II
C’est à Victor qu’elle s’adressait, et avec une expression ardente et une voix impérieuse.
« Vous avez dit tout à l’heure que toutes ces histoires de la Bicoque et de la rue de Vaugirard étaient réglées. Non, elles ne le sont pas, puisque je peux apparaître comme une criminelle, et rien ne vous empêchera, dès lors, dans l’expédition que vous préparez, d’accomplir le même geste que vous m’attribuez, à moi ou à Antoine Bressacq. »
Victor déclara paisiblement : « Je ne vous attribue rien, ni à Antoine Bressacq, ni à vous, madame.
— Si.
— Quoi donc ?
— Nous avons tué Élise Masson, ou, du moins, un de nos complices l’a tuée et nous sommes responsables de sa mort.
— Non.
— Cependant, c’est la conviction de la justice, et c’est l’opinion courante.
— Ce n’est plus la mienne.
— Alors qui ? Pensez donc ! On a vu une femme qui sortait de chez Élise Masson, et qui devait être moi, et qui était moi, en effet. En ce cas, comment ne serait-ce pas moi qui ai tué ? Aucun autre nom n’a été prononcé que le mien.
— Parce que la seule personne qui aurait pu prononcer un autre nom que le vôtre n’a pas encore eu le courage de le faire.
— Quelle autre personne ? »
Victor sentit qu’il devait répondre nettement. La restriction qu’il avait opposée à Antoine Bressacq en demandant des indications immédiates l’obligeait à reprendre barre sur ses complices et à donner une fois encore la mesure de ses moyens.
« Quelle autre personne ? répéta-t-il. L’inspecteur Victor, de la Brigade mondaine.
— Que voulez-vous dire ?
— Ce que je veux dire peut vous paraître une simple hypothèse, mais n’est sûrement que la stricte vérité, une vérité que j’ai déduite peu à peu des faits et d’une lecture attentive des journaux. Vous savez ce que je pense de l’inspecteur Victor. Sans être un phénomène, c’est un policier de grande classe, mais, tout de même, un policier, sujet, comme tous ses collègues, et comme tout le monde d’ailleurs, à des faiblesses et à des négligences. Or, le matin de l’assassinat, lorsqu’il se rendit avec le baron d’Autrey chez Élise Masson pour un premier interrogatoire, il commit une faute que nul n’a remarquée, mais qui, sans aucun doute, donne la clef de l’énigme. Une fois redescendu, et dès qu’il eut réintégré dans son auto le baron, il pria un gardien de la paix de surveiller celui-ci, et il alla, dans un café du rez-de-chaussée, téléphoner à la Préfecture pour qu’on lui envoyât aussitôt deux agents. Il voulait que la porte fût surveillée et qu’Élise Masson ne pût sortir avant qu’une perquisition minutieuse n’eût été faite chez elle.
— Continuez, je vous en prie, murmura la princesse, tout émue.
— Eh bien, la communication téléphonique fut difficile à obtenir, longue, et, pendant les quinze minutes qu’elle dura, il était naturel que le baron d’Autrey eût l’idée — non pas de s’enfuir… à quoi bon ? — mais de remonter chez sa maîtresse. Qui l’en empêchait ? L’inspecteur Victor était occupé. Le gardien de la paix veillait à la circulation, et, d’ailleurs, l’apercevait à peine sous la capote du cabriolet.
— Mais pourquoi aurait-il voulu la revoir ? dit Antoine Bressacq, très attentif, lui aussi.
— Pourquoi ? Rappelez-vous la scène dans la chambre d’Élise Masson, telle que l’a racontée l’inspecteur Victor. Lorsqu’elle sut que Maxime d’Autrey était accusé, non pas seulement d’un vol, mais d’un crime, elle parut exaspérée d’un tel soupçon. Or, ce que l’inspecteur Victor prit, en effet, pour de l’indignation ne fut sans aucun doute que de l’épouvante. Que son amant ait volé les Bons, elle le savait, mais elle n’avait pas imaginé un instant qu’il pût avoir tué le père Lescot. Elle eut horreur de cet homme, et elle eut peur de la justice. D’Autrey ne s’y trompa pas, lui. Il fut persuadé que cette femme le dénoncerait. Et c’est pour cela qu’il voulut la revoir et lui parler. Il avait une clef personnelle de l’appartement. Il interroge sa maîtresse. Elle répond par des menaces. D’Autrey s’affole. Se laissera-t-il faire ? Si près du but, maître des Bons de la Défense, ayant déjà tué pour les avoir, va-t-il échouer au dernier moment ? Il tue. Il tue cette femme qu’il adore, mais dont la trahison immédiate est si évidente que, durant quelques secondes, il la hait. Une minute plus tard, il est en bas, sous la capote de l’auto. Le gardien de la paix ne s’est avisé de rien. L’inspecteur Victor n’a aucun soupçon.
— De sorte que moi ?… chuchota la princesse.
— De sorte que vous, en arrivant une heure ou deux après, pour vous entretenir simplement de l’affaire avec Élise Masson, vous trouvez sur la porte la clef oubliée par l’assassin. Vous entrez. En face de vous, Élise Masson, étendue, étranglée à l’aide de ce foulard jaune et vert que vous lui avez donné… »
Alexandra était bouleversée.
« C’est cela… c’est cela, dit-elle. Toute la vérité est là… Le foulard était sur le tapis, près du corps… Je l’ai ramassé… J’étais folle de terreur. C’est cela… c’est cela. »
Antoine Bressacq approuva.
« Oui… aucune erreur possible… les choses ont eu lieu ainsi… c’est d’Autrey le coupable… et le policier ne s’est pas vanté de son imprudence. »
Il frappa Victor sur l’épaule.
« Décidément, vous êtes un rude type. Pour la première fois je rencontre un collaborateur sur qui je peux m’appuyer… Marcos Avisto, nous ferons de la bonne besogne ensemble. »
Et, tout de suite, il lâcha les confidences nécessaires.
« Le Grec s’appelle Seriphos. Il habite nôn loin d’ici, le long du Bois de Boulogne, au 98 bis du boulevard Maillot. L’expédition aura lieu mardi prochain, soir du jour où me sera livrée une échelle spéciale pouvant s’allonger à douze mètres. Nous monterons par là. Une fois dans la place, nous redescendrons ouvrir la porte du vestibule d’entrée à trois hommes de ma bande qui seront de faction dehors.
— La clef est sur la porte d’entrée, à l’intérieur ?
— Oui, paraît-il.
— Mais il doit y avoir aussi, à cet endroit, un dispositif de sonnerie électrique qui fonctionnera dès qu’on essaiera d’ouvrir ?
— Oui. Mais tout est combiné pour une attaque de dehors, pas pour une attaque venant du dedans, comme la nôtre, et le dispositif est visible. Il me suffira donc de l’empêcher de jouer. Après quoi, mes hommes se chargent de ligoter les deux gardiens surpris au lit. Et nous aurons, dès lors, tout notre temps, d’abord pour jeter un coup d’œil dans les pièces du rez-de-chaussée, ensuite, et surtout, pour fouiller à fond le cabinet de travail du second étage où doit être le magot. Ça va ?
— Ça va. »
Il y eut une nouvelle poignée de mains entre les deux hommes, plus chaleureuse encore.
Les quelques jours qui précédèrent l’expédition furent une période délicieuse pour Victor. Il savourait son triomphe prochain, ce qui ne l’empêchait pas d’être infiniment prudent. Pas une fois il ne sortit. Il n’envoya aucune lettre. Il ne donna pas un coup de téléphone. C’étaient là évidemment des garanties qui devaient inspirer à Bressacq la plus grande confiance. Victor, un instant peut-être un peu trop grandi par son initiative et par sa clairvoyance, reprenait de lui-même sa place véritable. Associé, oui, mais subalterne. Les préparatifs, les décisions regardaient Antoine Bressacq. Pour lui, il n’avait qu’à se laisser conduire.
Mais quelle profonde joie il goûtait à observer son redoutable adversaire, à étudier ses façons, à voir de près cet homme dont on parlait tant sans le connaître ! Et quelle satisfaction, après avoir si bien manœuvré pour s’introduire dans sa vie intime, de constater que Bressacq n’avait pas une ombre de méfiance, et qu’il lui faisait part de tous ses desseins.
Quelquefois, Victor s’inquiétait.
« N’est-ce pas lui qui me joue ? Le piège que je prépare, n’est-ce pas moi qui y tomberai ? Dois-je admettre qu’un homme de sa taille se laisse ainsi duper ? »
Mais non. Bressacq s’abandonnait en toute sécurité, et Victor en avait vingt preuves par jour, dont la plus grande peut-être était la conduite d’Alexandra avec qui il passait la meilleure partie de ses après-midi.
Elle était maintenant détendue, souvent gaie, toujours cordiale, et comme reconnaissante de lui avoir révélé le nom du coupable.
« Je savais bien que ce n’était pas moi, n’est-ce pas, mais c’est une délivrance de penser que, si jamais je suis découverte, je pourrai tout au moins répondre que je n’ai pas tué.
— Pourquoi seriez-vous découverte ?
— Sait-on jamais ?
— Mais si, on sait. Vous avez en Bressacq un ami qui ne permettra jamais qu’on touche à vous. »
Elle gardait le silence. Ses sentiments pour celui qui devait être son amant restaient secrets. Victor en arrivait même à se demander, en la voyant parfois indifférente et distraite, s’il était en réalité son amant, et si elle ne le considérait pas surtout comme un camarade de danger, plus capable que tout autre de lui procurer ces émotions intenses qu’elle recherchait. N’était-ce pas le prestige de ce nom de Lupin qui l’avait attirée vers lui et qui la retenait ?
Mais, le dernier soir, Victor les surprit debout l’un contre l’autre et les lèvres jointes…
Il eut du mal à contenir son irritation. Sans la moindre gêne, Alexandra se mit à rire.
« Savez-vous pourquoi je déploie toutes mes grâces en l’honneur de ce monsieur ? Pour obtenir de lui que je vous accompagne demain soir. Comme si ce n’était pas naturel ! Eh bien, non, il s’y refuse… Une femme n’est qu’une entrave… Tout peut manquer à cause de sa présence… Il y a des dangers qu’on ne doit pas affronter… Enfin un tas de raisons qui n’en sont pas. »
Ses belles épaules s’épanouissaient hors de la légère tunique qui la révélait tout entière. Son visage passionné implorait Victor.
« Persuadez-le, cher ami. Je veux aller là-bas… justement parce que j’aime le danger… Ce n’est même pas le danger que j’aime, c’est la peur… Oui, la peur… rien ne vaut cette sorte de vertige qui vous tourne la tête… J’ai le mépris des hommes qui ont peur, c’est de la lâcheté… mais ma peur à moi, ma peur me grise plus que tout au monde. »
Victor plaisanta et dit à Antoine Bressacq :
« Je crois que le meilleur moyen de guérir cet amour de la peur, c’est de montrer que, quelles que soient les circonstances, il n’en est pas d’assez terribles pour inspirer la peur. Entre vous et moi, c’est un sentiment qu’elle n’éprouvera plus.
— Bah ! dit gaiement Bressacq, qu’il soit fait comme elle le désire !… Tant pis pour elle. »