II
Le visage de la jeune femme trahit la stupeur qu’elle éprouvait devant un tel dénouement. Il était manifeste qu’elle n’avait pas envisagé un instant la défaite d’Antoine Bressacq, et que ce corps étendu lui paraissait un spectacle inconcevable.
« Ne vous inquiétez pas, dit Victor qui visitait les poches de Bressacq et en retirait les armes, revolver et poignard. C’est un coup de ma façon dont l’effet est immanquable… le poing entre dans la poitrine sans qu’il soit besoin de recul et d’élan. Aucune gravité, d’ailleurs… Seulement c’est douloureux, et ça vous détraque pendant une heure… Pauvre Lupin… »
Mais elle ne s’inquiétait pas. Elle avait déjà pris son parti de l’événement, et ne pensait plus qu’à ce qui pouvait advenir et aux intentions de cet étonnant individu qui la déconcertait une fois de plus.
« Qu’allez-vous faire de lui ?
— Comment ? mais je vais le livrer. Dans un quart d’heure il aura les menottes.
— Vous ne ferez pas cela. Laissez-le partir.
— Non.
— Je vous en supplie.
— Vous me suppliez en faveur de cet homme… mais en votre faveur à vous ?
— Je ne demande rien, moi. Faites de moi ce qui vous plaira. »
Elle dit cela avec un calme étrange chez une femme qui frémissait de peur auparavant et que menaçait un danger si immédiat. Il y avait du défi, de l’arrogance même, dans ses yeux tranquilles.
Il s’approcha d’elle, et à voix basse :
« Ce qui me plaît ? C’est que vous partiez, vous, et sans une minute de retard.
— Non.
— Une fois mes chefs ici, je ne réponds pas de vous. Partez.
— Non. Toute votre conduite me prouve que vous agissez toujours à votre guise, en marge de la police, et même, contre elle, si cela vous est plus commode. Puisque vous me proposez la fuite, sauvez aussi Antoine Bressacq. Sinon, je reste. »
Victor s’irrita.
« Vous l’aimez donc, lui ?
— La question n’est pas là. Sauvez-le.
— Non, non.
— Alors je reste.
— Partez !
— Je reste.
— Eh bien, tant pis pour vous ! s’écria-t-il rageusement. Mais il n’y a pas de force au monde qui puisse me contraindre à le sauver. Vous entendez ? Depuis un mois, je ne travaille qu’à cela ! Toute ma vie ne tend qu’à ce but… l’arrêter !… le démasquer !… De la haine contre lui ? Oui, peut-être, mais surtout un mépris exaspéré.
— Du mépris ? Pourquoi ?
— Pourquoi ? je vais vous le dire, puisque vous n’avez jamais pressenti la vérité. Elle est si claire, cependant ! »
Bressacq s’était relevé, très pâle, le souffle court. Il retomba assis. On voyait qu’il ne pensait qu’à la fuite, et qu’il reconnaissait son irrémédiable défaite.
De ses deux mains, Victor saisit la tête de la jeune femme, et scanda, impérieusement :
« Ne me regardez pas… Ne m’interrogez pas de vos yeux avides… Ce n’est pas moi qu’il faut regarder… C’est lui… c’est l’homme que vous aimez, ou plutôt dont vous aimez la légende, la bravoure indomptable, les ressources toujours renouvelées. Mais regardez-le donc, au lieu de vous détourner de lui ! Regardez-le, et avouez qu’il vous a déçue. Vous attendiez mieux que cela, n’est-ce pas ? Un Lupin, ça vous a tout de même une autre allure ! »
Il riait, méchamment, le doigt braqué sur le vaincu.
« Un Lupin, est-ce que ça devrait se laisser jouer comme un gosse au maillot ? Ne parlons pas de ses gaffes depuis le début de l’affaire, de la façon dont je l’ai entortillé, à travers vous, d’abord, et puis directement, dans sa maison de Neuilly. Mais, ici, cette nuit, qu’est-ce qu’il a fait ? Depuis deux heures, c’est un pantin que j’agite à ma guise ; un polichinelle ! Ça, un Lupin ? Un épicier, oui, qui établit son bilan. Pas une lueur ! pas une idée ! Tandis que je le manœuvrais, tandis que je faisais monter la peur en lui, il bafouillait comme un imbécile. Regardez-le donc, votre Lupin en peau de lapin. Parce que je lui ai chatouillé l’estomac, le voilà blême comme s’il allait vomir ! La défaite ? Mais jamais Lupin, le véritable Lupin, n’accepta la défaite. C’est quand il est foutu qu’il se redresse. »
Victor se redressait, lui. Il était soudain de taille plus haute.
Toute proche, frémissante, Alexandra chuchota :
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? De quoi l’accusez-vous ?
— C’est vous qui l’accusez.
— Moi ?… Moi ?… Je ne comprends pas…
— Si. La vérité commence à vous étreindre… Croyez-vous vraiment que cet homme ait la grandeur que vous lui avez attribuée ? Est-ce celui-là que vous aimiez, ou un autre plus grand… un véritable chef, qui ne peut pas être cet aventurier vulgaire ? Un chef, ajouta-t-il, en se frappant la poitrine, ça se reconnaît à certains signes ! Un chef demeure chef dans n’importe quelle situation ! Comment avez-vous pu être aveugle à ce point ?
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? répéta-t-elle avec égarement. Si je me suis trompée, dites-le. Quoi ? Qui est-il ?
— Antoine Bressacq.
— Et Antoine Bressacq, qui est-ce ?
— C’est Antoine Bressacq, pas davantage.
— Mais si ! il y a un autre homme en lui ! Quel est-il ?
— Un voleur ! s’exclama Victor violemment. Un voleur de nom et de personnalité ! Quand on n’a que de petits moyens et qu’un esprit médiocre, c’est plus commode de flibuster une gloire toute faite ! Du jour au lendemain, on a de l’éclat ! On jette de la poudre aux yeux ! On insinue dans l’ombre à une femme : « Je suis Lupin », et, si cette femme est démolie par la vie, et qu’elle soit en quête d’émotions, qu’elle cherche quelque chose d’extraordinaire et d’impossible, alors on joue le rôle de Lupin, comme on peut, plutôt mal que bien, jusqu’au jour où les événements vous dégonflent et vous jettent par terre comme un mannequin. »
Elle murmura, rouge de honte :
« Oh ! est-ce possible ?… Vous êtes sûr ?…
— Tournez la tête vers lui, comme je vous en conjure depuis le début, et vous serez sûre, vous aussi… »
Elle ne tourna pas la tête. La réalité s’imposait à elle. Et c’est Victor qu’elle considérait de ses yeux ardents, comme si d’autres pensées, involontaires et confuses, l’envahissaient peu à peu.
« Allez-vous-en, dit-il. Les hommes de Bressacq doivent vous connaître et vous laisseront passer… Sinon, l’échelle est à ma portée…
— À quoi bon ! dit-elle. J’aime mieux attendre.
— Attendre quoi ? La police ?
— Tout m’est égal, dit-elle accablée. Cependant… une prière.
— Laquelle ?
— Les trois hommes, en bas, ce sont des brutes… Quand les agents arriveront, il pourrait y avoir une bataille… des victimes… Il ne faut pas… »
Victor observa Bressacq qui paraissait toujours souffrir, incapable d’un effort. Alors il ouvrit la porte, courut jusqu’au but du couloir, puis siffla. Un des trois hommes grimpa précipitamment.
« Décampez en vitesse… la police !… Et surtout, en vous en allant, laissez ouverte la grille du jardin. »
Puis il revint dans le bureau.
Bressacq n’avait pas bougé.
Alexandra ne s’était pas approchée de lui.
Aucun regard entre eux. Deux étrangers.
Il s’écoula deux ou trois minutes. Victor écoutait.
Un bruit de moteur gronda. Une auto s’arrêta sur le boulevard, devant l’hôtel, et une seconde auto.
Alexandra s’agrippait au dossier du fauteuil et ses ongles griffaient l’étoffe. Elle était livide, maîtresse d’elle cependant.
Des voix retentirent au rez-de-chaussée. Puis, le silence.
Victor chuchota : « M. Gautier et ses agents ont pénétré dans les chambres. Ils délivrent les gardiens et le Grec. »
À ce moment, Antoine Bressacq trouva la force de se lever et de marcher jusqu’à Victor. Son visage était décomposé par la souffrance plus peut-être que par la peur. Il balbutia, en désignant Alexandra :
« Que va-t-elle devenir ?
— T’occupe pas de ça, ex-Lupin. Ce n’est plus ton affaire. Ne pense qu’à toi. Bressacq est un faux nom, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Le vrai, on peut le retrouver ?
— Impossible.
— Pas de crime ?
— Non. Sauf le coup de couteau à Beamish. Et encore rien n’atteste que ce soit moi.
— Des cambriolages ?
— Aucune preuve solide.
— Bref, quelques années de prison.
— Pas davantage.
— Tu les mérites. Et après ?… De quoi vivre ?
— Les Bons de la Défense.
— La cachette où tu les as mis est bonne ? »
Bressacq sourit.
« Meilleure que celle de d’Autrey, dans le taxi. Introuvable. »
Victor lui tapota sur l’épaule.
« Allons, tu t’arrangeras. Tant mieux. Je ne suis pas méchant, moi. Tu m’as dégoûté pour avoir volé le joli nom de Lupin et rabaissé à ton niveau un bonhomme de sa taille. Ça, je ne le pardonne pas, et c’est pourquoi je te fais coffrer. Mais, en raison de ton coup d’œil dans cette affaire du taxi, et si tu ne bavardes pas trop à l’instruction, je ne te chargerai pas. »
Des voix s’élevaient au bas de l’escalier.
« Ce sont eux, dit Victor. Ils fouillent le vestibule, et ils vont monter. »
Il semblait transporté d’une joie soudaine, et, à son tour, il se mit à danser avec une agilité surprenante. Et c’était si comique, ce vieux monsieur distingué, à cheveux gris, qui lançait des entrechats, et ricanait :
« Tiens, mon cher Antoine, voilà ce qui s’appelle un pas à la Lupin ! Rien de commun avec tes gambades de tout à l’heure ! Ah ! c’est qu’il faut avoir le feu sacré, l’exaltation d’un vrai Lupin qui entend la police, qui est seul, entouré d’ennemis, et à qui l’on pourrait crier devant les flics : « C’est lui, Lupin ! Il n’y a pas de Victor, de la Brigade mondaine. Il n’y a que Lupin. Lupin et Victor, ça ne fait qu’un. Si vous voulez arrêter Lupin, arrêtez Victor. »
Il s’immobilisa subitement devant Bressacq et lui dit :
« Tiens, je te pardonne. Rien que pour m’avoir procuré une minute comme celle-là, je réduis ta peine à deux ans, à un an de prison. Dans un an « je t’évade ». D’accord ? »
Bressacq balbutia, abasourdi :
« Qui êtes-vous ?
— Tu l’as dit, bouffi.
— Hein ? quoi ? vous n’êtes pas non plus Victor ?
— Il y a bien eu un Victor Hautin, fonctionnaire colonial, et candidat au poste d’inspecteur de la Sûreté. Mais il est mort, me laissant ses papiers au moment même où je voulais m’amuser à jouer, de temps à autre, un rôle dans la police. Seulement, pas un mot là-dessus, hein. Laisse-toi traiter de Lupin, ça vaut mieux. Et puis ne parle pas de ton petit hôtel de Neuilly, et pas un mot contre Alexandra. Compris ? »
Les voix approchaient. Et, au delà de ces voix, on en entendait d’autres, moins distinctes.
Victor, qui allait au devant de M. Gautier, jeta à la jeune femme en passant :
« Dissimulez votre visage derrière votre mouchoir. Et surtout ne craignez rien.
— Je ne crains rien. »
M. Gautier accourait, escorté de Larmonat et d’un agent. Il s’arrêta sur le seuil et contempla le spectacle avec satisfaction.
« Eh bien, Victor, ça y est ? s’écria-t-il joyeusement.
— Ça y est, chef.
— C’est Lupin, cet individu ?
— En personne, sous le nom d’Antoine Bressacq. »
M. Gautier contempla le captif, lui sourit aimablement, et enjoignit à l’agent de lui passer le cabriolet de fer,
« Crebleu ! ça fait plaisir, murmurait-il. L’arrestation d’Arsène Lupin : le fameux, l’universel, l’invincible Arsène Lupin, pris au piège, coffré ! La police triomphante ! Ce n’est pas de règle avec Lupin. Mais c’est ainsi. Arsène Lupin est arrêté par Victor, de la Brigade mondaine. Fichtre ! c’est une date que celle d’aujourd’hui ! Victor, il a été bien sage, le monsieur ?
— Comme un agneau, chef.
— Il a l’air un peu délabré.
— On s’est un peu battu. Mais ce n’est rien. »
M. Gautier se tourna vers Alexandra, qui était courbée, le mouchoir contre les yeux.
« Et cette femme, Victor ?
— La maîtresse et la complice de Lupin.
— La dame du cinéma ? la femme de la Bicoque et de la rue de Vaugirard ?
— Oui, chef.
— Mes compliments, Victor. Quel coup de filet ! Vous me raconterez ça en détail. Quant aux Bons de la Défense, évanouis sans aucun doute ? mis en sûreté par Lupin ?
— Je les ai dans ma poche », annonça Victor en tirant d’une enveloppe les neuf Bons de la Défense.
Bressacq avait bondi sur place, bouleversé. Il apostropha Victor.
« Salaud !
— À la bonne heure ! fit Victor. Voilà enfin que tu réagis ! Cachette introuvable, disais-tu ? une ancienne canalisation dans ta villa… tu appelles ça introuvable ? Enfant, va ! La première nuit, je l’avais découverte. »
Il s’avança vers Antoine Bressacq, et, tout bas, de manière à n’être entendu que de lui :
« Tais-toi… Je te revaudrai ça… Sept ou huit mois de prison, pas davantage… et, à ta sortie, une bonne pension cent pour cent d’ancien combattant, et un bureau de tabac. Ça colle ? »
Cependant, les autres agents arrivaient. Ils avaient délivré le Grec, et celui-ci, soutenu par ses deux gardiens, agitait les bras et criait.
Quand il aperçut Bressacq, tout de suite il s’exclama :
« Je le reconnais ! Voilà celui qui m’a frappé et bâillonné ! Je le reconnais ! »
Mais il s’arrêta, frappé d’horreur. On dut le soutenir. La main tendue vers l’étagère aux souvenirs, il bégayait :
« Ils m’ont volé les dix millions ! L’album de timbres-poste ! Une collection sans prix ! Je pouvais la revendre pour dix millions. Vingt fois on me les a offerts… Et c’est lui, c’est lui !… Qu’on le fouille !… Misérable !… Dix millions !… »