III
Pas un instant, depuis le lendemain de l’échauffourée de l’hôtel Cambridge, Victor n’avait douté : la princesse Basileïef viendrait au rendez-vous qu’il lui avait jeté à la dernière minute pour le cas où ils ne se retrouveraient point. Il n’admettait pas, qu’après le rôle tenu par lui en cette circonstance, qu’après le choc violent qui les avait lancés l’un contre l’autre, puis réunis dans un même danger, elle se décidât à ne jamais le revoir. Il lui était apparu sous un tel jour, il lui avait laissé un tel souvenir d’homme adroit, énergique, utile, dévoué, qu’une fois encore elle serait attirée vers lui.
Il attendit.
Des enfants jouaient avec le sable. De vieilles dames tricotaient ou somnolaient à l’ombre des arbres ou de la tour. Sur un banc, un monsieur lisait derrière son journal déployé.
Il s’écoula dix minutes, et puis quinze, et puis vingt. À trois heures et demie, Victor se tourmenta. En vérité, n’allait-elle pas venir ? Le fil qui la rattachait à lui, se résoudrait-elle à le briser ? Avait-elle quitté Paris, la France ? En ce cas, comment la retrouver et comment arriver jusqu’à Lupin ?
Inquiétude passagère, et qui finit par un sourire de satisfaction qu’il dissimula en tournant la tête d’un autre côté. En face de lui, ces deux jambes que l’on apercevait au-dessous du journal déployé, n’était-ce pas ?… Il attendit encore cinq minutes, se leva et se dirigea lentement vers la sortie.
Une main se posa sur son épaule. L’homme au journal l’abordait, très aimable, et cet homme lui dit :
« M. Marcos Avisto ? n’est-ce pas ?
— Lui-même… Arsène Lupin, sans doute ?
— Oui, Arsène Lupin… sous le nom d’Antoine Bressacq. Permettez-moi aussi de me présenter comme un ami de la princesse Basileïef. »
Victor l’avait reconnu sur-le-champ : c’était bien l’homme qu’il avait aperçu un soir, à l’hôtel Cambridge, avec l’Anglais Beamish. Ce qui le frappa tout de suite, c’est la dureté, mais aussi la franchise des yeux gris foncé, couleur d’ardoise. Cette dureté, un sourire affable la corrigeait, et plus encore le désir manifeste de plaire. Une allure très jeune, un buste large, un air de grande force et de souplesse sportive, beaucoup d’énergie dans la mâchoire et dans l’ossature du visage… Quarante ans peut-être. Une excellente coupe de vêtements.
« Je vous ai aperçu au Cambridge, dit Victor.
— Ah ! fit Bressacq en riant, vous avez aussi la faculté de ne jamais oublier une personne rencontrée ? En effet, je suis venu plusieurs fois dans le hall avant de me réfugier, comme blessé de guerre, dans la seconde chambre de Beamish.
— Votre blessure ?…
— Presque rien, mais douloureuse et gênante. Lorsque vous êtes venu avertir Beamish — ce dont je vous remercie vivement — j’étais à peu près d’aplomb.
— Assez en tout cas pour lui envoyer un mauvais coup.
— Dame ! il me refusait le sauf-conduit que vous lui aviez signé. Mais j’ai frappé plus fort que je ne voulais.
— Il ne parlera pas ?
— Fichtre non ! Il compte trop sur moi pour l’avenir. »
Ils suivaient tous deux la rue de Rivoli. L’auto de Bressacq stationnait.
« Pas de phrases entre nous, dit-il à brûle-pourpoint. Nous sommes d’accord ?
— Sur quoi ?
— Sur l’intérêt que nous avons à être d’accord, dit gaiement Bressacq.
— Entendu.
— Votre adresse ?
— Instable, depuis le Cambridge.
— Aujourd’hui ?
— Hôtel des Deux-Mondes.
— Nous y allons. Vous prenez votre bagage et je vous offre l’hospitalité.
— C’est donc urgent ?
— Urgent. Une grosse affaire en train. Dix millions.
— La princesse ?
— Elle vous attend. »
Ils montèrent.
À l’hôtel des Deux-Mondes, Victor reprit les valises qu’il avait déposées, prévoyant le sens des événements.
Ils sortirent de Paris et gagnèrent Neuilly.
Au bout de l’avenue du Roule, à l’angle d’une rue, il y avait, entre cour et jardin, une maison particulière, à deux étages.
« Simple pied-à-terre, dit Bressacq en arrêtant. J’en ai comme cela une dizaine à Paris. Juste de quoi se loger, et un personnel restreint. Vous coucherez dans mon studio, près de ma chambre, au second étage. La princesse occupe le premier. »
Le studio, dont la fenêtre ouvrait sur la rue, était confortable, meublé d’excellents fauteuils, d’un divan-lit et d’une bibliothèque choisie.
Quelques philosophes… Des livres de Mémoires… Et toutes les aventures d’Arsène Lupin… pour vous endormir.
— Je les connais par cœur.
— Moi aussi, dit Bressacq en riant. À propos, vous voudriez peut-être bien la clef de la maison ?
— Pour quoi faire ?
— Si vous avez à sortir… »
Leurs yeux se rencontrèrent une seconde.
« Je ne sortirai pas, dit Victor. Entre deux expéditions, j’aime bien me recueillir. Surtout si je sais de quoi il s’agit…
— Ce soir, voulez-vous ?… après le dîner, lequel est servi dans le boudoir de la princesse pour plus de commodité, et aussi par prudence. Le rez-de-chaussée de mes logements est toujours un peu truqué et réservé aux descentes de police et aux batailles éventuelles. »
Victor défit ses valises, fuma des cigarettes, et s’habilla, après avoir, à l’aide d’un petit fer électrique, repassé soigneusement le pantalon de son smoking. À huit heures, Antoine Bressacq vint le chercher.
La princesse Basileïef l’accueillit avec beaucoup de bonne grâce, le remercia avec effusion de ce qu’il avait fait pour elle et ses amis, au Cambridge, mais aussitôt sembla se retirer en elle-même. À peine prit-elle part à la conversation. Elle écoutait, distraitement d’ailleurs.
Victor, qui parla peu, raconta deux ou trois expéditions dont il avait été le héros, et où, comme de juste, son mérite n’avait pas été médiocre. Quant à Antoine Bressacq, il montra beaucoup de verve. Il avait de l’esprit, de la gaîté, et une manière de se faire valoir où il y avait autant d’ironie que de vanité amusante.
Le dîner fini, Alexandra servit le café et les liqueurs, offrit des cigares et s’étendit sur un divan d’où elle ne bougea plus.
Victor s’installa dans un vaste fauteuil capitonné.
Il était content. Tout se déroulait selon ses prévisions, dans l’ordre même des événements qu’il avait préparés. D’abord complice d’Alexandra, s’infiltrant peu à peu dans la bande, affirmant ses qualités, donnant des preuves d’adresse et de dévouement, voilà qu’il allait devenir le confident et le complice d’Arsène Lupin. Il était dans la place. On avait besoin de lui. On sollicitait sa collaboration. Fatalement, l’entreprise s’achèverait conformément à sa volonté.
« Je le tiens… je le tiens… murmurait-il en lui-même. Seulement, il n’y a pas une faute à commettre… Un sourire de trop… une intonation maladroite… une réflexion par à-côté, et, avec un gaillard comme celui-là, tout est perdu.
— Nous y sommes ? s’écria Bressacq allègrement.
— J’y suis.
— Ah ! une question, au préalable. Est-ce que vous devinez, à peu près, où je veux vous mener ?
— À peu près.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que nous tournons le dos résolument au passé. Les Bons de la Défense nationale, le crime de la Bicoque, tout cela, et tous les rabâchages des journaux, fantaisies de la justice et du public, c’est fini. N’en parlons plus.
— Un instant. Et le crime de la rue de Vaugirard ?
— Fini également…
— Ce n’est pas l’avis de la justice.
— C’est le mien. J’ai mon idée là-dessus. Plus tard je vous la dirai. Pour le moment, un seul souci, un seul but.
— Lequel ?
— L’affaire des dix millions, à laquelle vous faisiez allusion dans la lettre écrite par vous à la princesse Basileïef. »
Antoine Bressacq s’écria :
« À la bonne heure ! rien ne vous échappe à vous, et vous êtes dans le train ! »
Et, s’asseyant à califourchon sur une chaise, face à Victor, il s’expliqua.