II
Elle fut exacte au rendez-vous. En la voyant arriver, il dit, entre ses dents :
« Toi, ma petite, je te tiens. De fil en aiguille, j’arriverai bien à ton amant… »
L’air d’une toute jeune fille, allègre, impatiente d’action, heureuse comme si elle venait à une partie de plaisir, elle s’était transformée, sans pourtant se déguiser. Une petite robe de lainage gris, assez courte, une toque toute unie qui laissait à peine voir ses cheveux… rien en elle n’attirait l’attention. Elle n’avait plus son allure de grande dame, et sa beauté éblouissante était soudain devenue discrète, adoucie et comme voilée.
Victor demanda :
« Décidée ?
— Toujours décidée à m’échapper de moi.
— Quelques mots d’explication d’abord, dit-il.
— Est-ce nécessaire ?
— Ne fût-ce que pour calmer vos scrupules.
— Je n’en ai pas, dit-elle gaîment. Nous devons tout bonnement nous promener, n’est-ce pas ? et cueillir… je ne sais plus quoi.
— Exactement. Au cours de la promenade, nous rendons visite à un brave homme, qui exerce en réalité le vilain métier de recéleur… Avant-hier, on lui a remis un bracelet volé, qu’il cherche à vendre.
— Et que vous n’avez pas l’intention de lui racheter.
— Non. D’ailleurs il dormira… C’est un individu très régulier. Il déjeune au restaurant, rentre chez lui, et fait sa sieste de deux à trois. Sommeil de plomb. Rien ne le réveillerait. Vous voyez que la visite ne présente aucun aléa.
— Tant pis. Où habite-t-il, votre dormeur ?
— Venez. »
Ils quittèrent le petit jardin. Cent pas plus loin, il la fit entrer dans son auto qu’il avait placée le long du trottoir, et de façon qu’Alexandra ne pût en voir le numéro.
Ils suivirent la rue de Rivoli, tournèrent à gauche, et pénétrèrent dans un dédale de rues où il se dirigeait sans hésitation. La voiture était basse et le toit ne permettait point qu’on pût apercevoir le nom de ces rues.
« Vous vous défiez de moi, dit-elle, vous ne voulez pas que je sache où vous me conduisez. Toutes les rues de ce vilain quartier me sont inconnues.
— Ce ne sont pas des rues, ce sont des routes merveilleuses, en pleine campagne, dans des forêts magnifiques, et je vous mène dans un château merveilleux. »
Elle sourit.
« Vous n’êtes pas Péruvien, n’est-ce pas ?
— Parbleu, non !
— Français ?
— De Montmartre.
— Qui êtes-vous ?
— Le chauffeur de la princesse Basileïef. »
La voiture s’arrêta devant une voûte cochère. Ils descendirent.
Une grande cour intérieure, pavée, avec un bouquet d’arbres au milieu, formait un vaste rectangle bordé de vieilles maisons dont chaque escalier était marqué par une lettre. Escalier A… Escalier B…
Ils montèrent l’escalier F. Leurs pas résonnaient sur des dalles de pierre. Ils ne rencontrèrent personne. À chaque étage une seule porte.
Tout cela délabré, mal entretenu.
Au cinquième et dernier étage, qui était très bas de plafond, Victor tira de sa poche un trousseau de fausses clefs et un papier sur lequel il y avait le plan du logement, et où il montra à sa compagne l’emplacement de quatre petites pièces.
Il n’eut aucun mal à forcer la serrure. Sans bruit il ouvrit.
« Vous n’avez pas peur ? » murmura-t-il.
Elle haussa les épaules. Cependant, elle ne riait plus. Son visage reprenait sa pâleur ordinaire.
Une antichambre, avec deux portes en face.
Il désigna celle de droite et chuchota :
« Il dort ici. »
Il entre-bâilla celle de gauche, et ils pénétrèrent dans une petite pièce pauvrement meublée de quatre chaises et d’un secrétaire, et séparée de l’autre chambre par une baie étroite que masquait un rideau.
Il écarta un peu ce rideau, regarda, et fit signe à la jeune femme de regarder.
Sur le mur opposé, une glace reflétait un lit-divan où un homme, dont on n’apercevait pas la figure, reposait. Il se pencha sur elle et lui dit à l’oreille :
« Restez là. Au moindre geste, avertissez-moi. »
Il toucha l’une de ses mains, qui était glacée. Les yeux, fixés sur le dormeur, brillaient de fièvre.
Victor recula jusqu’au secrétaire, qu’il mit un certain temps à fracturer. Plusieurs tiroirs s’offraient à lui. Il fouilla, et découvrit le bracelet, replié dans un papier de soie.
À ce moment, il y eut un léger bruit à côté, le bruit de quelque chose qui heurte un parquet.
Alexandra laissa retomber le rideau. Elle chancelait.
S’étant approché, il l’entendit qui balbutiait :
« Il a bougé… Il s’éveille… »
Il mit la main à sa poche-revolver. Elle sauta sur lui, bouleversée, et lui saisit le bras, en gémissant :
« Vous êtes fou !… Cela, non, jamais !… »
Il lui ferma la bouche.
« Taisez-vous donc… écoutez… »
Ils écoutèrent. Il n’y eut plus aucun bruit. La respiration du dormeur scandait le grand silence. Il attira sa compagne vers la sortie. Pas à pas ils reculaient. Quand il ferma la porte, il n’y avait certes pas cinq minutes qu’ils étaient entrés.
Sur le palier elle respira largement, et, redressant sa haute taille qui semblait s’être voûtée, elle descendit, assez calme.
Remontée dans l’auto, la réaction se produisit, ses bras se raidirent, sa figure se crispa, et il crut qu’elle allait pleurer. Mais elle eut un petit rire nerveux qui la soulagea, et elle dit, comme il lui montrait le bracelet :
« Il est très beau… Et rien que des diamants admirables… Bonne affaire pour vous… Tous mes compliments ! »
L’accent était ironique. Tout à coup, Victor la sentit loin de lui, comme une étrangère, presque une ennemie. D’un signe, elle le pria d’arrêter, et le quitta, sans un mot. Il y avait une station de taxis. Elle en prit un.Il retourna vers le vieux quartier d’où il venait, de nouveau traversa la grande cour et de nouveau monta l’escalier F. Au cinquième étage, il sonna.
Son ami, l’inspecteur Larmonat, ouvrit.
« Bien joué, Larmonat, lui dit Victor joyeusement. Tu es un dormeur de premier ordre, et ton appartement est tout à fait propre à cette petite mise en scène. Mais qu’est-ce qui est tombé ?
— Mon lorgnon.
— Un peu plus, je t’envoyais une balle dans la tête ! Et cette perspective a paru effrayer la belle dame. Elle s’est jetée sur moi, au risque de te réveiller.
— Donc elle ne veut pas de crime ?
— À moins que le souvenir de la rue de Vaugirard ne la terrifie, et que cette expérience ne lui suffise.
— Tu crois, vraiment ?…
— Je ne crois rien, dit Victor. Ce que je démêle en elle me laisse encore assez indécis. Ainsi, nous voilà complices, elle et moi, comme je le voulais. En l’amenant ici, avec moi, je me rapproche de mon but. Eh bien, j’aurais dû lui offrir, ou lui promettre sa part du butin. C’était mon intention… Je n’ai pas pu. J’admettrais qu’elle eût tué… Mais cette femme… une voleuse ?… je n’imagine pas cela… Tiens, reprends-le, ce bracelet, et remercie le bijoutier qui te l’a confié. »
Larmonat se divertit.
« Tu en emploies des trucs !
— Il faut bien. Avec un type comme ce Lupin, il faut recourir à des procédés spéciaux. »Au Cambridge, avant de dîner, Victor reçut de Larmonat un coup de téléphone.
« Ouvre l’œil… Il paraîtrait que le commissaire Mauléon a des indications sur la retraite de l’Anglais… On prépare quelque chose… Je te tiendrai au courant. »