I
Victor, de la Brigade mondaine ! Le fameux Victor qui, peu à peu, grâce à son exceptionnelle clairvoyance, avait démêlé l’écheveau embrouillé de l’affaire ! qui avait démasqué en vingt-quatre heures les trois premiers détenteurs de l’enveloppe jaune ! qui avait découvert le père Lescot ! qui avait traqué le baron d’Autrey et l’avait acculé au suicide ! qui avait déjoué les machinations de Félix Devalle ! C’était lui, sous l’apparence du Péruvien Marcos Avisto…
Bressacq supporta le choc sans un tressaillement. Il laissa Victor remettre le récepteur à sa place, réfléchit quelques secondes, et, à son tour, tira son revolver.
Alexandra, devinant le geste, s’était jetée sur lui, effarée :
« Non… non !… pas ça ! »
Il chuchota, la tutoyant pour la première fois :
« Tu as raison. D’ailleurs le résultat sera le même. »
Victor le nargua.
« Quel résultat, Bressacq ?
— Le résultat de notre lutte.
— Il est réglé d’avance, en effet, dit Victor, qui consulta sa montre. Deux heures et demie… J’estime que dans quarante minutes, mon chef, en l’espèce, M. Gautier, directeur de la Police judiciaire, escorté de quelques-uns de ses loustics, posera sa main sur l’épaule du sieur Lupin.
— Oui, mais d’ici là, mouchard ?…
— D’ici là ?
— Il passera de l’eau sous le pont.
— En es-tu certain ?
— Presque aussi certain que toi. D’ici là, le sieur Victor… »
Bressacq se carrait, d’aplomb sur ses jambes, les bras croisés sur sa large poitrine, plus grand que son adversaire, et combien plus solide et plus vigoureux d’aspect que le vieil inspecteur au visage ridé et aux épaules arrondies !
« D’ici là, prononça Victor — et lui aussi revint au tutoiement — d’ici là, tu resteras bien tranquille, mon bon Lupin… Oui, oui, ça te fait rire, un duel entre Victor et Lupin, et tu te sens rassuré maintenant que tu n’as plus affaire qu’à moi. Une chiquenaude, hein, et ce sera fini. Farceur, va ! Il ne s’agit pas de muscles aujourd’hui, ni de biceps, mais de cerveau. Or, vrai, sous ce rapport, Lupin, tu as été d’un faiblard, depuis trois semaines ! Quelle déchéance ! Comment, c’est ça ce fameux Lupin dont je me faisais un épouvantail ! Lupin l’invincible ! Lupin le géant ! Ah ! Lupin, je me demande si ce n’est pas la chance qui t’a favorisé jusqu’ici, et si toutes tes victoires et ta renommée ne viennent pas de ce que tu n’as jamais trouvé en face de toi un adversaire un peu d’aplomb !… comme moi !… comme moi ! »
Victor se frappait la poitrine, en répétant fortement ces deux mots
« Comme moi ! comme moi ! »
Antoine Bressacq hocha la tête.
« Il est de fait que tu as rudement bien mené ta barque, policier. Toute ta comédie avec Alexandra… de premier ordre !… ton vol de l’agrafe… ton vol chez le recéleur… excellent, tout cela !… Et la bousculade du Cambridge, la façon dont tu nous as sauvés !… Fichtre, comment me serais-je défié d’un pareil cabotin ! »
Bressacq tenait sa montre en main, et ne cessait de la regarder.
Victor lui dit, goguenard :
« Tu trembles, Lupin !
— Moi ?
— Oui, toi ! Actuellement tu arrives à crâner. Mais qu’est-ce que ça sera quand on va te prendre au collet ! »
Victor pouffa de rire.
« Oui ! Quelle frousse tu avais tout à l’heure ! Et c’est ce que je voulais… te montrer que tu n’avais pas plus de cran qu’une femmelette. Et te le montrer en face d’Alexandra, dont tu te moquais ! Hein ! le coup de l’échelle évanouie ?… Mais elle est à un mètre de distance, l’échelle, là où je l’ai repoussée en enjambant le balcon de la fenêtre… Ah ! ce que tu as flanché à ce moment ! La preuve, c’est que tu n’as pas réagi quand j’ai téléphoné, et que tu ne réagis pas à présent, et qu’en fin de compte tu vas essayer de fiche ton camp par la porte, sans les millions. »
Il frappa du pied et s’écria :
« Mais rebiffe-toi donc, flanchard ! Voyons, ta maîtresse te regarde ! Es-tu malade ? Un peu ramolli, peut-être ? Allons, un mot ! un geste ! »
Bressacq ne bronchait pas. Les sarcasmes de Victor lui semblaient indifférents, et l’on aurait même pu croire qu’il ne les entendait point. Ayant tourné les yeux vers Alexandra, il la vit qui était debout, le regard obstinément et fiévreusement fixé vers l’inspecteur Victor.
Une dernière fois, il consulta sa montre.
« Vingt-cinq minutes, dit-il entre ses dents. C’est beaucoup plus qu’il ne m’en faut.
— Beaucoup plus, dit Victor. Une minute pour descendre les deux étages, et une autre pour sortir de l’hôtel avec tes copains.
— Il m’en faudra une de plus, dit Bressacq.
— Pourquoi faire ?
— Pour te corriger.
— Diable ! la fessée ?
— Non, un solide passage à tabac sous les yeux de ma maîtresse, comme tu dis. Quand la police arrivera, elle te trouvera quelque peu égratigné, quelque peu sanguinolent, bien ficelé…
— Et ta carte de visite clouée dans la gorge.
— Précisément, la carte d’Arsène Lupin… Respectons les traditions. Alexandra, aie l’obligeance d’ouvrir la porte. »
Alexandra ne bougea pas. Était-ce l’émotion qui la paralysait ?
Bressacq courut vers la porte, et tout de suite poussa un juron.
« Crebleu de crebleu, fermée à clef !
— Comment ! plaisanta Victor, tu ne t’étais pas aperçu que je la fermais ?
— Donne-moi la clef.
— Il y en a deux, celle-ci et celle de l’autre porte, au bout du couloir.
— Donne-moi les deux.
— Ce serait trop commode. Tu descendrais l’escalier et tu sortirais de la maison, comme un brave bourgeois qui s’en va de chez lui ? Non. Il faut que tu saches bien, qu’entre toi et la sortie, il y a une volonté, celle de Victor, de la Brigade mondaine. En dernier ressort, toute l’aventure est là, telle que je l’ai conçue et réalisée. Toi ou moi ! Lupin ou Victor ! Le jeune Lupin avec trois brutes de ses amis, un revolver, des poignards, une complice. Et le vieux Victor, tout seul, sans armes. Comme témoin de la bataille, comme arbitre du duel, la belle Alexandra. »
Bressacq avançait, implacable, le visage dur. Victor ne remua pas d’une semelle. Il n’y avait plus de paroles à prononcer. Le temps pressait. Avant que la police n’intervînt, il fallait que le vieux Victor fût terrassé, châtié, et que les clefs lui fussent reprises.
Deux pas encore.
Victor se mit à rire.
« Vas-y donc ! N’aie pas pitié de mes cheveux blancs ! Allons, du courage !… »
Un pas de plus. Et soudain Bressacq fit un bond sur son adversaire, et, du premier coup, de tout son poids, l’écrasa. Ils roulèrent sur le parquet, enlacés, et le duel prit aussitôt un caractère d’acharnement presque sauvage. Victor essayait de se dégager. L’étreinte de Bressacq semblait impossible à rompre.
Alexandra considérait la scène avec effroi, mais sans un mouvement, comme si elle n’avait pas voulu influer sur l’issue. Lui était-il égal que l’un fût vainqueur plutôt que l’autre ? On eût dit qu’elle attendait de savoir, avec une avidité anxieuse.
L’incertitude ne dura guère. Malgré la supériorité physique de Bressacq, malgré l’âge de Victor, ce fut Victor qui se releva. Il n’était même pas essoufflé. Il souriait, l’air aimable contre son habitude. Et il fit des grâces, comme un lutteur de cirque qui a « tombé » son adversaire.
L’autre gisait, inerte, meurtri.