Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne
Table des matières IIIChapitre 26 / 37

I


« Une nuit suffit à réparer tous les désastres », prétendait Victor. Lorsque son ami Larmonat vînt le voir le lendemain soir, il n’avait pas repris une figure plus souriante qu’à l’ordinaire, mais il était apaisé et confiant.

« Partie remise, affirma-t-il. Mon ouvrage était si solide que l’apparence seule en fut dérangée.

— Veux-tu que je te dise mon opinion ? proposa Larmonat.

— Je la connais… Tu en as assez.

— Eh bien, oui ! Trop de complications… des trucs qui ne se font pas quand on a l’honneur d’être policier… Il y a des fois où l’on croirait que tu es de l’autre côté de la barricade.

— Quand on veut arriver, on ne choisit pas son chemin.

— Peut-être, mais moi…

— Toi, tu es dégoûté. Autant rompre, alors…

— Eh bien, mon vieux, s’écria Larmonat, d’un ton résolu, puisque tu me le proposes, j’accepte. Rompre, non, je te dois trop de reconnaissance, mais interrompre.

— Tu as de l’esprit aujourd’hui, ricana Victor. En tout cas, je ne puis t’en vouloir de tes scrupules. J’en serai quitte pour choisir à la Police judiciaire un autre collaborateur…

— Qui ?

— Je ne sais pas… Le Directeur, peut-être…

— Hein ? M. Gautier ?

— Peut-être… Sait-on jamais ? Qu’est-ce qu’on y dit, à la Police ?

— Ce que tu as lu dans les journaux. Mauléon exulte ! Somme toute, s’il n’a pas eu Lupin, il a l’Anglais. Avec les trois Russes, le tableau est respectable.

— L’Anglais n’a pas parlé ?

— Pas plus que les Russes. Au fond, tous ces gens-là espèrent que Lupin les sauvera.

— Et Félix Devalle, l’ami de Gustave Géraume ?

— Mauléon se démène à son sujet. Aujourd’hui il est à Saint-Cloud et à Garches. On cherche des renseignements. La piste leur paraît sérieuse, et le public marche. La participation de Félix Devalle expliquerait bien des choses. Bref, on s’emballe.

— Un dernier mot, mon vieux. Téléphone-moi dès que tu auras des nouvelles sur le Devalle, principalement sur ses moyens d’existence et sur l’état de ses affaires. Tout est là. »

Victor ne bougea plus de chez lui. Il aimait ces périodes, ces pauses dans l’action, durant lesquelles on envisage toute une aventure, on étale devant soi tous les épisodes et l’on confronte les faits avec l’idée qu’on s’en est formée peu à peu.

Le jeudi soir, communication de Larmonat. La situation financière de Félix Devalle était mauvaise. Des dettes, du bluff… il ne se soutenait que par des coups de Bourse et des spéculations désespérées. Ses créanciers le disaient aux abois.

« Il est convoqué ?

— Par le juge d’instruction, pour demain matin, onze heures.

— Pas d’autre convocation ?

— Oui, la baronne d’Autrey et Mme Géraume. On veut tirer certains points au clair. Le Directeur et Mauléon assisteront…

— Moi aussi.

— Toi aussi ?

— Oui. Préviens M. Gautier. »

Le lendemain matin Victor passa d’abord au Cambridge, et se fit conduire dans la chambre qu’avait occupée Félix Devalle et que l’on tenait close. Ensuite, il se rendit à la Préfecture où M. Gautier l’attendait. Ils entrèrent ensemble chez le juge d’instruction, avec le commissaire Mauléon.

Au bout d’une minute, Victor manifesta son ennui par des bâillements et par une attitude si peu convenable que M. Gautier, qui le connaissait bien, lui dit avec impatience : « Enfin, quoi ! Victor, puisque vous avez à parler, faites-le.

— J’ai à parler, dit-il de son air grognon. Mais je demande que ce soit en présence de Mme d’Autrey et de Gustave Géraume. »

On l’observa avec étonnement. On savait le personnage bizarre, mais sérieux, et fort avare de son temps et du temps des autres. Il n’aurait pas sollicité cette confrontation sans raisons péremptoires.

La baronne fut introduite d’abord, enveloppée dans son voile de deuil. Puis, un moment après, on amena Gustave Géraume, toujours souriant et allègre.

Mauléon ne dissimulait pas sa désapprobation.

« Eh bien, allez-y, Victor, grommela-t-il. Vous avez sans doute des révélations importantes ?…

— Des révélations, non, dit Victor sans se démonter. Mais je voudrais éliminer certains obstacles qui nous gênent, et rectifier des erreurs et des idées fausses qui encombrent la route. Dans toute affaire, il y a un instant où le point doit être fait, si on veut repartir de plus belle. Je l’ai déjà fait une fois en nous débarrassant de tout ce qui était la première phase de l’action et qui tournait autour des Bons de la Défense. Il faut maintenant, avant l’attaque définitive contre Lupin, nous débarrasser de tout ce qui représente le crime de la Bicoque. Restent en scène Mme d’Autrey, M. et Mme Gustave Géraume, et M. Félix Devalle. Finissons-en. Ce sera bref. Quelques questions… »

Il se tourna vers Gabrielle d’Autrey.

« Je vous supplie, madame, de bien vouloir répondre en toute franchise. Considérez-vous le suicide de votre mari comme un aveu ? »

Elle écarta son voile de crêpe. On vit ses joues pâlies, ses yeux rougis par les larmes, et elle prononça fermement :

« Mon mari ne m’a pas quittée la nuit du crime.

— C’est votre affirmation et le crédit qu’on y attache, déclara Victor, qui empêchent d’atteindre une vérité qu’il est indispensable de connaître.

— Il n’y a d’autre vérité que celle que j’affirme. Il ne peut pas y en avoir d’autre.

— Il y en a une autre », déclara Victor.

Et, s’adressant à Gustave Géraume, il dit :

« Cette autre, vous la connaissez, Gustave Géraume. D’un seul coup, comme je l’ai laissé entendre, lors de notre dernière entrevue, vous pouvez dissiper les ténèbres. Voulez-vous parler ?

— Je n’ai pas à refuser. Je ne sais rien.

— Si, vous savez.

— Rien du tout, je le jure.

— Vous refusez ?

— Je n’ai pas à refuser. Je ne sais rien. »

— Alors, dit Victor, je me décide. Je ne le fais qu’avec le regret de causer à Mme d’Autrey une blessure cruelle, affreusement cruelle. Mais, un jour ou l’autre, elle saurait. Autant couper dans le vif. »

Gustave Géraume eut un geste de protestation assez déconcertant chez un homme qui s’était dérobé à toute réponse :

« Monsieur l’inspecteur, c’est bien grave, ce que vous allez faire.

— Pour savoir que c’est grave, il faut que vous sachiez d’avance ce que je vais dire. En ce cas, parlez… »

Victor attendit. L’autre se taisant, il commença résolument :

« Le soir du crime, Gustave Géraume dîne à Paris avec son ami Félix Devalle. C’est une distraction que les deux amis s’offrent souvent, car ils sont tous les deux amateurs de bons repas et de bons vins. Mais, à ce dîner-là, les libations furent plus abondantes, à tel point que lorsque Gustave Géraume revient, sur le coup de dix heures et demie, il n’a pas bien sa tête à lui. Au carrefour, il avale un dernier kummel, qui achève de le griser, et, tant bien que mal, il repart dans son auto, suit la route de Garches. Où est-il ? Devant sa maison ? Il en est persuadé. En réalité, il n’est pas devant sa maison, c’est-à-dire devant sa villa actuelle, mais devant une maison qui lui appartient, où, durant dix ans, il a habité, où il est rentré cent fois le soir, en revenant de Paris, après avoir fait de bons dîners. Une fois de plus, il a fait un bon dîner. Une fois de plus, il rentre chez lui. N’a-t-il pas sa clef en poche ? cette clef que réclame son locataire, d’Autrey, et pour laquelle ils ont comparu en justice de paix. Il l’a toujours dans sa poche, par entêtement, et pour qu’on ne la retrouve pas ailleurs. Alors, n’est-il pas naturel qu’il s’en serve ? Il sonne. La concierge ouvre. Il murmure son nom en passant. Il monte. Il prend sa clef, et il entre. Il entre chez lui. Parfaitement, chez lui. Chez lui, et pas ailleurs. Comment, avec ses yeux troublés, son cerveau vacillant, ne reconnaîtrait-il pas son appartement, son vestibule ? »

Gabrielle d’Autrey s’était levée. Elle était livide. Elle essaya de balbutier une protestation. Elle ne le put pas. Et Victor continua, posément, en détachant les phrases les unes des autres :

« Comment ne reconnaîtrait-il pas la porte de sa chambre ? C’est la même. C’est la même poignée qu’il tourne, le même battant qu’il pousse. La chambre est obscure. Celle qu’il croit sa femme est assoupie. Elle ouvre à demi les yeux… prononce quelques mots à voix basse… L’illusion commence pour elle aussi… Rien ne la dissipera… Rien… »

Victor s’interrompit. L’angoisse de Mme d’Autrey devenait effroyable. On devinait tout l’effort de sa pensée, l’éveil de certains souvenirs qui la frappaient et de certains détails qui lui revenaient, bref toute l’explication redoutable qui s’imposait à elle avec une logique terrible. Elle regarda Gustave Géraume, eut un geste d’horreur, vira sur elle-même, et tomba agenouillée devant un fauteuil, en se cachant la figure…

Tout cela se produisit dans un grand silence. Aucune objection ne s’éleva contre l’étrange révélation faite par Victor et acceptée par la baronne. Gabrielle d’Autrey s’était recouvert la tête de son crêpe.

Gustave Géraume demeurait là, un peu gêné, à demi-souriant, très comique. Victor lui dit :

« C’est bien cela, n’est-ce pas ? Je ne me suis pas trompé ?… »

L’autre ne savait pas trop s’il devait avouer ou s’obstiner dans son rôle de galant homme qui se laisse emprisonner plutôt que de compromettre une femme. À la fin, il articula :

« Oui… c’est ça… J’étais éméché… Je ne me suis pas rendu compte… c’est à six heures seulement… en me réveillant, que j’ai compris… Je suis sûr que Mme d’Autrey m’excusera… »

Il n’en dit pas davantage. Une hilarité, sourde d’abord, puis irrésistible, se propageait de M. Validoux à M. Gautier, du secrétaire à Mauléon lui-même. Alors, la bouche de Gustave Géraume s’élargit, et à son tour il se mit à rire, sans bruit, amusé de cette aventure qui lui avait conservé sa bonne humeur en prison, et dont la drôlerie lui apparaissait soudain.

Il répéta, d’un ton désolé, en s’adressant à la forme noire à genoux :

« Il faut m’excuser… Ce n’est pas de ma faute… Le hasard, n’est-ce pas ? Depuis, j’ai fait ce que j’ai pu pour qu’on ne se doute de rien… »

La baronne se leva. Victor lui dit :

« Encore une fois je m’excuse, madame, mais il le fallait, pour la justice d’abord et pour vous-même aussi… oui, pour vous-même. Un jour vous me remercierez… vous verrez cela… »

Sans un mot, toujours invisible dans ses voiles, courbée sous la honte, elle sortit…

Gustave Géraume fut emmené…