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Table des matières IIChapitre 31 / 37

III


Le lendemain, un peu après minuit, Victor attendait au rez-de-chaussée.

Alexandra le rejoignit, joyeuse, habillée d’une robe grise, très ajustée. Elle semblait toute jeune, évoquant, plutôt qu’une femme qui se risque vers une aventure périlleuse, une enfant qui se rend à une partie de plaisir. À sa pâleur, cependant, à l’éclat de ses prunelles, on sentait sous cette allégresse frémir une sensibilité toute prête à s’effarer.

Elle lui montra un minuscule flacon.

« L’antidote… dit-elle en souriant.

— Contre quoi ?

— Contre la prison. La mort, je l’admets, mais la cellule, à aucun prix. »

Il lui arracha son flacon, et, l’ayant débouché, en répandit à terre le contenu.

« Ni mort ni cellule, dit-il.

— Sur quoi s’appuie cette prédiction ?

— Sur ce fait. Il n’y a ni mort ni prison à craindre quand Lupin est là. »

Elle haussa les épaules.

« Lui-même peut être vaincu.

— Il faut avoir en lui une confiance absolue.

— Oui… oui… murmura-t-elle, mais depuis quelques jours j’ai des pressentiments… de mauvais rêves… »

Un bruit de clefs dans la serrure… La porte de la rue s’ouvrit du dehors. Antoine Bressacq, qui venait d’effectuer les derniers préparatifs, rentrait.

« Ça y est, dit-il. Alexandra, vous persistez ? Vous savez, l’échelle est haute. Ça remue quand on est dessus. »

Elle ne répondit pas.

« Et vous, cher ami ? Vous êtes sûr de vous ? »

Victor ne répondit pas non plus.

Ils s’en allèrent tous trois, par les avenues à peu près désertes de Neuilly. Ils ne se parlaient point. Alexandra marchait entre eux, l’allure souple, le pas bien rythmé.

Un ciel d’étoiles, sans un nuage, planait au-dessus des maisons et des arbres baignés de lumière électrique.

Ils tournèrent à la rue Charles-Laffitte, qui est parallèle au boulevard Maillot. De la rue au boulevard, s’étendaient les cours et les jardins où les hôtels particuliers élevaient leur masse trouée de quelques lumières.

Une palissade de vieilles planches clôturait une de ces propriétés, avec une double barrière mal jointe, au travers de laquelle on apercevait les arbustes et les arbres du terrain vague.

Ils déambulèrent une demi-heure pour être sûrs qu’aucun passant attardé ne les gênerait. Puis, vivement, tandis que Victor et Alexandra faisaient le guet, Antoine Bressacq ouvrit le cadenas avec une fausse clef et entrebâilla l’un des battants.

Ils se glissèrent à l’intérieur.

Des branches les entouraient. Des ronces les égratignaient. Le sol était jonché de grosses pierres de démolition.

« L’échelle est le long du mur, à gauche », souffla Bressacq.

Ils y arrivèrent.

Elle était en deux tronçons qui s’ajoutaient l’un à l’autre par glissières, et ils firent ainsi une échelle interminable, légère, et consolidée par des cordes.

Puis ils la dressèrent, en enfonçant les deux pieds dans un tas de sable et de gravats. Et, quand elle fut toute droite, plantée dans le sol obscur, il la penchèrent par-dessus le mur qui séparait le terrain de la cour voisine, et, doucement, avec de grandes précautions, appuyèrent l’autre extrémité au deuxième étage de l’hôtel habité par le Grec Seriphos.

Sur cette face latérale de l’hôtel, aucune des fenêtres ne devait être illuminée sous leurs volets hermétiquement clos. À tâtons, Bressacq manœuvra l’échelle de manière que le faîte atteignît la glace sans tain dont on discernait confusément le petit rectangle.

« Je monte le premier, dit-il. Alexandra, dès que j’aurai disparu, vous monterez à votre tour. »

On vit son escalade rapide.

L’échelle tremblait, au point qu’on le devinait qui bondissait sur cette armature frêle.

« Le voilà tout au bout, chuchota Victor. Il va couper un morceau de la glace et ouvrir le châssis. »

De fait, une minute plus tard, il entrait, et ils l’aperçurent qui se penchait vers eux et maintenait l’échelle de ses deux bras tendus.

« Vous avez peur ? demanda Victor.

— Ça commence, dit-elle… C’est délicieux. Pourvu que mes jambes ne faiblissent pas et que je n’aie pas le vertige ! »

Elle monta, vivement au début, puis tout à coup s’arrêta.

« Les jambes fléchissent, et le vertige lui tourne la tête », pensa Victor.

La halte dura plus d’une minute. Bressacq l’encourageait à voix basse. Enfin elle acheva son ascension et enjamba le rebord.

Bien des fois, pendant ces derniers jours, au domicile de Bressacq, Victor s’était dit :

« Ils sont tous deux à ma disposition. J’ai le numéro de téléphone particulier du directeur Gautier. Un simple appel, et on vient les cueillir à domicile. Mauléon ne paraît même pas. Tout le succès de l’arrestation est pour l’inspecteur Victor, de la Brigade mondaine. »

S’il avait écarté cette solution, c’est qu’il voulait ne livrer Lupin qu’en pleine action. Le sieur Lupin devait être pris la main dans le sac et coffré comme doit l’être un vulgaire cambrioleur.

Or, n’était-ce pas le moment ? Les deux complices n’étaient-ils pas enfermés dans la souricière ?

Pourtant, il ne se décida pas encore. Bressacq l’appelait d’en haut. Il lui fit signe de patienter, et il murmurait :

« Comme tu es pressé, mon vieux ! Tu ne redoutes donc pas la cellule, comme ta bonne amie ? Allons, jouis de ton reste… opère… empoche les dix millions. C’est ton dernier exploit. Après ça, Lupin, les menottes… »

Il monta.