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Table des matières IChapitre 27 / 37

II


Victor, lui, n’avait rien perdu de son sérieux. Cependant il dit, d’un petit ton apitoyé où il y avait malgré tout de la raillerie :

« Pauvre dame ! Ce qui m’a mis sur la voie, c’est la façon dont elle parlait du retour de son mari, cette nuit-là. Elle en gardait un souvenir ému… « Je me suis endormie dans ses bras, » disait-elle, comme si c’était un événement rare. Or, le soir même, d’Autrey me disait qu’il n’avait jamais eu que de l’affection pour sa femme. Contradiction flagrante, n’est-ce pas ? Et tout à coup, quand je l’eus constatée, je me suis souvenu de cette histoire de clef qui était cause de tant de conflits entre le ménage d’Autrey et le ménage Géraume. Ces deux idées se choquant l’une à l’autre, ce fut suffisant, l’étincelle jaillit en mon esprit : Géraume, le propriétaire, l’ancien habitant de l’appartement, la possédait, cette clef. Dès lors la suite des événements se déduisait d’elle-même, comme je vous l’ai exposée.

« De sorte que le crime ?… demanda M. Validoux.

— Le crime fut commis par d’Autrey, seul.

— Mais cette dame du cinéma ? celle que l’on a rencontrée dans l’escalier d’Élise Masson ?

— Elle connaissait Élise Masson, et c’est par elle qu’elle apprit que le baron d’Autrey était sur la piste des Bons de la Défense, que ces Bons se trouvaient chez le père Lescot, et que le baron devait tenter de les reprendre. Elle y alla, elle aussi.

— Pour les voler ?

— Non. D’après mes renseignements, ce n’est pas une voleuse, mais une névrosée, avide de sensations. Elle se rendit là-bas, pour voir, par curiosité, tomba juste à l’instant du crime, et n’eut que le temps de s’enfuir vers l’auto qu’elle conduisait.

— C’est-à-dire vers Lupin ?

— Non. Si Lupin avait persisté à s’occuper des Bons de la Défense, après son échec à Strasbourg, l’affaire eût été mieux conduite. Non. Il ne s’intéressait déjà plus qu’à son affaire des dix millions, et sa maîtresse a dû agir seule, en dehors de lui. D’Autrey, qui ne la vit peut-être même pas, se sauva de son côté, n’osa pas revenir chez lui, vagabonda toute la nuit sur les grand’routes, et, au petit matin, échoua chez Élise Masson. Un peu plus tard, je faisais ma première visite chez la baronne, et c’est la méprise dont elle avait été victime à son insu, qui lui permit de défendre son mari avec tant d’élan, et de me dire avec tant de conviction sincère qu’il ne l’avait pas quittée de toute la nuit.

— Mais cette méprise, d’Autrey l’ignorait…

— Évidemment. Mais l’après-midi, il sut que sa femme le défendait, contre toute vraisemblance.

— Comment le sut-il ?

— Voici. Mon entretien avec sa femme avait été écouté, à travers la porte, par la vieille bonne. Se rendant au marché, cette vieille bonne fut repérée par un journaliste à l’affût et lui raconta la scène. Le journaliste fit un article et le porta à une petite feuille du soir où il passa à peu près inaperçu. Mais, à quatre heures, près de la gare du Nord, d’Autrey acheta cette feuille et apprit, avec stupeur évidemment, que sa femme lui fournissait un alibi irréfutable. Il renonça donc à son départ, mit son butin à l’abri, et entama la lutte. Seulement…

— Seulement ?…

— Eh bien, quand il se rendit compte exactement de la valeur de cet alibi, et qu’il eût découvert peu à peu les raisons pour lesquelles sa femme était si convaincue, alors, sans rien lui dire, il la roua de coups. »

Et Victor acheva :

« Nous savons maintenant que c’est en faveur de Gustave Géraume que joue l’alibi dont profitait le baron d’Autrey. Quand nous saurons en quoi Géraume fut complice d’un crime auquel il n’a pas assisté, le problème de la Bicoque sera résolu. Nous allons être renseignés.

— Comment ?

— Par Henriette Géraume, sa femme.

— Elle est convoquée, dit M. Validoux.

— Veuillez faire entrer aussi Félix Devalle, monsieur le Juge. »

On introduisit d’abord Henriette Géraume, Félix Devalle ensuite.

Celle-là semblait très lasse. Le juge d’instruction la pria de s’asseoir. Elle balbutia des remerciements.

Victor, qui s’était approché d’elle, se baissa et parut ramasser quelque chose. C’était une menue épingle à cheveux, une épingle-neige ondulée, couleur de cuivre. Il l’examina. Henriette la saisit machinalement et la mit dans ses cheveux.

« C’est bien à vous, madame ?

— Oui.

— Vous en êtes tout à fait sûre ?

— Tout à fait.

— C’est que, voilà, dit-il, je ne l’ai pas trouvée ici, mais parmi plusieurs autres épingles et babioles laissées au fond d’une petite coupe de cristal, dans la chambre que Félix Devalle occupait à l’hôtel Cambridge et où vous veniez le retrouver. Vous êtes la maîtresse de Félix Devalle. »

C’était une méthode chère à Victor, l’attaque absolument imprévue, effectuée par des moyens contre lesquels il semble tout d’abord qu’il n’y a pas de défense possible.

La jeune femme fut suffoquée. Elle essaya bien de résister, mais il lui asséna un autre coup qui acheva de l’étourdir.

« Ne niez pas, madame, j’ai vingt preuves de cette nature », affirma Victor, qui n’en avait aucune.

Hors de combat, ne sachant pas comment riposter ni à quoi se raccrocher, elle observa Félix Devalle. Il se taisait, très pâle. Lui aussi, la violence de l’assaut le déconcertait.

Et Victor reprit :

« Dans toute affaire, il y a autant de hasard que de

logique. Et c’est pur hasard si Félix Devalle et Mme Géraume choisirent comme lieu de leurs rendez-vous l’hôtel Cambridge, qui était justement le quartier général d’Arsène Lupin. Pur hasard… simple coïncidence. »

Félix Devalle s’avança, en gesticulant avec indignation.

« Je n’admets pas, monsieur l’Inspecteur, que vous vous permettiez d’accuser une femme pour qui mon respect…

— Allons, pas de blague, dit Victor. J’énumère simplement quelques faits, qu’il sera facile de vérifier, et auxquels vous pourrez opposer vos objections. Si M. le juge d’instruction, par exemple, acquiert la certitude que vous êtes l’amant de Mme Géraume, il se demandera si vous n’avez pas voulu profiter des événements pour rendre suspect le mari de votre maîtresse, et si vous n’avez pas concouru à son arrestation. Il se demandera si ce n’est pas vous qui avez conseillé par téléphone au commissaire Mauléon de chercher dans le secrétaire de Gustave Géraume, si ce n’est pas vous qui avez poussé votre maîtresse à retirer les deux balles de revolver, si le jardinier Alfred n’a pas été placé par vous, comme on me l’a dit, chez votre ami Géraume, et si vous ne l’avez pas payé pour se rétracter et pour faire une fausse déposition contre son maître.

— Mais vous êtes fou ! s’écria Félix Devalle, rouge de colère. Quels motifs m’auraient conduit à de pareils actes ?

— Vous êtes ruiné, monsieur. Votre maîtresse est riche. Un divorce s’obtient aisément contre un mari compromis. Je ne dis pas que vous auriez gagné la partie. Mais je dis que vous vous êtes lancé tête basse dans l’aventure, comme un homme perdu et qui joue son va-tout ! Quant aux preuves… »

Victor se tourna vers M. Validoux : « Monsieur le Juge d’instruction, le rôle de la Police judiciaire est d’apporter à la justice des éléments d’une information rigoureuse. Les preuves vous seront faciles à trouver. Je ne doute pas qu’elles n’appuient mes conclusions : culpabilité de d’Autrey, innocence de Gustave Géraume, tentative de la part de Félix Devalle pour induire en erreur la justice. Je n’ai plus rien à dire. Quant à l’assassinat d’Élise Masson, nous en causerons plus tard. »

Il se tut. Ses paroles avaient produit une grande impression. Félix Devalle prenait des airs de défi. Si Mauléon hochait la tête, le magistrat et M. Gautier subissaient la force d’une argumentation qui s’adaptait si bien à toutes les exigences de la réalité. Victor tendit son paquet de cigarettes caporal au juge d’instruction et à M. Gautier, qui acceptèrent distraitement, fit jouer son briquet, alluma et sortit, laissant les autres à leur besogne.

Dans le couloir, il fut rattrapé par M. Gautier qui lui serra la main vivement.

« Vous avez été épatant, Victor.

— Je l’aurais été bien plus, chef, si ce sacré Mauléon ne m’avait pas coupé l’herbe sous le pied.

— Comment cela ?

— Dame ! en survenant dans l’hôtel Cambridge au moment où je tenais toute la bande.

— Vous y étiez donc, dans l’hôtel ?

— Parbleu, chef, j’étais même dans la chambre.

— Avec l’Anglais Beamish ?

— Mon Dieu, oui.

— Mais il n’y avait que le Péruvien, Marcos Avisto.

— Le Péruvien, c’était moi.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— La vérité, chef.

— Pas possible !

— Mais si, chef. Marcos Avisto et Victor, c’est kif-kif. »

Et Victor serra la main de M. Gautier, en ajoutant :

« À bientôt, chef. Dans cinq ou six jours, je réparerai la gaffe de Mauléon et Lupin sera pris au piège. Mais n’en soufflez pas mot. Sans quoi, une fois de plus, tout s’écroulera.

— Cependant vous admettrez…

— J’admets que j’y vais quelquefois un peu fort, mais c’est votre avantage, chef. Laissez-moi mes coudées franches. »

Victor déjeuna dans une taverne. Il était ravi. Délivré de toutes méditations et indécisions relatives au crime de la Bicoque, au ménage d’Autrey, au ménage Géraume, à Félix Devalle, ayant chargé la police de s’occuper de tous ces gens comme il l’avait fait pour Audigrand, et pour la dactylographe Ernestine, et pour la dame Chassain, il se sentait soulagé. Enfin, il pouvait se consacrer à sa tâche ! Plus d’équivoques ! Plus de fausses manœuvres provoquées par des tiers ! Plus de Mauléon ! Plus de Larmonat ! Plus de gens de qui il dépendait ! Lupin et Alexandra, Alexandra et Lupin, ceux-là seuls importaient.

Il fit deux ou trois courses, redevint le Péruvien Marcos Avisto, et, à trois heures moins cinq, il entrait dans le square de la tour Saint-Jacques.