CHAPITRE V
LA CASAMANCE
En acceptant de faire partie de la mission économique du Sénégal, j’avais exprimé à M. le Gouverneur général de l’Afrique occidentale, le désir de visiter la Casamance. Cette demi-enclave française située entre la Gambie anglaise et la Guinée portugaise jouit d’une popularité merveilleuse auprès des Européens de la colonie. On n’en parle jamais qu’avec enthousiasme, et tous les voyageurs qui l’ont décrite dans des notices spéciales ont été unanimes pour en faire un tableau enchanteur. La réputation n’en est point exagérée. Pendant toute mon exploration en Afrique, je n’ai vraiment trouvé que là, la splendeur de la flore équatoriale, le beau désordre des essences forestières les plus nombreuses enlacées de lianes non moins variées.
Il est regrettable qu’une si riche contrée, donnant déjà de si beaux revenus à la colonie grâce à l’exportation du caoutchouc, des amandes et de l’huile de palme, enfin des arachides, ait seulement des moyens très rudimentaires de communication avec le Sénégal proprement dit. Aucun service postal régulier n’était organisé à l’époque où nous avons visité cette province, et la traversée de Dakar à Carabane, qui s’effectue en une douzaine d’heures sur un vapeur, peut traîner huit et dix jours sur un voilier, lorsque le vent est défavorable. Avec mon ami Cligny, j’ai mis, en effet, une semaine entière pour revenir, alors qu’à l’aller, la traversée n’avait duré que quarante-huit heures. En outre, le voyage s’effectue habituellement sur des goélettes ayant à bord un équipage de noirs et aménagées spécialement en vue du transport du caoutchouc ou des arachides. Dans mes nuits de navigation les plus dures, à l’hivernage sur le moyen Niger, au milieu des prairies aquatiques de bourgou, habitées par des nuées de moustiques qui s’abattaient à chaque coup de rame dans notre embarcation, je n’ai pas connu d’instants plus affreux que ceux passés en mer à bord de la goélette Victorine-Aimée. Pour la modique somme de 25 fr., on a droit au passage de 1re réservé aux Européens, c’est-à-dire qu’on peut disposer d’une cabine. Les blancs, si nombreux qu’ils soient, doivent s’empiler dans une cabine d’une malpropreté repoussante où des milliers de cancrelats grouillent sur les vêtements. Il s’en dégage des odeurs de poisson pourri, d’huile rance et d’ordures innomables. C’est par ces moyens rudimentaires qu’en 1868, l’administration envoyait ses fonctionaires prendre possession de leur poste en Casamance. Et cela n’a pas changé depuis.
Parti de Dakar le 6 janvier 1900, je suis arrivé à Carabane, chef-lieu de la Basse-Casamance, le 8 janvier, et aussitôt ont commencé mes recherches qui ont duré jusqu’au 8 mars.