III
On fouilla Bressacq qui, dans son désarroi, n’opposa aucune résistance.
Victor sentait peser sur lui deux regards obstinés, celui d’Alexandra qui avait écarté son mouchoir et relevé la tête, et celui de Bressacq qui le contemplait avec stupeur. Les dix millions disparus… Mais, en ce cas ?… La pensée de Bressacq se précisait en lui, et il bredouilla quelques mots, comme s’il était sur le point de la formuler à haute voix, cette pensée accusatrice, et de se défendre, et de défendre Alexandra. Mais les yeux de Victor, fixés sur Bressacq, étaient si impérieux, il subissait si profondément l’influence de cet homme, qu’il garda le silence. Avant d’accuser, il fallait réfléchir. Il fallait comprendre, et il n’arrivait pas à comprendre comment les dix millions avaient disparu puisque lui seul avait cherché, qu’il n’avait rien découvert, et que Victor n’avait pas bougé.
Victor hocha la tête et déclara :
« Les affirmations de M. Sériphos m’étonnent. J’accompagnais ici Antoine Bressacq, dont je m’étais fait l’ami, et n’ai cessé de le surveiller durant ses recherches. Or, il n’a rien trouvé.
— Cependant…
— Cependant Bressacq avait trois complices qui se sont enfuis, et dont j’ai le signalement. Sans doute est-ce eux qui, au préalable, ont emporté l’argent, ou plutôt cet album dont parle M. Sériphos. »
Bressacq haussa les épaules. Il savait bien que ses trois complices n’avaient pas pénétré dans cette pièce. Pourtant il ne dit rien. Il n’y avait rien à faire. D’une part, la justice et toute sa puissance… de l’autre Victor. Il choisit Victor.Ainsi, à trois heures et demie du matin, tout était fini. On remit à plus tard les investigations. M. Gautier décida d’emmener Antoine Bressacq et sa maîtresse à la Police judiciaire pour les interroger sans délai.
On téléphona au commissariat de Neuilly. La pièce fut fermée, deux agents restèrent dans l’hôtel avec les gardiens et le Grec Sériphos.
M. Gautier et deux inspecteurs firent monter Bressacq dans une des automobiles de la Préfecture. Victor, accompagné de Larmonat et d’un autre agent, se chargèrent de la jeune femme.
L’aube commençait à blanchir l’horizon lorsqu’ils partirent sur le boulevard Maillot. L’air piquait, très vif.
On traversa le Bois, et, par l’avenue Henri-Martin, on gagna les quais. La première automobile avait pris un autre chemin.
Alexandra, renfoncée dans l’encoignure, demeurait invisible, toujours masquée de son mouchoir. Placée près d’une fenêtre ouverte, elle frissonna de froid. Victor remonta la glace, puis, plus tard, comme on approchait de la Préfecture, il enjoignit au chauffeur l’arrêter, et dit à Larmonat :
« On gèle… On pourrait bien se réchauffer. Qu’en penses-tu ?
— Ma foi, oui.
— Va donc nous chercher deux bols de café. Moi, je ne bouge pas. »
Des voitures de maraîchers, qui se rendaient aux Halles, stationnaient devant un marchand de vins, dont la porte était entrebâillée. Larmonat descendit vivement. Aussitôt après, Victor envoya aussi l’autre inspecteur.
« Recommande à Larmonat d’apporter en même temps des croissants. Et qu’on se dépêche ! »
Il poussa la glace qui le séparait du chauffeur, allongea le bras, et, lorsque le chauffeur se retourna, il l’étourdit d’un terrible coup de poing sous le menton. Ensuite, il ouvrit la portière du côté opposé au trottoir, remonta dans l’auto par la portière d’avant, saisit le chauffeur évanoui, l’attira hors de la voiture, le déposa sur le pavé, et prit sa place au volant.
Le quai était désert. Personne ne vit la scène.
Il démarra de nouveau, rapidement.
L’auto fila par la rue de Rivoli et l’avenue des Champs-Élysées, et reprit la route de Neuilly, jusqu’à l’avenue du Roule où se trouvait le petit hôtel de Bressacq.
« Vous avez la clef ?
— Oui, dit Alexandra, qui semblait fort calme.
— Vous pouvez habiter là durant deux jours sans aucune crainte. Ensuite, réfugiez-vous chez une amie quelconque. Plus tard, vous gagnerez l’étranger. Adieu. »
Il s’éloigna, toujours dans l’auto de la Préfecture.À ce moment, le directeur de la Police judiciaire était déjà prévenu de l’incroyable conduite de Victor et de sa fuite en compagnie de la captive.
On se rendit à son domicile. Le vieux domestique en était parti, le matin, avec son maître et quelques colis, dans l’auto de la Préfecture évidemment.
Cette auto, on la retrouva, abandonnée, au milieu du Bois de Vincennes.
Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Les journaux du soir racontèrent toute l’aventure sans émettre la moindre hypothèse vraisemblable.
Ce n’est que le lendemain que l’énigme fut résolue par le fameux message d’Arsène Lupin que communiqua l’Agence Havas au monde entier, et qui produisit une telle explosion de joie et de scandale.
En voici l’exacte teneur :
« Je dois avertir le public que le rôle de l’inspecteur Victor, de la Brigade mondaine, est terminé. En ces derniers temps, et touchant l’affaire des Bons de la Défense, ce rôle consista surtout à poursuivre Arsène Lupin, ou plutôt, car la justice et le public ne doivent pas être tenus plus longtemps dans l’ignorance, à démasquer un sieur Antoine Bressacq qui avait usurpé le nom respectable et la brillante personnalité d’Arsène Lupin. Victor, de la Brigade mondaine, s’y employa avec une vigueur haineuse qui prouve sa révolte contre de tels procédés.
« Aujourd’hui, grâce à Victor, le pseudo-Lupin est sous les verrous, et Victor, de la Brigade mondaine, sa mission accomplie, disparaît.
« Mais il n’admet pas que sa parfaite honorabilité de policier puisse être entachée de la moindre souillure, et, poussant les scrupules de sa conscience à un point qui forcera l’admiration, il n’a pas voulu conserver par devers lui les neuf Bons de la Défense Nationale, et il les a remis entre mes mains, avec mission de les envoyer à la Préfecture.
« Quant à la découverte des dix millions, c’est là, de sa part, un exploit dont il faut que l’on soit informé dans ses détails, si on veut connaître toutes les ressources et toute l’ingéniosité d’un homme qui, assis sur sa chaise et sans prendre la peine de faire un mouvement, débrouilla un problème étrangement difficile. Un des dossiers de M. Sériphos portait cette mention, qui avait guidé les recherches d’Antoine Bressacq : « Dossier A. L. B. », ce que Bressacq avait interprété ainsi : « Dossier d’Albanie. » Or, lorsque Bressacq, possesseur de certaines indications, fit à haute voix, l’autre nuit, l’inventaire de la pièce du deuxième étage, dans l’hôtel du boulevard Maillot, il énuméra, parmi les souvenirs pieusement conservés : « Album d’images… album de timbres-poste. » Et, chose en vérité miraculeuse, ces quelques mots suffirent à éclairer l’esprit attentif de Victor, de la Brigade mondaine !
« Oui, tout de suite, Victor devina que l’interprétation d’Antoine Bressacq était fausse, que ces trois lettres A. L. B. devaient être et ne pouvaient être que les trois premières lettres du mot album. Les dix millions qui composaient la moitié de la fortune de M. Sériphos n’étaient pas contenus dans un dossier Albanie, mais tout simplement dans un album d’enfant, et sous la forme d’une collection de timbres-poste rarissimes, ayant une valeur marchande de dix millions. N’est-ce pas inouï comme intuition, comme coup d’œil instantané sur les profondeurs d’un mystère ? Un simple geste, effectué par Victor, dans le tumulte de la bataille et dans l’incohérence des allées et venues, et l’album de timbres-poste fut pris et empoché, à l’insu de tous.
« Ce geste ne conférait-il pas à Victor, de la Brigade mondaine, un droit incontestable sur les dix millions ? Selon moi, oui. Non, selon Victor, dont la conscience est faite de délicatesse et de raffinement sentimental. Il a donc tenu à me remettre, en même temps que les Bons de la Défense, l’album de timbres-poste, gardant ainsi ses mains nettes de toute flétrissure professionnelle.
« Je renvoie par courrier — car c’est là une dette sacrée — les Bons de la Défense à M. Gautier, directeur de la Police judiciaire, en lui transmettant toute la reconnaissance de l’inspecteur Victor. Pour les dix millions, étant donné que M. Sériphos est puissamment riche, et qu’il les conservait indûment sous les espèces d’une inutile collection de timbres-poste, je considère que je dois les rendre moi-même à la circulation jusqu’au dernier centime. C’est un devoir dont je m’acquitterai dans des conditions de stricte loyauté. Jusqu’au dernier centime…
« Un mot encore. Je crois savoir que si Victor, de la Brigade mondaine, a mené la bataille avec tant de rude énergie, c’est par courtoisie — je dirai plus — par un élan chevaleresque envers la dame qu’il avait admirée, dès les premiers jours, au cinéma, et qui était la victime de l’imposteur Antoine Bressacq, lequel avait fait jouer à ses yeux le nom d’Arsène Lupin. Aussi m’a-t-il semblé juste de la rendre à sa vie de grande dame et de parfaite honnête femme. C’est pourquoi je l’ai libérée. Qu’elle veuille bien, dans la retraite inviolable où elle s’est réfugiée, trouver ici, avec les adieux de Victor, de la Brigade mondaine, et du Péruvien Marcos Avisto, les sentiments respectueux d’
Le lendemain du jour où la lettre fut écrite, le directeur de la Police judiciaire recevait, sous pli recommandé, les neuf Bons de la Défense. Une feuille de papier supplémentaire donnait à la police de brèves explications sur la mort d’Élise Masson, assassinée par le baron d’Autrey.
On n’entendit jamais plus parler des dix millions qu’Arsène Lupin s’était réservé de rendre lui-même à la circulation.
Le jeudi suivant, vers deux heures de l’après-midi, la princesse Alexandra Basileïef quittait l’appartement d’une amie à qui elle avait demandé asile, se promenait assez longtemps dans le jardin des Tuileries, puis prenait la rue de Rivoli.
Elle était vêtue simplement, mais, comme toujours, son étrange et merveilleuse beauté attirait les regards. Elle ne les fuyait pas. Elle ne se cachait pas. Qu’avait-elle à craindre ? Nul de ceux qui pouvaient la soupçonner ne la connaissait. Ni l’Anglais Beamish, ni Antoine Bressacq ne l’avaient dénoncée.
À trois heures elle entrait dans le petit square Saint-Jacques.
Sur un des bancs, à l’ombre de la vieille tour, un homme était assis.
Elle hésita d’abord. Était-ce lui ? Il ressemblait si peu au Péruvien Marcos Avisto, si peu à Victor de la Brigade mondaine ! Combien plus jeune et plus élégant que Marcos Avisto ! Combien plus fin, plus souple et plus distingué que le policier Victor ! Cette jeunesse, cet air de séduction aimable, la troublèrent plus que tout. Pourtant elle avança. Leurs yeux se rencontrèrent.
Elle ne s’y trompa pas : c’était bien lui. C’était un autre homme, mais c’était lui. Elle s’assit à ses côtés, sans une parole.
Ils restèrent ainsi, l’un près de l’autre, silencieux. Une émotion infinie les unissait et les séparait, et ils avaient peur d’en rompre le charme.
Enfin, il dit :
« Oui, c’est la première vision que j’ai eue de vous au cinéma, qui a réglé ma conduite. Si j’ai poursuivi toute cette aventure, c’est pour courir après mon adorable vision. Mais comme j’ai souffert de ce double rôle que j’étais contraint de jouer pour vous approcher ! Quelle vilaine comédie ! Et puis, cet homme m’exaspérait… Je le détestais, et en même temps, je sentais grandir en moi un sentiment de curiosité et de tendresse pour la femme qu’il avait dupée avec mon nom… un sentiment mêlé d’irritation contre elle, et qui n’était, au fond, que l’amour, grave et passionné, que je n’avais pas le droit de vous offrir et que je vous offre aujourd’hui. »
Il s’interrompit. Il n’attendait pas de réponse… il ne voulait pas de réponse, même. Après avoir parlé pour lui et pour dire ce qu’il pensait, il parla pour elle, sans qu’elle songeât un instant à s’opposer aux douces paroles qui s’insinuaient en elle.
« Ce qui me touchait le plus profondément en vous, et qui me montrait un peu de votre état d’âme, c’est votre confiance instinctive. Je la volais, cette confiance, et j’en étais honteux. Mais elle venait vers moi, à votre insu, et pour des raisons secrètes, dont vous ne vous rendiez pas compte… pour une raison surtout… le besoin de protection qui est le fond de votre être. Vous n’étiez pas protégée par l’autre… Cette sensation du danger, qui vous est indispensable par moments, elle devenait près de lui une angoisse que vous ne pouviez plus tolérer. Auprès de moi, et dès la première minute, tout en vous se calmait. Tenez, l’autre nuit, au plus fort de votre épouvante, vous vous êtes détendue, et vous n’avez plus souffert dès que l’inspecteur Victor eût imposé sa volonté. Et, à partir de l’instant où vous avez deviné qui était réellement l’inspecteur Victor, vous avez su que vous n’iriez pas en prison. Et vous avez attendu la police, sans crainte. Et vous êtes montée dans l’auto de la Préfecture presque en souriant. Il n’y avait plus que de la joie dans votre peur… Et votre joie provenait du même sentiment que moi, n’est-ce pas ? d’un sentiment qui paraissait s’éveiller brusquement, mais dont vous subissiez déjà toute la force… N’est-ce pas ? Je ne me trompe pas ? tout cela est bien la vérité de votre cœur ? »
Elle ne protesta point. Elle n’avoua pas non plus. Mais quelle tranquillité sur son beau visage !…
Jusqu’au soir ils demeurèrent l’un près de l’autre. À la nuit tombante, elle se laissa conduire… elle ne savait où…Ils furent heureux.
Si Alexandra retrouva son équilibre, peut-être ne parvint-elle pas à une conception tout à fait normale de la vie, et peut-être surtout n’essaya-t-elle pas d’influer sur l’existence irrégulière de son compagnon. Mais il était, ce compagnon, si aimable dans son irrégularité, si amusant dans ses écarts, si loyal dans ses entreprises condamnables, si fidèle à ses engagements les plus saugrenus !
Ainsi voulut-il tenir la promesse faite à Bressacq, qu’il « évada », comme il disait, au bout de huit, mois, alors que Bressacq quittait pour le bagne le pénitencier de l’île de Ré. Ainsi voulut-il également délivrer l’Anglais Beamish, conformément à la promesse de Bressacq.
Un jour, il se rendit à Garches. Deux nouveaux mariés sortaient de la mairie, tendrement enlacés. C’était Gustave Géraume, libéré par le divorce de son infidèle épouse, et c’était la baronne Gabrielle d’Autrey, veuve consolée, fiancée amoureuse et palpitante, qui se suspendait gentiment au bras de son cher Gustave.
Comme ils allaient monter dans leur luxueuse « conduite intérieure », un monsieur fort élégant, s’approcha d’eux, s’inclina devant la mariée, et lui remit une belle gerbe de fleurs blanches.
« Vous ne me reconnaissez pas, chère madame ? C’est moi, Victor, vous vous rappelez sans doute ?… Victor, de la Brigade mondaine, autrement dit, Arsène Lupin ?… Artisan de votre bonheur, ayant deviné l’impression charmante que vous avait laissée Gustave Géraume, j’ai voulu vous apporter mes hommages respectueux et mes vœux les plus sincères… »
Le soir même, le monsieur très élégant disait à la princesse Alexandra :
« Je suis content de moi. Il faut faire le bien chaque fois qu’on le peut, pour compenser le mal qu’on est parfois obligé de faire. Je suis sûr, Alexandra, que l’attendrissante Gabrielle n’oubliera pas dans ses prières ce brave homme de Victor, de la Brigade mondaine, grâce auquel l’abominable d’Autrey a été expédié dans un meilleur monde, laissant la place à l’irrésistible et séduisant Gustave. Et, de tout cela, vous ne sauriez croire à quel point je me réjouis !… »