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Table des matières IIIChapitre 20 / 37

I


Victor se frotta les mains.

« Ça y est ! Que me veut-elle ? Vais-je trouver une femme inquiète, effrayée, avide de secours, et prête à se confier ? Peu probable. Nous n’en sommes qu’à la seconde étape, et il y en aura sans doute une troisième, et même une quatrième, avant que je n’atteigne mon but. Mais n’importe ! L’essentiel, c’est qu’elle ait éprouvé le besoin de me voir. Pour le reste, patience. »

Il se contempla dans une glace, rectifia son nœud de cravate, et soupira :

« Quel dommage !… Un vieux monsieur de soixante ans… Certes, l’œil est vif et le thorax bombe encore sous le plastron empesé. Mais, tout de même, soixante ans… »

Il glissa la tête dans le couloir, puis marcha vers l’ascenseur. Devant la porte de la princesse, il bifurqua vivement. Elle était entre-bâillée. Il entra.

Une petite antichambre, puis le boudoir.

Au seuil, Alexandra l’y attendait debout.

Elle lui tendit la main en souriant, comme elle l’eût fait, dans un salon, à un parfait gentilhomme.

« Merci d’être venu », dit-elle en le faisant asseoir.

Elle avait un peignoir de soie blanche, très ouvert, qui laissait à nu ses bras et ses belles épaules. Son visage n’était pas le visage un peu trop pathétique, un peu trop fatal, qu’elle offrait au public. Il n’y avait en elle ni hauteur, ni indifférence distraite, mais un souci de plaire, et l’expression aimable, gentille, amicale, d’une femme qui vous admet d’un coup dans son intimité.

Le boudoir était celui de tous les grands palaces. Cependant, il se mêlait à celui-ci une atmosphère d’élégance qui provenait de la lumière plus discrète, de quelques bibelots de prix, de quelques livres bien reliés, et d’un doux parfum de tabac étranger. Sur un guéridon, les journaux.

Elle dit, ingénûment :

« Je suis un peu embarrassée…

— Embarrassée !

— Je vous ai fait venir, et je ne sais trop pourquoi…

— Je le sais, dit-il.

— Ah ! et pourquoi ?

— Vous vous ennuyez.

— En effet, dit-elle. Mais l’ennui dont vous parlez, et qui est le mal de ma vie, n’est pas un ennui que peut dissiper une conversation.

— C’est un ennui qui ne cède qu’à la violence des actes, et en proportion des dangers courus.

— Alors, vous ne pouvez rien pour moi ?

— Si.

— Comment ? »

Il plaisanta :

« Je puis accumuler sur vous les dangers les plus terrifiants et déchaîner les catastrophes et les tempêtes. »

Il se rapprocha d’elle, et, d’une voix plus grave :

« Mais est-ce bien la peine ? Quand je pense à vous — et j’y pense souvent — je me demande si toute votre vie n’est pas un danger ininterrompu. »

Il lui sembla qu’elle rougissait légèrement.

« Qu’est-ce qui vous fait supposer ?…

— Donnez-moi votre main… »

Elle lui offrit sa main. Il en examina la paume longuement, penché sur elle, et il prononça :

« C’est bien ce que je pensais. Si complexe que vous paraissiez, vous êtes au fond une nature facile à comprendre, et ce que je savais déjà par vos yeux et par votre attitude, j’en ai la preuve par les lignes très simples de votre main. Ce qu’il y a d’étrange, c’est cette association de hardiesse et de faiblesse, cette recherche continuelle du péril et ce besoin d’être protégée. Vous aimez la solitude, et il y a des moments où cette solitude vous effare et où vous feriez appel à n’importe qui pour vous défendre contre les cauchemars créés par votre imagination. Il vous faut dominer, et il vous faut un maître. Vous êtes faite de soumission et d’orgueil, forte devant les épreuves et désemparée devant l’ennui, devant la routine, les habitudes quotidiennes, la tristesse, la monotonie de la vie. Ainsi, tout en vous est contradiction, votre calme et votre ardeur, votre raison qui est saine et vos instincts qui sont violents, votre froideur et votre sensualité, vos désirs d’amour et votre volonté d’indépendance. »

Il avait abandonné sa main.

« Je ne me trompe pas, n’est-ce pas ? Vous êtes bien telle que je vous vois. »

Elle détourna les yeux, gênée par le regard aigu qui pénétrait si loin dans le secret de son âme. Elle alluma une cigarette, puis se redressa, et, changeant de conversation, elle montra les journaux et ft, d’un ton si dégagé qu’il comprit que c’était là justement où elle voulait en venir :

« Qu’est-ce que vous en dites, de toute cette histoire des Bons ? »

Première allusion, entre eux, à l’aventure qui, sans doute, pour l’un comme pour l’autre, constituait la réalité même de leurs pensées et de leurs préoccupations. Avec quel frémissement contenu Victor la suivit sur ce terrain !

Aussi nonchalant qu’elle, il répondit :

« Histoire bien obscure…

— Très obscure, dit-elle. Mais, tout de même, voici des faits nouveaux.

— Nouveaux ?

— Oui. Par exemple, le suicide du baron d’Autrey est un aveu.

— En êtes-vous bien sûre ? Il s’est tué parce que sa maîtresse le trahissait et parce qu’il n’avait plus l’espoir de retrouver son argent. Mais est-ce bien lui qui a tué le père Lescot ?

— Qui l’aurait tué ?

— Un complice.

— Quel complice ?

— L’homme qui s’est enfui par la porte, et qui peut être aussi bien Gustave Géraume que l’amant de cette femme qui se sauvait par la fenêtre.

— L’amant de cette femme ?…

— Oui, Arsène Lupin… »

Elle objecta :

« Mais Arsène Lupin n’est pas un criminel… il ne tue pas…

— Il a pu y être obligé… pour son salut. »

Malgré l’effort que chacun d’eux faisait pour se dominer, l’entretien qui se continuait sur un ton indifférent prenait peu à peu tout son sens dramatique, dont Victor jouissait profondément. Il ne la regardait pas. Mais il la devinait toute frissonnante, et il sentit l’intérêt passionné avec lequel elle posa cette question :

« Que pensez-vous de cette femme ?

— La dame du cinéma ?

— Vous croyez donc que c’est la même femme qui était au cinéma et à la Bicoque ?

— Parbleu !

— Et que l’on a rencontrée dans l’escalier de la rue de Vaugirard ?

— Certes.

— Alors vous supposeriez ?… »

Elle n’alla pas plus loin. Les mots devaient lui être intolérables à prononcer. Ce fut Victor qui acheva :

« Alors, il est à supposer que c’est elle qui a tué Élise Masson. »

Il parlait en homme qui émet une hypothèse, et la phrase tomba dans un silence où il l’entendit qui soupirait. Il poursuivit, avec sa même intonation détachée :

« Je ne la vois pas clairement, cette femme… Elle m’étonne par ses maladresses. On dirait une débutante… Et puis, c’est trop bête de tuer pour rien… Car enfin, si elle a tué, c’est pour voler les Bons de la Défense. Or, Élise Masson ne les avait pas. De sorte que le crime fut absurde, bête comme tout ce qui est inutile. En vérité, pas bien intéressante, la dame…

— Qu’est-ce qui vous intéresse, vous, dans l’affaire ?

— Deux hommes. Deux vrais hommes, ceux-là ; non pas comme un d’Autrey, ou un Géraume, ou comme le policier Mauléon. Non. Deux hommes d’aplomb, qui suivent leur chemin sans gaffe et sans esbrouffe, le chemin au bout duquel ils se rencontreront : Lupin et Victor.

— Lupin ?…

— C’est le grand maître, lui. La façon dont, après le coup manqué de Vaugirard, il a redressé sa partie en retrouvant les Bons de la Défense, est admirable. Chez Victor, même maîtrise, puisqu’il est parvenu, lui aussi, jusqu’à la cachette de l’auto. »

Elle articula :

« Croyez-vous que cet homme aura raison de Lupin ?

— Je le crois. Sincèrement, je le crois. J’ai déjà suivi, dans d’autres occasions, et à travers les journaux, ou par le récit de gens qui y furent mêlés, le travail de cet homme. Jamais Lupin n’a eu à se défendre contre ces sortes d’attaques ténébreuses, dissimulées, têtues, acharnées. Victor ne le lâchera pas.

— Ah ! vous croyez ?… murmura-t-elle.

— Oui. Il doit être plus avancé qu’on ne le suppose. Il doit être sur la piste.

— Le commissaire Mauléon aussi ?…

— Oui. La situation est mauvaise pour Lupin. On le prendra au piège. »

Elle demeura taciturne, les coudes sur les genoux. À la fin, essayant de sourire, elle chuchota :

« Ce serait dommage.

— Oui, dit-il, comme toutes les femmes, il vous captive. »

Elle dit, plus bas encore :

« Tous ceux qui ont une existence à part me captivent… Celui-là… tous les autres… doivent éprouver des émotions puissantes.

— Mais non, mais non, s’écria-t-il en riant, ne croyez pas cela… Ce sont des émotions auxquelles on s’habitue… On finit par agir aussi tranquillement qu’un brave bourgeois qui fait sa partie de manille. Évidemment, il y a des minutes pénibles, mais c’est rare. Presque toujours, pour peu qu’on y ait la main, ça se passe en douceur. Ainsi on m’a indiqué… »

Il s’interrompit, et se leva, prêt à partir.

« Excusez-moi… j’abuse de vos instants… »

Elle le retint, tout de suite animée et curieuse :

« On vous a indiqué ?…

— Oh ! rien…

— Si, racontez-moi…

— Non, je vous assure… Il s’agit d’un malheureux bracelet… Eh bien, d’après ce qu’on m’a dit, je n’aurais qu’à le cueillir… Aucune émotion… Une simple promenade… »

Il allait ouvrir la porte. Elle lui saisit le bras. Il se retourna, et elle demanda, les yeux hardis, avec toute la provocation d’une femme qui n’admet pas de refus :

« À quand la promenade ?

— Pourquoi ? vous voulez en être ?

— Oui, je le veux… je m’ennuie tellement !

— Et ce serait une distraction ?

— En tout cas, je verrais… j’essaierais… »

Il prononça :

« Après-demain, deux heures, rue de Rivoli, dans le square Saint-Jacques. »

Sans attendre la réponse, il sortit.