre, et s’en était allé sans un mouvement, sans une plainte.
C’était l’aveu que l’on attendait. Mais cet aveu apportait-il la moindre lueur sur les crimes de la Bicoque et de la rue de Vaugirard ?
À peine si le public se posa cette question. Tout l’intérêt, maintenant, se concentrait, une fois de plus, sur Arsène Lupin, et sur la façon dont il échapperait aux entreprises de l’inspecteur Victor, de la Brigade mondaine.Victor remonta dans son auto, retourna au Bois, enleva son dolman étriqué, endossa le costume élégant et sobre du Péruvien Marcos Avisto, et se rendit à l’hôtel Cambridge où il retrouva sa chambre.
Impeccable dans son smoking de bonne coupe, la boutonnière fleurie, il dîna au restaurant.
Il n’y vit pas la princesse Alexandra. Et elle ne parut pas non plus dans le hall.
Mais, vers dix heures, ayant regagné sa chambre, il reçut un coup de téléphone.
— « M. Marcos Avisto ? Ici, la princesse Alexandra Basileïef. Si vous n’avez rien de mieux à faire, cher monsieur, et si cela ne vous ennuie pas trop, venez donc causer avec moi. J’aurais grand plaisir à vous voir.
— Dès maintenant ?
— Dès maintenant. »