Tourouni — Soukouraba
Samedi 13 mai. — Au départ, on traverse une assez grande étendue de lougans, plantés de baobabs, banans, etc. Je vois pour la première fois le baobab à fleurs ouvertes et pendantes. Dans les lougans nouvellement ensemencés, on laisse les arbustes à soie végétale (Calotropis). Je n’ai pu savoir pourquoi. Les indigènes me disent que cette plante ne leur sert à rien. La terre cultivée est disposée en sillons écartés de 70 centimètres. Les travailleurs bêchent activement : leur daba est très incommode mais ils s’en servent avec adresse. Les dabas sont ici l’objet d’un commerce important. J’ai vu pour la première fois, en fruits mûrs jaune d’or, le nougouniéné que les indigènes mangent (Anona senegalensis Pers.).
Pour aller à Tourouni, il faut suivre sur l’autre versant les rochers que l’on voit en venant de Sindou et franchir un contrefort. De Sindou à Tourouni, il faut aussi escalader à quatre reprises des rochers très pittoresques.
A 6 kilomètres de Sindou, nous passons un marigot bordé de hauts nétés. A côté du marigot suivant, j’observe, dans un endroit marécageux, une grande quantité de petites fleurs émaillant les herbes basses et leur donnant l’aspect des pays d’Europe au printemps. A mon arrivée à Tourouni, je vois le village tout bouleversé. C’est le jour du marché ; il y a autour du banan 300 personnes environ, appartenant à divers territoires. Ils ont tous un aspect hideux avec leurs barbes incultes. Plusieurs femmes n’ont pour cacher leur nudité qu’une feuille de n’taba retenue par un filament de ban. Les hommes ont du moins le pagne rudimentaire, sorte de ceinture étroite nouée autour des reins. Ces gens presque nus sont les Touroucas ou Turcas. Quelques-uns portent au menton, sur le milieu de la lèvre inférieure, une petite baguette couleur corail.
A mon arrivée, tous se préparent à fuir. Quelques-uns ont déjà placé leurs marchandises sur la tête. Plusieurs sont armés de lances. Le chef du village s’est sauvé en voyant passer le convoi. Je fais appeler un notable (Karamotro), qui est le frère du chef. Je lui dis aussitôt d’ordonner aux gens du marché de rester, car je ne viens pas pour leur faire du mal. Puis, je demande qu’on m’apporte du dolo. Le frère du chef fait venir plutôt en rechignant du dolo et du bangui, et, pendant que mes hommes se reposent et boivent à l’ombre d’un finzan, il nous observe du coin de ses petits yeux sournois. Il a plutôt l’air d’une brute que d’un homme et il diffère beaucoup du chef de Sindou, au regard franc et intelligent, bon musulman, ne buvant jamais de dolo et faisant salam le soir.
Accompagné de Codiou Idilié, mon tirailleur, je me dirige de nouveau vers le marché pour voir ce qui est en vente. Une nouvelle tentative de fuite, bientôt calmée, se produit. Je vois sur ce marché : du mil, diverses galettes de mil, du savon, des boules et des graines de nété, des feuilles et fruits de n’goyo, des fruits de focoro, beaucoup de dabas, des nattes en ban, de petites corbeilles plates et de petits paniers en feuilles de Raphia assez élégamment tressés, plusieurs calebasses de beurre de vache et de fruits de sé, de nombreux poulets (quelques-uns très jeunes), renfermés dans de petites cages tressées en Raphia. On vend aussi des niébés, des tigas, des feuilles de baobab desséchées pour mettre dans le couscous (cira-bourou), des patates, et enfin une boisson blanc-clair contenue dans un grand canaris et qu’une mousso débite avec une petite calebasse à poignée. Cette boisson fermentée est légèrement acidulée ; elle est agréable au goût. On la prépare avec des fruits de goïn d’où son nom de poporon gui ou goïn dolo. Elle n’est fabriquée que dans cette région du Soudan.
On prépare encore une boisson fermentée avec les fruits de tingué qu’on trouve autour du village : c’est le tingué-dolo. Enfin Morifin m’apprend que dans son pays Bissanougou, on boit encore un autre dolo analogue au tingué, mais préparé avec le nté. C’est le gui dolo ou ntégui.
Au sortir du village, il faut traverser un joli marigot étendu, qui coule sur les rochers avec de nombreux rapides. Il est assez large, et son passage la nuit serait dangereux. L’eau, en effet, en tombant de bloc en bloc, a creusé des entonnoirs, dont on n’aperçoit pas le fond ; elle vient s’y engloutir en bouillonnant. On longe pendant quelque temps ces rochers et ce marigot ; la végétation au bord est chétive, mais la fougère aquatique de Fincolo est commune entre les fentes des pierres submergées ou émergeant de l’eau. On franchit ensuite un plateau ferrugineux, puis deux marigots avant d’arriver au village de Soukouraba.
Tous les hommes de Soukouraba se sont enfuis en apprenant mon arrivée. Il reste seulement 4 ou 5 mâles sur 600 à 800 habitants. Je fais dire au chef du village que s’il n’est pas rentré dans une heure avec les principaux notables, je préviendrai le grand chef des blancs de Sikasso qui lui infligera une forte amende. En peu de temps tout le monde revient dans les soukalas, comme par enchantement, et l’on m’apporte des poulets, des œufs et du dolo.