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Table des matières IIIChapitre 23 / 37

I


Tout en reculant, Alexandra ne cessait de se débattre contre cette main crispée dont l’étreinte l’exaspérait. L’antichambre traversée, Victor ferma derrière lui la porte du boudoir. Aussitôt elle s’écria :

« C’est odieux ! De quel droit osez-vous ?… »

Il répéta lentement :

« L’hôtel est cerné par la police… »

Les ripostes qu’il avait prévues lui furent opposées :

« Et après ? Cela m’est indifférent.

— On relève la liste des Anglais… Ils vont être interrogés…

— C’est une question qui ne concerne pas la princesse Basileïef.

— Parmi ces Anglais, il y a M. Beamish. »

À peine eut-elle un battement de paupières. Elle affirma :

« Je ne connais pas M. Beamish.

— Mais si… mais si… c’est un Anglais qui habite cet étage… au numéro 337.

— Je ne le connais pas.

— Vous le connaissez.

— Vous m’espionnez donc ?

— Au besoin, pour vous secourir, comme à présent.

— Je n’ai pas besoin d’être secourue. Surtout…

— Surtout par moi, voilà ce que vous voulez dire ?

— Par personne.

— Je vous en supplie, ne m’obligez pas à des explications inutiles. Nous avons si peu de temps ! Pas plus de dix minutes… Dix minutes, vous entendez ? J’estime que, d’ici dix minutes au plus tard, deux inspecteurs entreront dans la chambre de M. Beamish et le prieront de descendre à la Direction où il se trouvera en face du commissaire Mauléon. »

Elle essaya de sourire :

« Je le regrette pour ce pauvre M. Beamish. De quoi donc est-il accusé ?

— D’être un des deux hommes qui se sont évadés du bar de la rue Marbeuf. L’autre étant Arsène Lupin.

— Son cas est mauvais, dit-elle toujours calme. Si vous avez des sympathies pour ce personnage, téléphonez-lui, avertissez-le… Il jugera ce qu’il doit faire.

— Les communications téléphoniques sont interceptées.

— Enfin, quoi ! fit-elle plus nerveuse, débrouillez-vous avec lui ! »

Il y avait, dans le ton de la jeune femme, une insolence qui irrita Victor. Il répliqua, sèchement :

« Vous ne comprenez pas bien la situation, madame. Des deux inspecteurs qui, dans huit ou dix minutes, frapperont chez Beamish, l’un le conduira à la Direction, mais l’autre restera dans la chambre et fouillera.

— Tant pis pour lui !

— Et pour vous peut-être.

— Pour moi ? »

Elle avait tressauté. Indignation ? Colère ? Inquiétude ?

Elle se domina encore et redit :

« Pour moi ? Quel rapport voyez-vous donc entre cet homme et moi ? Ce n’est pas mon ami.

— Peut-être, mais il agit de concert avec vous. Ne le niez pas, je vous en prie. Je sais… je sais plus de chose que vous ne croyez… Du jour où vous avez accepté la perte de votre agrafe et où vous m’avez tendu la main, comment n’aurais-je pas voulu savoir pourquoi vous attachiez si peu d’importance à des actes de cette sorte ?

— Et ce serait parce que j’en commettais moi-même ?

— En tout cas, parce que ceux qui en commettent vous intriguent. Et, un soir, je vous ai aperçue causant avec cet Anglais.

— C’est tout ?

— Depuis, j’ai pénétré dans sa chambre et j’ai trouvé…

— Quoi ?

— Une chose qui m’a renseigné sur vous.

— Quoi ? fit-elle avec agitation.

— Une chose que la police trouvera tout à l’heure.

— Mais parlez donc !

— Dans l’armoire du sieur Beamish… précisons, au milieu d’une pile de chemises, on découvrira un foulard de soie orange et vert…

— Quoi ? Que dites-vous ? dit-elle en se redressant.

— Un foulard de soie orange et vert, le foulard avec lequel fut étranglée Élise Masson. Je l’y ai vu… Il est à cet endroit, dans l’armoire de l’Anglais… »

D’un coup, la résistance de la princesse Basileïef s’effondra. Debout, encore, mais vacillante, effarée, les lèvres qui tremblaient, elle bégaya :

« Ce n’est pas vrai… ce n’est pas possible… ! »

Il continua, implacable :

« Je l’y ai vu. C’est le foulard que l’on cherche. Vous avez lu les journaux… le foulard qu’Élise Masson portait toujours au cou, le matin, chez elle. Découvert entre les mains de l’Anglais, il établit son intervention indiscutable dans le crime de la rue de Vaugirard, et l’intervention d’Arsène Lupin. Et, s’il y a ce foulard, n’y a-t-il pas aussi d’autres preuves qui dévoileront la personnalité réelle de l’autre personne, de la femme ?…

— Quelle femme ? dit-elle entre ses dents.

— Leur complice ? Celle que l’on a rencontrée dans l’escalier, à l’heure du crime… celle qui a tué… »

Elle se jeta sur Victor, et, dans un élan qui était à la fois un aveu et un cri de protestation violente, elle s’exclama :

« Elle n’a pas tué !… J’affirme que cette femme n’a pas tué… Elle a horreur du crime ! horreur du sang et de la mort !… Elle n’a pas tué !…

— Qui a tué, en ce cas ? »

Elle ne répondit point. Les sentiments se succédaient en elle avec une incroyable rapidité. Son exaltation se dissipa et fit place à un accablement soudain. D’une voix si faible qu’il pouvait à peine l’entendre, elle chuchota :

« Tout cela importe peu. Pensez de moi ce que vous voulez, je m’en moque. D’ailleurs, je suis perdue. Tout se tourne contre moi. Pourquoi Beamish a-t-il gardé ce foulard ? Il était convenu qu’il s’en débarrasserait d’une façon ou de l’autre. Non… je suis perdue.

— Pourquoi ? Partez. Rien ne vous empêche de partir, vous.

— Non, dit-elle, je ne peux pas, je n’en ai pas la force.

— Alors, aidez-moi.

— À quoi ?

— À le prévenir, lui.

— Comment ?

— Je m’en charge.

— Vous ne réussirez pas.

— Si.

— Vous reprendrez le foulard ?

— Oui.

— Et que deviendra Beamish ?

— Je lui donnerai le moyen de s’évader. »

Elle s’approcha, et Victor l’observa un instant. Elle reprenait courage. Ses yeux s’adoucissaient, et voilà qu’elle souriait presque devant cet homme, si âgé qu’il fût, mais sur qui elle croyait exercer son pouvoir de femme. Comment expliquer d’une autre manière ce dévouement qui s’offrait à elle sans conditions ? Pourquoi aurait-il risqué de se perdre pour la sauver ? »

Elle-même, d’ailleurs, elle subissait la domination de ces yeux calmes, de ce visage dur.

Elle lui tendit la main.

« Hâtez-vous. J’ai peur.

— Peur pour lui ?

— Je ne doutais pas de son dévouement. Mais je ne sais plus.

— M’obéira-t-il ?

— Oui… il a peur, lui aussi…

— Il se défie de moi, cependant ?

— Non, je ne crois pas.

— Ouvrira-t-il sa porte ?

— Frappez deux fois, à trois reprises.

— Vous n’avez pas entre vous quelque signe de ralliement ?

— Non. Cette façon de frapper suffit. »

Comme il la quittait, elle le retint.

« Que dois-je faire ? Partir ?

— Ne bougez pas d’ici. Quand l’alerte sera terminée, d’ici une heure, je reviendrai et nous aviserons.

— Et si vous ne pouvez pas revenir ?

— Rendez-vous vendredi, square de la Tour Saint-Jacques. »

Il réfléchit, en murmurant :

« Voyons, tout est bien réglé ? Je ne laisse aucune place au hasard ? Allons-y. Et ne bougez pas d’ici, je vous en conjure. »

Il épia, dehors. Le couloir n’était plus désert, comme d’habitude. Il y avait des allées et venues qui marquaient le début de l’agitation dans l’hôtel.

Il attendit, puis se risqua.

Une première étape le mena devant la grille de l’ascenseur. Personne. Il courut jusqu’au numéro 337, et vivement frappa, selon le rythme convenu.

Un froissement de pas, à l’intérieur. La serrure fonctionna.

Il poussa le battant, vit Beamish, et lui dit ce qu’il avait dit à la jeune femme :

« L’hôtel est cerné par la police… On perquisitionne… »