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Table des matières IIChapitre 22 / 37

III


Victor demeura anxieux. La voie qu’il avait dû choisir l’obligeait, lui, à n’avancer qu’avec beaucoup de prudence, et pas à pas, sans quoi toute la bande se fût effarouchée. Mauléon, au contraire, n’avait pas de précautions à prendre : la piste découverte, il foncerait droit à l’ennemi. Or, l’Anglais capturé, c’était Lupin en danger, Alexandra sans doute compromise, et toute l’affaire qui lui échappait, à lui, Victor.

Il s’écoula quarante-huit heures désagréables. Les journaux ne faisaient aucune allusion à l’alerte annoncée par Larmonat. Celui-ci cependant téléphona que, s’il n’en savait pas davantage, certains détails le confirmaient dans son impression première.

L’Anglais Beamish restait invisible. Il ne quittait pas sa chambre, soi-disant immobilisé par une foulure.

Quant à la princesse Basileïef, elle ne parut qu’une fois, dans le hall, après le dîner. Plongée dans la lecture des revues illustrées, elle fuma des cigarettes. Elle avait changé de place et ne salua pas Victor qui, d’ailleurs, ne l’observa qu’à la dérobée.

Elle ne lui sembla pas inquiète. Mais pourquoi se montrait-elle ? Était-ce pour signifier à Victor que, si elle ne le saluait pas et ne lui parlait pas, elle était toujours là, et prête à reprendre contact ? Elle ne soupçonnait évidemment pas que les événements la menaçaient d’une manière si pressante, mais elle devait tout de même, avec son intuition de femme, sentir autour d’elle, et surtout contre l’homme qu’elle aimait, le souffle du danger. Quelle force donc la retenait dans cet hôtel ? Et quelle raison aussi y retenait l’Anglais Beamish ? Pourquoi l’un et l’autre ne cherchaient-ils pas un refuge plus sûr ? Pourquoi, avant tout, ne se séparaient-ils pas ?

Peut-être attendait-elle cet inconnu que Victor avait remarqué, un soir, en compagnie de l’Anglais, et qui n’était, qui ne pouvait être qu’Arsène Lupin ?…

Il fut tout près d’aller vers elle et de lui dire :

« Partez. La situation est grave. »

Mais qu’eût-il répondu, si elle lui avait demandé :

« Grave pour qui ? Qu’ai-je donc à craindre ? En quoi la princesse Basileïef peut-elle être tourmentée ? L’Anglais Beamish ? Je ne le connais pas. »

Victor attendit. Lui non plus ne quittait pas l’hôtel qui était, en tout état de cause, le lieu où tout faisait prévoir que se produirait le choc, si l’ennemi ne se décidait pas à la retraite, et si le commissaire Mauléon parvenait jusque-là. Il réfléchissait beaucoup. À chaque instant, il reprenait toute l’affaire, cherchait à vérifier certaines solutions auxquelles il s’était arrêté, et les confrontait avec ce qu’il savait d’Alexandra, de sa conduite et de son caractère.

Il déjeuna dans sa chambre et rêvassa longtemps. Après quoi, se penchant sur l’avenue du haut de son balcon, il avisa la silhouette fort reconnaissable d’un de ses collègues de la Préfecture. Un autre vint en sens opposé. Ils s’assirent sur un banc, en face du Cambridge. Il ne s’adressèrent pas la parole. Ils se tournaient le dos, mais ne quittaient pas des yeux le péristyle de l’hôtel. Deux autres inspecteurs s’établirent de l’autre côté de la chaussée, et deux autres plus loin. En tout, six. L’investissement commençait.

Le dilemme se posa pour Victor. Ou bien redevenir Victor, de la Brigade mondaine, dénoncer l’Anglais, et atteindre ainsi plus ou moins directement Arsène Lupin, — mais c’était sans doute démasquer Alexandra. Ou bien…

« Ou bien quoi ? se dit-il à mi-voix. Ne pas prendre le parti de Mauléon, c’est prendre celui d’Alexandra, et lutter contre Mauléon. Pour quel motif agirais-je ainsi ? Pour réussir l’affaire moi-même, et atteindre moi-même Arsène Lupin ?… »

Il y a des moments où il vaut mieux ne pas réfléchir et se laisser mener par son instinct sans savoir où il vous mène. L’essentiel était de s’introduire au cœur même de l’action et de conserver toute sa liberté d’agir suivant les fluctuations de la lutte. Se penchant de nouveau, il aperçut l’inspecteur Larmonat qui débouchait d’une rue voisine et se dirigeait en flânant vers l’hôtel.

Que venait-il faire ?

En passant devant le banc de ses collègues, Larmonat les regarda. Il y eut un imperceptible mouvement de tête entre les trois hommes.

Puis, toujours d’un pas de promeneur, Larmonat traversa le trottoir et entra dans l’hôtel.

Victor n’hésita pas. Quoi que vînt faire Larmonat, il fallait lui parler. En bonne logique, même, Larmonat devait escompter cette rencontre.

Il descendit.

L’heure du thé approchait. Beaucoup de tables déjà étaient occupées, et dans le hall et dans les larges couloirs qui l’entouraient, les gens circulaient assez nombreux pour que Victor et Larmonat pussent s’aborder sans être remarqués.

« Alors ?

— L’hôtel est cerné.

— Qu’est-ce qu’on sait ?…

— On est à peu près sûr que l’Anglais est ici depuis l’attaque du bar.

— La princesse ?

— Pas question d’elle.

— Lupin ?

— Pas question de lui.

— Oui, jusqu’à nouvel ordre. Et tu es venu pour m’avertir ?

— Je suis de service.

— Allons donc !

— Il manquait un homme. Je rôdais du côté de Mauléon. Il m’a expédié ici.

— Il arrive ?

— Le voici qui parle au portier.

— Bigre ! ça ronfle.

— Nous sommes douze en tout. Tu devrais décamper, Victor. Il est encore temps.

— Tu es fou !

— Tu seras interrogé… S’il te reconnaît comme étant Victor ?

— Et après ? Victor s’est camouflé en Péruvien et fait son métier d’inspecteur dans l’hôtel où justement la police enquête. T’occupe pas de moi. Va te renseigner… »

Larmonat se hâta vers le vestibule d’entrée, rejoignit Mauléon, et le suivit dans les bureaux de la Direction ainsi qu’un brigadier venu du dehors.

Trois minutes. Larmonat reparut et obliqua du côté de Victor. Quelques phrases seulement furent échangées.

« Ils compulsent le registre. On y relève les noms des Anglais qui séjournent seuls, et même les noms de tous les étrangers.

— Pourquoi ?

— On ignore le nom du complice de Lupin et il n’est pas absolument certain qu’il soit Anglais.

— Ensuite ?

— Ensuite on les convoque, les uns après les autres, ou bien l’on monte chez eux, et on examine leurs papiers. Tu seras probablement interrogé.

— Mes papiers sont en règle… trop, même. Et si quelqu’un veut sortir ?

— Six hommes veillent. Les suspects sont amenés à la Direction. Un inspecteur écoute les conversations téléphoniques. Tout se fait en ordre. Pas de scandale.

— Et toi ?

— Il y a par derrière, rue de Ponthieu, une sortie réservée au personnel et aux fournisseurs, mais que des clients empruntent à l’occasion. Je suis chargé de la garder.

— La consigne ?

— Ne laisser passer personne avant six heures du soir, sans un permis signé par Mauléon, sur une carte de l’hôtel.

— À ton avis, combien de temps ai-je pour agir ?

— Tu veux donc agir ?

— Oui.

— Dans quel sens ?

— Zut ! »

Ils se quittèrent.

Victor prit l’ascenseur. Il n’avait aucune hésitation, et il ne songeait même pas qu’il fût possible d’en avoir, et qu’une décision différente pût être adoptée par lui.

Il se disait :

« C’est cela, et ce n’est pas autre chose. Il est même curieux de constater à quel point les circonstances jouent en faveur de mes projets. Seulement, il faut se dépêcher. J’ai quinze minutes devant moi… vingt tout au plus. »

Dans le couloir, la porte d’Alexandra s’ouvrit, et la jeune femme apparut en toilette de ville, comme si elle descendait pour le thé.

— Il marcha sur elle, la prit à l’épaule, et la repoussa dans son appartement.

Elle résista, irritée. Qu’y avait-il donc ?

« L’hôtel est cerné par la police. On perquisitionne. »