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Table des matières IIChapitre 25 / 37

III


La certitude de Victor, tout de suite elle s’imposa spontanément à tous ceux qui vécurent ces minutes d’affolement où se mêlait, comme d’habitude avec Lupin, un côté comique, de la bouffonnerie, et des airs de vaudeville.

Mauléon, blême et déconcerté, affectant un calme que démentait sa pâleur, siégeait en permanence dans le bureau de la Direction, ainsi qu’un chef d’armée en son quartier général. Il téléphonait à la Préfecture, réclamait des renforts, expédiait des estafettes d’un bout à l’autre de l’hôtel, donnait des ordres contradictoires qui faisaient perdre la tête à tout le monde. On criait : « Lupin !… C’est Lupin !… Il est bloqué ! On l’a vu… »

L’Anglais Beamish passa, couché sur un brancard. On le portait à l’hôpital Beaujon, et le médecin de service affirma :

« La blessure n’est pas mortelle… Demain il pourra être interrogé… »

Puis ce fut Roubeau qui arriva de la rue de Ponthieu, très agité.

« Il s’est enfui par derrière. Il a remis à Larmonat une carte signée de vous, chef ! »

Mauléon protesta violemment :

« C’est un faux ! Je n’ai pas signé une seule carte ! Fais venir Larmonat !

Roubeau repartit comme une flèche.

— C’est un faux ! La signature n’est même pas imitée ! Il n’y a que Lupin pour avoir un culot pareil. Monte dans la chambre de l’Anglais… examine l’encrier, la plume, et s’il y a des cartes de l’hôtel. »

Roubaud repartit comme une flèche.

Cinq minutes plus tard il revenait :

« L’encrier est encore ouvert… le porte-plume n’est pas à sa place… il y a des cartes de l’hôtel…

— Donc, le faux a été commis à cet endroit, tandis que tu étais ficelé.

— Non. Je l’aurais vu. L’Anglais a mis ses souliers. Et puis ils se sont trottés.

— Mais ni l’un ni l’autre ne savaient qu’on enquêtait ?

— Peut-être.

— Par qui ?

— Quand je suis entré dans la chambre, il y avait quelqu’un avec l’Anglais… un type du Pérou…

— Marcos Avisto… Qu’est-il devenu, celui-là ? »

Nouvelle envolée de Roubeau.

« Personne, dit-il à son retour… La chambre est vide… trois chemises… un costume… des objets de toilette… une boîte de maquillage dont on vient de se servir et qui n’est même pas refermée. Le Péruvien a dû se grimer avant de filer.

« Un complice certainement, dit Mauléon. Ils étaient donc trois… Monsieur le directeur, qui habitait la chambre située à côté de la salle de bains occupée par Beamish ? »

On consulta le plan de l’hôtel. Le directeur déclara, très étonné.

« Cette chambre était louée à M. Beamish.

— Comment cela ?

— Depuis le début de son séjour. Il avait pris les deux chambres. »

Ce fut de la stupeur. Mauléon résuma :

« Ainsi donc, selon toute vraisemblance, on peut affirmer que les trois compères habitaient les uns près des autres au même étage. Marcos Avisto au numéro 345, Beamish au 337, et Arsène Lupin dans la chambre voisine qui lui servait de retraite depuis sa fuite du bar de la rue Marbeuf, et où il se remettait de sa blessure, soigné, gardé et nourri par Beamish, avec tant de discrétion et d’habileté que le personnel de l’étage ne s’est même pas douté de sa présence. »

Toute cette situation fut exposée devant M. Gautier, le directeur de la Police judiciaire, qui venait d’entrer, et qui avait écouté l’exposé de la situation fait par le commissaire Mauléon. M. Gautier approuva, se fit donner quelques explications supplémentaires, et conclut :

« Beamish est pris. Si ce n’est pas Lupin qui a usé de la carte, il est encore dans l’hôtel. Et, en tout cas, le Péruvien s’y trouve, lui. Les recherches sont donc singulièrement plus faciles, et toute consigne peut être levée. Un inspecteur, à chaque entrée, surveillera les allées et venues. Mauléon, veuillez visiter les chambres… visites courtoises, sans perquisition ni interrogatoire. Victor vous assistera. »

Mauléon objecta :

« Victor n’est pas ici, chef.

— Mais si.

— Victor ?

— Parfaitement, Victor, de la Brigade mondaine. Quand je suis arrivé, nous avons échangé quelques mots. Il causait avec ses collègues et avec le portier de l’hôtel. Appelez-le, Roubeau. »

Victor se présenta, guindé dans son veston trop étroit, l’air renfrogné comme à l’ordinaire.

« Vous étiez donc là, Victor ? demanda Mauléon.

— J’arrive, répondit-il. Juste le temps de me faire mettre au courant. Tous mes compliments. L’arrestation de l’Anglais, c’est un gros atout.

— Oui, mais Lupin ?…

— Ça, Lupin, ça me concerne. Si vous n’aviez pas précipité les choses, je vous le servais tout rôti, votre Lupin.

— Que vous dites ! Et son complice, Marcos Avisto, un Brésilien ?…

— Tout rôti également. C’est un de mes bons amis, ce Marcos, un garçon charmant ! Et rudement fort. Il a dû vous passer sous le nez. »

Mauléon haussa les épaules.

« Si c’est là tout ce que vous avez à dire…

— Ma foi, oui. Cependant, j’ai fait une petite découverte… oh ! insignifiante… et qui n’a peut-être pas de rapport avec notre affaire.

— Quoi encore ?

— Sur votre liste, n’y a-t-il pas un autre Anglais, du nom de Murding ?

— Oui, Hervé Murding. Il était sorti.

— Je l’ai vu qui rentrait. J’ai questionné le portier à son propos. Il occupe une chambre au mois, où il couche rarement et où il ne vient qu’une fois ou deux par semaine, l’après-midi. Une dame, toujours la même, élégante, soigneusement voilée, l’y rejoint, et ils prennent le thé ensemble. Cette dame, qui l’attend parfois dans le hall, est venue tantôt avant que Murding fût arrivé, et, devant l’agitation et le tumulte qui régnaient ici, elle est repartie. Peut-être serait-il bon que l’Anglais Murding soit convoqué.

— Roubeau, vas-y. Ramène-nous l’Anglais Murding. »

Roubeau s’élança et ramena un monsieur qui n’avait certainement pas le droit de se faire appeler Hervé Murding, et qui n’était certainement pas Anglais.

Mauléon, qui le reconnut aussitôt, s’écria, fort surpris :

« Comment ! c’est vous, Félix Devalle, l’ami de Gustave Géraume ! le marchand de biens de Saint-Cloud ! C’est vous qui vous faites passer pour Anglais ? »

Félix Devalle, l’ami de Gaston Géraume, le marchand de biens de Saint-Cloud, avait l’air assez penaud. Il essaya bien de plaisanter, mais son rire sonnait faux.

« Oui… n’est-ce pas ?… ça m’est commode d’avoir un pied-à-terre à Paris… quand je vais au théâtre.

— Mais pourquoi sous un autre nom ?

— Une fantaisie… Et vous avouerez que cela ne regarde personne.

— Et la dame que vous recevez ?…

— Une amie.

— Une amie, toujours voilée ?… Mariée peut-être ?

— Non… non… mais elle a des raisons… »

L’incident paraissait plutôt comique. Mais pourquoi cette attitude embarrassée ?… ces hésitations ?

Il y eut un instant de silence, puis Mauléon, qui avait consulté le plan, prononça :

« La chambre de Félix Devalle est également au troisième étage, tout près du petit salon d’hiver où l’on a frappé l’Anglais Beamish. »

M. Gautier regarda Mauléon. La coïncidence les frappait tous les deux. Devait-on voir en Félix Devalle un quatrième complice ? et la femme voilée, qui lui rendait visite, n’était-elle autre que la dame du Ciné-Balthazar et que la meurtrière d’Élise Masson ?

Ils se tournèrent du côté de Victor. Celui-ci haussa les épaules et formula avec ironie :

« Vous allez trop loin. Je vous ai dit que l’incident était secondaire. Un hors-d’œuvre, pas davantage. Tout de même, il faut l’éclairer. »

M. Gautier pria Félix Devalle de se tenir à la disposition de la justice.

« Parfait, conclut Victor. Maintenant, chef, je vous demanderai de me recevoir un de ces proches matins.

— Du nouveau, Victor ?

— Certaines explications à donner, chef. »

Victor, qui se dispensa d’accompagner le commissaire Mauléon dans l’exploration de l’hôtel, jugea prudent d’avertir la princesse Basileïef. L’arrestation de l’Anglais Beamish pouvait amener, en effet, des révélations dangereuses pour elle.

Il se glissa donc dans la pièce du standard téléphonique, et, toutes consignes étant levées, pria la demoiselle de lui donner la communication avec le numéro 345.

Le numéro 345 ne répondit pas.

« Insistez donc, mademoiselle. »

Nouvel appel inutile.

Victor alla s’enquérir auprès du portier.

« La dame de l’appartement 345 est-elle sortie ?

— La princesse Basileïef ? Elle est partie… il y a une heure environ. »

Victor en reçut un choc désagréable.

« Partie ?… tout d’un coup ?

— Oh ! non, tous les bagages ont été enlevés hier, et sa note payée dès ce matin. Il ne lui restait qu’une valise. »

Victor n’en demanda pas davantage. Après tout, n’était-il pas naturel qu’Alexandra Basileïef s’en fût allée, et que l’on ne se fût pas opposé à son départ ? Et, d’un autre côté, qu’est-ce qui la contraignait à attendre son autorisation à lui, Victor ?

Tout de même, il enrageait. Lupin évanoui… Alexandra disparue… Où et comment les retrouver ?