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Classiquesen Ligne

Sindou.

10-12 mai. — Sindou est situé dans le plus beau site qu’il m’ait été donné de voir jusqu’à présent au Soudan. Vers l’Est, à 200 mètres du village, une haute muraille de rochers de 60 à 80 mètres (peut-être 100 mètres) de hauteur, découpée comme une fine dentelle, ferme l’horizon. Cette muraille, qui est la continuation ininterrompue des rochers de Sindoucoro, se dresse subitement dans la plaine et n’a pas plus de 50 mètres de largeur. Au delà, c’est la plaine également.

Ces rochers affectent des formes extrêmement pittoresques. Quelques-uns ressemblent à des clochetons élégants aussi pointus que ceux des cathédrales. Certaines de ces pointes sont couronnées par un bloc énorme qui tient en équilibre par le plus grand des hasards. Ces pitons sont parfois très rapprochés, de sorte que le même bloc est posé en équilibre sur plusieurs cimes entre lesquelles passent des filets de lumière. On dirait un dolmen de géants. D’autres cimes sont découpées en nombreuses arêtes pointues.

La paroi latérale de ces rochers, tantôt à pic, tantôt étagée par gradins, parfois en surplomb, présente de nombreuses anfractuosités formant grottes. Elle est noirâtre par suite des thalles de lichens accumulés à sa surface, corrodée par l’action lente du temps et la disparition d’un grand nombre d’énormes galets détachés et tombés à la base. L’âge de ces rochers a été indéterminable pour moi, mais ils sont certainement bien plus récents que la plupart des grès qu’on rencontre dans le Soudan et qui sont probablement primaires. L’existence de ces rochers atteste la puissance de l’érosion. On ne peut, en effet, les regarder comme produits par une faille, car ils sont parfaitement horizontaux et il n’y a aucun indice de mouvement de terrain dans les environs.

Ces grès sont à grain fin ou gros, se désagrégeant facilement, riches en quartz cristallisé ; ils contiennent de nombreux rognons ovoïdes, de taille variable. Il y en a de la grosseur d’un œuf de poule et de plus gros que la tête. Ils sont formés de roches diverses : quartz blanc laiteux ou légèrement teinté, roches éruptives granitoïdes ou porphyroïdes indéterminées, blocs d’un grès dur certainement plus ancien ; parfois les corrosions qui ont raviné la surface de la roche ont laissé seulement une trace ferrugineuse.

Les sables situés à la base et qui abondent dans tout le vallon de Sindou, contiennent de petits morceaux de quartz blanc, du mica blanc. Il n’y a pas trace de paillettes d’or. Quelques trouées dans ces rochers permettent de passer d’un versant à l’autre. Ce sont d’étroits couloirs souvent presque infranchissables par suite des soubassements qu’il faut escalader. Ces couloirs sont entièrement envahis par les goïn qui croissent jusque dans les fentes des rochers et s’élèvent parfois à une grande hauteur. Les fruits de cette liane à caoutchouc commencent à mûrir. Dans ces couloirs, on trouve aussi en grande quantité une belle Aroïdée aux feuilles découpées. Du côté ensoleillé (côté du village) il n’y a pour ainsi dire aucune végétation dans les rochers. J’ai récolté seulement une petite fleur blanche, odorante, de la famille des Acanthacées.

Ces rochers sont peuplés de petits singes gris. Au moment où je veux photographier le site, de longues files passent devant moi et vont escalader les cimes les plus infranchissables. Pour arriver au pied de ces rochers, il faut franchir un petit marigot, le seul qu’il y ait aux environs. Il est bordé de quelques elis. Une jeune bananeraie est plantée au bord.

En se dirigeant vers les rochers surplombant ce ruisseau, on voit devant soi quelques blocs de pierre placés debout comme des menhirs, dans une large trouée d’une centaine de mètres. En s’approchant de plus près, on constate que ces blocs constituent un énorme monolithe s’élevant à plus de 30 mètres de hauteur. Une large plate-forme surélevée, d’une dizaine de mètres au-dessus du sol, est bordée de hauts piliers et couverte d’un dôme de rochers. Des aiguilles fines de roches surmontent les piliers. Pour atteindre la plate-forme, il faut gravir des marches naturelles, entaillées dans le roc. De là, on découvre Sindou, ses beaux arbres, ses hauts palmiers, les montagnes qui limitent la vue à l’horizon.

Tout près de là, placé en face du monolithe en terrasse, un énorme bloc pointu, haut d’une vingtaine de mètres, s’élève droit et léger comme le tronc d’un arbre énorme dont la cime aurait été emportée par les orages, véritable obélisque naturel et témoin imposant de la puissance de ces grès horizontaux qui couvrirent toute l’Afrique avant les grandes érosions, grâce auxquelles se sont constitués plus tard les grès et poudingues ferrugineux. Le pied de ces rocs est envahi par les goïn et les saba qui foisonnent tout autour. Un chemin de dioulas franchit cet admirable paysage.

La plate-forme est fort fréquentée par des visiteurs si l’on en juge par les innombrables débris de cuisine qui s’y trouvent. Elle sert d’abri contre les tornades et dans la journée protège du soleil grâce aux lianes qui l’environnent de toutes parts. Les abords de ces rochers sont assez nus.

C’est l’interminable lougan qui dans cette région de Sindou s’étend d’un village à l’autre. On y trouve quelques ntabas en fruits, quelques Acacias aux rameaux horizontaux, actuellement dénudés, de beaux buissons de goïn qui s’obstinent à pousser en abondance malgré les mutilations de toutes sortes qu’ils ont à subir : feux de brousse et surtout de lougans, déracinage à la daba, cueillette des fruits par les indigènes.

Le village de Sindou est assis au pied des rochers, entre le petit marigot aux ntés qui coule au pied, et les mamelons montagneux de l’Ouest. Il est entouré de beaux arbres : baobabs qui commencent à se couvrir de leurs feuilles d’un vert tendre et laissent pendre leurs grandes fleurs près de s’épanouir ; banians au tronc gigantesque de 15 à 20 mètres de circonférence, actuellement habités par des tribus entières d’ibis qui font un bruit infernal. L’ombrage épais de l’un de ces arbres sert d’abri à ma table de travail assez isolée, à mes plantes, à tous les hommes, à une partie des habitants de la soukala, aux enfants du village qui jouent là tout près, à un tisserand qui a pourtant un métier bien encombrant, enfin à tout un troupeau de chèvres.

Les finzan sont communs dans les lougans. Au marché on vend les fruits privés de la partie non comestible. J’ai vu encore vendre des oignons, des graines de nété, des tigani (Voandzeia subterranea Thou.), des boules de nété, du carapa, du tabac, des fruits de , du sel. A l’intérieur du village, j’observe un seul papayer, assez vigoureux mais sans fruits, quelques doubalés assez nombreux mais jeunes, un Acacia actuellement en fleurs (Acacia arabica Willd.). Le village est divisé en nombreuses soukalas agglomérées, séparées par des murs dans la construction desquels les canaris vides paraissent jouer un grand rôle. Il y a, en effet, une quantité prodigieuse de ces vases sur la crête et dans la maçonnerie des murs de tata et de soukala.

Les forgerons habitent une soukala spéciale, située à 200 mètres du village. Il y a un haut-fourneau, une forge avec soufflet. L’appel de l’air se fait par le gueulard, muni du soufflet. C’est à 100 mètres de là, plus près du village, que les femmes des forgerons font sécher les canaris, les vernissent et y tracent des hachures assez élégantes.

Le travail des lougans bat son plein en ce moment. Tous les matins, entre 5 et 6 heures, tous les captifs : hommes, femmes, enfants, se rendent dans les lougans en passant devant ma case, avec des dabas, des haches, des calebasses, des gourdes d’eau, des tisons allumés, du mil. On ne revient au village, que le soir, à la tombée de la nuit. Dans la journée, le chef va faire une tournée dans son lougan pour surveiller le travail.

Le mil commence à lever çà et là. Il a été semé sur les monticules dont j’ai parlé ou sur le sommet de véritables sillons à arêtes vives. Il y en a de 1 à 3 pieds à chaque point ; ils sont espacés de 70 centimètres environ. Au coin de chaque pièce de terre cultivée, on trouve généralement un bloc de pierre plate, sur laquelle on a tracé une croix en noir. C’est certainement un gri-gri pour préserver le champ des mauvais génies. A l’entrée des villages, on aperçoit de vieux pagnes, de vieux bonnets, des feuilles sèches, des bouts de cordes, des paquets de mil, des os d’animaux, des brins d’herbes qui doivent préserver l’étranger entrant dans le village, des mauvais génies, qui sans cela ne cesseraient de le tourmenter.

Les petites gazelles abondent dans le pays ; j’en ai vu tous les jours en venant de Sikasso. Il s’en trouve dans le lougan même de Sindou. Le fosso ni kouna (Cleome pentaphylla L.) est très visité le soir, par les abeilles ; il n’y en a pas durant le jour.

Le chef du village est jeune, intelligent et dévoué. C’est un beau type bambara. Les habitants du village, m’ont paru d’ailleurs bien au-dessus de la moyenne intellectuelle des bambaras. Ils sont presque tous musulmans.