III
Rapidement, Bressacq ramena les volets, ferma la fenêtre et croisa les rideaux pour empêcher le bruit de se répandre dehors. Mais, à l’intérieur, le crépitement de la sonnerie d’alarme vibrait, strident, hallucinant, et sur un rythme qui semblait s’exaspérer lui-même.
Victor énonça, d’une voix posée :
« Il y a deux fils, l’un extérieur, que vous avez coupé, l’autre intérieur. Comme ça, les habitants de l’hôtel sont sûrs d’être avertis.
— Idiot… », fit Bressacq entre ses dents.
Il avait déjà porté une table vers le coin de la pièce d’où la sonnerie provenait. Il équilibra une chaise sur cette table, et se hissa sur cet échafaudage.
Le long de la corniche, courait le second fil conducteur, Il le coupa. Le bruit irritant cessa.
Antoine descendit et remit la table en place.
Victor lui dit :
« Aucun danger, maintenant. Vous pouvez filer par cette fenêtre, puisque les sonneries n’existent plus. »
Bressacq marcha vers lui et le saisit par le bras.
« Je filerai quand ça me plaira. Et ça ne me plaira que quand j’aurai trouvé le paquet de dix millions.
— Impossible ! vous ne le trouverez pas.
— Et pourquoi ?
— Nous n’avons pas le temps.
— Qu’est-ce que vous chantez ! dit Bressacq en le secouant. Tout ce que vous dites est idiot. L’échelle a dû glisser et s’écarter. Ou bien elle a été emportée par de mauvais plaisants, ou par des types qui l’ont utilisée. Et il n’y a rien de réel dans toutes vos terreurs. Les gardiens sont attachés… mes hommes veillent. Nous n’avons qu’à poursuivre notre besogne.
— Elle est finie. »
Bressacq lui montra le poing. Il était hors de lui :
« Je vais vous f… par la fenêtre, mon vieux. Quant à vos bénéfices… zéro ! Pour ce que vous fichez ! »
Il s’interrompit. On avait sifflé dehors… Une modulation légère et brève qui montait du terrain vague.
« Vous avez entendu, cette fois ? dit Victor.
— Oui… c’est dans la rue… quelque passant attardé…
— Ou bien les types qui ont enlevé l’échelle et qui sont dans le terrain vague… On a été chercher la police. »
C’était intolérable. Un danger réel, précis, on y fait face. Mais le danger rôdait, sans que l’on sût d’où il venait et quelle en était la nature. Est-ce qu’il y avait même du danger ? se demandait Bressacq. La peur croissante d’Alexandra et l’étrange conduite de ce satané bonhomme le troublaient à la fois et le faisaient enrager.
Il s’écoula une quinzaine de minutes, durant lesquelles leur incompréhensible angoisse s’augmenta de tout le silence mystérieux et de cette atmosphère lourde et chargée de menaces qui les étouffait. Alexandra se cramponnait au dossier d’un fauteuil, ses yeux fixes attachés à la porte close par où pouvait venir l’ennemi. Bressacq reprenait sa besogne, puis l’abandonnait soudain, mal à l’aise, le cerveau tumultueux.
« L’affaire a été mal combinée », formula Victor.
La colère de Bressacq éclata, et il empoigna celui qu’il appelait le vieux. Victor riposta, tout en répétant d’un ton sarcastique :
« L’affaire a été mal combinée… Nous ne savons pas où nous allons… C’est grabuge et compagnie… Quelle salade !… »
Bressacq l’injuria. Ils se seraient peut-être battus si Alexandra n’avait couru vers eux pour les séparer.
« Allons-nous-en, ordonna-t-elle, dans un sursaut d’énergie.
— Après tout, oui, s’écria Bressacq, prêt à renoncer. La route est libre. »
Ils se dirigeaient tous deux vers la porte, lorsque Victor déclara, d’un ton agressif :
« Moi, je reste.
— Mais pas du tout ! Vous partirez aussi.
— Je reste. Quand j’entreprends quelque chose, je vais jusqu’au bout. Rappelez-vous vos paroles, Bressacq : « Les dix millions sont ici. Nous le savons, et on s’en irait les mains vides ? C’est contraire à mes habitudes. » Aux miennes également. Je me cramponne. »
Bressacq revint sur lui :
« Vous en avez du culot, vous ! et je me demande au fond quel est votre rôle exact dans tout cela.
— Le rôle d’un monsieur qui en a par-dessus la tête.
— Alors, votre intention ?
— C’est de reprendre l’affaire sur de nouvelles bases. Je le répète, elle a été mal combinée. Mauvaise préparation, mauvaise exécution. Je recommence.
— Vous êtes dingo ! On recommencera plus tard.
— Plus tard, c’est trop tard. Je recommence tout de suite.
— Mais comment cela, nom de D… ?
— Vous ne savez pas chercher… Moi non plus. D’ailleurs il y a des spécialistes pour cela.
— Des spécialistes ?
— À notre époque, tout se spécialise. Je connais des as de la perquisition. J’en appelle un. »
Il s’approcha du téléphone, saisit le récepteur.
« Allo…
— Qu’est-ce que vous faites, crebleu de crebleu ?
— L’unique chose possible et raisonnable. Nous sommes dans la place. Il faut en profiter et ne partir qu’avec le magot. Allo, mademoiselle, veuillez me donner : Châtelet 24-00…
— Mais enfin, qui est-ce ?
— Un de mes amis. Les vôtres sont des gourdes, et vous vous défiez d’eux. Le mien est un as. En un tournemain il règlera la situation. Vous en resterez baba. Allo… Châtelet 24-00 ? Ah ! c’est vous, chef. Ici, Marcos Avisto. Je suis au numéro 98 bis du boulevard Maillot, au second étage d’un hôtel particulier. Venez me rejoindre. La grille de la cour et la porte de l’hôtel sont ouvertes. Prenez deux autos et quatre ou cinq hommes, dont Larmonat… Vous trouverez en bas trois complices d’Arsène Lupin qui essaieront de rouspéter… Au second étage, Lupin, knock out, ficelé comme une momie. »
Victor s’arrêta un instant. De la main gauche, il tenait le récepteur. De la droite, il braqua un browning sur Bressacq, lequel s’élançait, les poings serrés.
« Pas de pétard, Lupin, s’écria Victor, ou je t’abats comme un chien. »
Il continua au téléphone :
« C’est bien compris, chef ? Dans trois quarts d’heure vous êtes ici. Et vous avez bien reconnu ma voix, n’est-ce pas ? Aucune erreur ? Oui, Marcos Avisto, c’est-à-dire… c’est-à-dire… »
Il fit une pause, sourit à Bressacq, salua la jeune femme, jeta son revolver à l’autre bout de la pièce :
« Inspecteur Victor, de la Brigade mondaine. »