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Table des matières IIIChapitre 32 / 37

I


« Eh bien, cher ami, qu’est-ce qui vous retenait ? » demanda Bressacq, lorsque Victor aborda la fenêtre.

— Rien. J’écoutais…

— Quoi ?

— J’écoute toujours… Il faut toujours avoir l’oreille aux aguets.

— Bah ! n’exagérons rien », dit Bressacq d’un ton qui trahissait quelque dédain pour un tel luxe de précautions.

De son côté, pourtant, il mit beaucoup de prudence à lancer tout autour de la pièce un jet de sa lampe électrique. Avisant un bout de tapisserie ancienne, il sauta sur une chaise, le décrocha, et le fixa sur la glace sans tain. Toutes les ouvertures étant ainsi closes, il tourna un commutateur et la clarté jaillit.

Alors il embrassa Alexandra et se mit à faire, agilement et sourdement, un petit tour de danse avec entrechats, ébauches de cancan et de gigue.

La jeune femme eut un sourire plein d’indulgence. Cette manifestation habituelle de Lupin, aux moments où il entrait en action, l’amusait.

Par contre, Victor se renfrogna et s’assit.

« Fichtre ! dit Antoine avec bonne humeur, on s’asseoit ? Et le travail ?

— Je travaille.

— Drôle de façon…

— Rappelez-vous l’une de vos aventures… je ne sais plus laquelle… Vous opériez la nuit, dans la bibliothèque d’un marquis, et vous avez simplement contemplé le bureau pour découvrir le tiroir secret…[1]. Moi, je contemple la pièce, tandis que vous dansez… Je me mets à votre école, Lupin ! Il n’y en a pas de meilleure.

— Mon école, c’est de faire vite. Nous avons une heure.

— Vous êtes sûr que les deux gardiens, anciens détectives, ne font pas de ronde ? demanda Victor.

— Mais non, mais non, affirma Bressacq. Si le Grec organisait des rondes jusqu’à cette pièce, il leur révélerait par là même qu’il y dissimule quelque chose. D’ailleurs, je vais ouvrir à mes hommes et couper court ainsi à toute tentative de la part des gardiens. »

Il fit asseoir la jeune femme et se pencha sur elle.

« Vous ne craignez pas de rester seule, Alexandra ?

— Non.

— Oh ! dix minutes, quinze au plus. Tout cela doit être rapidement expédié, et sans complication. Voulez-vous que notre ami demeure auprès de vous ?

— Non, non, dit-elle… Allez… Je me repose… »

Il examina le plan détaillé de l’hôtel, puis ouvrit doucement la porte. Un couloir, qui formait antichambre, les conduisit à une seconde porte, massive, que le Grec Sériphos devait fermer quand il travaillait dans son bureau, et dont la clef se trouvait sur la serrure. Ils parvinrent ainsi en haut de l’escalier. La cage en était vaguement éclairée par une lueur qui montait d’en bas.

Ils descendirent, avec des précautions infinies.

Dans le vestibule, près de l’ampoule allumée, Bressacq fit voir à Victor, sur le plan, la pièce où couchaient les deux gardiens. Il fallait passer par cette pièce pour arriver à la chambre du Grec Sériphos.

Ils atteignirent la porte d’entrée.

Deux énormes verrous… Bressacq les tira. À droite, une manette qui réglait le dispositif d’alarme. Il la rabattit. Près de cette manette, un bouton, sur lequel il appuya, ce qui ouvrit la grille du petit jardin bordant le boulevard Maillot.

Cela fait, il poussa la porte, glissa la tête dehors et donna un très léger coup de sifflet.

Les trois complices, silhouettes sombres, figures de brutes, les rejoignirent.

Bressacq ne leur dit pas un mot, tout étant combiné d’avance entre eux. Il referma la porte et releva la manette, puis il ordonna tout bas à Victor :

« Je les accompagne dans la chambre des gardiens. En principe, pas besoin de vous. Faites le guet. »

Il disparut avec ses complices.

Aussitôt seul, et certain qu’il avait toute latitude d’agir à sa guise, Victor rabattit la manette, entrebâilla la porte, la laissant tout contre, et fit jouer le bouton qui actionnait la grille du boulevard Maillot. Ainsi, l’entrée de l’hôtel était libre. C’est ce qu’il voulait.

Puis il écouta du côté des chambres. L’assaut se produisit, comme l’avait dit Bressacq, sans complications. Les deux gardiens, surpris au lit, furent bâillonnés et liés solidement, avant d’avoir même exhalé une plainte.

Il en fut ainsi du Grec Sériphos, près de qui Bressacq demeura seul quelques instants.

« Rien tirer de ce bonhomme-là, dit Bressacq en retrouvant Victor, il est à moitié mort de frayeur. Mais c’est surtout quand je lui ai parlé de son bureau du deuxième étage qu’il a tourné de l’œil. Pas d’erreur là-dessus. Remontons.

— Vos hommes aussi ?

— Jamais de la vie. Les fouilles doivent se faire entre nous. »

Il leur enjoignit de ne pas sortir de la chambre, de veiller aux trois captifs, et surtout d’éviter le moindre bruit, car les femmes qui composaient le personnel couchaient au sous-sol.

Puis ils retournèrent près d’Alexandra. Au haut de l’escalier, Bressacq referma à clef la lourde porte du couloir, afin que ses complices ne pussent le déranger. En cas d’alerte, il leur suffirait de frapper.

Alexandra n’avait pas bougé de son fauteuil. Son pâle visage était crispé.

« Toujours calme ? lui dit Victor. Aucune peur ?

— Si, si, fit-elle d’une voix altérée, cela s’insinue en moi, par tous les pores. »

Victor plaisanta.

« C’est la période heureuse ! Pourvu que cela dure !

— Mais c’est absurde, cette peur, s’écria Bressacq. Voyons, Alexandra, nous sommes chez nous, ici. Les gardiens sont ficelés, et mes hommes sont à leur poste. Si, par impossible, il y avait alerte de ce côté, l’échelle est là, et la fuite est assurée par cette issue. Mais, soyez tranquille, il n’y aura ni alerte ni fuite. Avec moi rien n’est laissé au hasard. »

Tout de suite, il commença l’inventaire de la pièce.

« Le problème, dit Victor, c’est de trouver un petit paquet assez plat, long de vingt à vingt-cinq centimètres, qui puisse contenir une somme de dix millions, sous une forme que nous ignorons… »

Bressacq énumérait, à demi-voix, vérifiant au fur et à mesure les indications portées sur son plan.

« Sur le bureau, l’appareil téléphonique… quelques livres… des dossiers de factures payées ou à payer… correspondance avec la Grèce… correspondance avec Londres… registres de comptes… Rien… Dans les tiroirs, autres dossiers, autres correspondances. Pas de tiroir secret ?

— Non, affirma Victor.

— Non, déclara Bressacq, après avoir contrôlé cette assertion et palpé le meuble et l’intérieur les tiroirs. »

Et il continua :

« L’étagère des souvenirs conservés par le Grec… Portrait de sa fille… Portrait de sa petite-fille (il les palpa tous deux également). Corbeille à ouvrage… Coffret à bijoux (vide et sans double fond, dit-il), album de cartes postales, avec paysages de la Grèce et de la Turquie… Album d’enfant, avec des timbres… Livres de géographie pour enfant… dictionnaires… (il feuilletait tout en parlant) livre d’images… missel… boîte à jeux… boîte pour jetons… petite armoire à glace pour poupée… »

Toute la pièce fut ainsi cataloguée. Tous les objets furent soupesés et scrutés. Tous les murs interrogés, les meubles soumis à un examen minutieux.

« Deux heures du matin, constata Victor qui, sans bouger, avait écouté distraitement et suivi des yeux l’inventaire de Bressacq. Dans une heure, le jour se lève… Nom d’un chien, faudrait-il songer à la retraite ? »