§ XXII.—Industrie.
L’industrie, à Manille, commence à sortir de ses langes; elle est généralement exercée par les Indiens et par les Chinois. On trouve parmi eux tous les corps de métiers nécessaires à la vie habituelle, tels que tailleurs, cordonniers, ébénistes, charpentiers, forgerons, maçons, etc., etc.
Depuis quelques années, on commence à introduire quelques machines à vapeur; une de ces machines fait marcher une scierie mécanique située dans les faubourgs. Il en est d’autres, dans les provinces, employées aux grandes sucreries, comme à l’habitation de Calatagan. Cette belle propriété appartient à don Mariano Roxas, homme éclairé, plein d’instruction, qui, depuis plusieurs années, voyage utilement en Europe pour étudier et envoyer aux Philippines, sa patrie, tout ce qui peut y faire avancer l’industrie. Le progrès ne tarderait pas à prendre un développement considérable, si l’Espagne possédait dans cette belle colonie quelques hommes de la capacité et de la persévérance de celui que je viens de nommer.
Plusieurs bateaux à vapeur naviguent sur les lacs et les rivières, et dans la mer des Bisayas, où ils rendent d’immenses services au commerce contre la piraterie des Malais. Ces redoutables pirates ne peuvent plus lutter de vitesse contre la vapeur, avec leurs pancos armés de deux ou trois rangs de rames, comme les anciennes galères, tandis qu’ils échappaient facilement aux poursuites des bâtiments à voiles.
L’industrie la plus considérable à Manille, celle qui occupe le plus de bras, est sans contredit la fabrication des cigares et des cigarettes. Le gouvernement a pris possession de la régie des tabacs, et il emploie continuellement de 15 à 20,000 ouvriers des deux sexes. Le commerce de Manille exporte des cigares pour des sommes considérables dans l’Inde, l’Australie et l’Europe.
Après la fabrication des cigares viennent les grandes usines où sont terrés les sucres exportés à l’étranger. Don Mariano Roxas possède un des plus beaux établissements de ce genre; il y a ajouté une distillerie où les appareils de Derosne et Cail produisent journellement des quantités considérables d’excellent rhum. Par suite d’un accord avec le gouvernement, le même M. Roxas a établi, il y a peu de temps, vingt-cinq appareils sur divers points de l’archipel, pour fournir à la régie des boissons les vins de Nipa, qui lui sont nécessaires11.
De jolies calèches, des voitures de luxe se fabriquent également à Manille.
Il y a dans les environs plusieurs grandes briqueteries et fabriques de poterie, ainsi que des corderies où se confectionnent, en abaca, tous les cordages nécessaires à la navigation.
Presque tous les cuirs employés aux Philippines sont tannés et préparés à Manille. Les Indiens ont un art particulier pour préparer les peaux de tous les animaux quelconques: dans vingt-quatre heures ils tannent une peau de bœuf ou de buffle, et la mettent en état d’être employée dans l’industrie.
L’orfèvrerie et la bijouterie sont des branches d’industrie qui laissent peu à désirer aux Philippines: des femmes fabriquent des chaînes en or qui sont de véritables chefs-d’œuvre de ciselure.
Manille et les provinces fournissent une grande quantité d’étoffes en soie, en coton et en abaca, remarquables pour leur solidité, leur finesse et la modicité de leur prix.
Les batistes, fabriquées avec les filaments que l’on retire des feuilles de l’anana, sont d’une régularité et d’une finesse auxquelles ne peuvent être comparés aucun de nos tissus d’Europe. Cette fabrication est un travail de patience et qui exige beaucoup de temps: la feuille de l’anana n’a pas plus de deux pieds de longueur; l’ouvrier en retire les fils, les choisit ensuite un par un, tous de la même grosseur, les unit au moyen d’un nœud artistement fait, puis les place sur le métier situé sous une tente dans une chambre soigneusement fermée, précaution nécessaire afin que l’air ne puisse pas casser les fils. Lorsque la toile est tissée, les milliers de nœuds qui réunissaient les fils ont disparu, et l’étoffe, légère, diaphane, est d’une régularité parfaite.
Il se fabrique aussi une grande quantité de chapeaux de paille et de jolis étuis à cigares, qui sont généralement faits dans les provinces. On ne s’imagine pas la patience et l’adresse dont il faut que les Indiens soient doués, pour la confection de ces deux objets, surtout pour les porte-cigares, qui sont souvent d’une si grande finesse, qu’on en expédie en Europe dans une lettre. Les chapeaux, comme les boîtes à cigares, sont faits avec de gros rotins dont la première couche est enlevée, divisée et taillée en petits filaments de la finesse qu’exige l’objet que l’on veut fabriquer.
Dans presque tous les villages on fait, avec les feuilles du pandanus, de charmantes nattes sur lesquelles s’harmonisent mille brillantes couleurs, que les Indiens obtiennent au moyen des plantes colorantes recueillies dans les champs.
Ils fabriquent aussi, avec les feuilles du latanier, de grands sacs. Ils servent à contenir et à expédier en Europe toutes les denrées coloniales, et il s’en fait un important commerce.
On construit à Cavite et à Manille des embarcations de toutes les dimensions: des chaloupes, des trois-mâts, des jonques chinoises et des frégates de guerre; et, dans les provinces, de jolies pirogues et de grosses embarcations de transport pour naviguer dans la baie, sur les rivières et les lacs.
Enfin, dans quelques villages, les habitants s’occupent presque exclusivement de l’éducation des canards pour faire le commerce des œufs. Ils ont un moyen de leur invention pour pratiquer l’œuvre de l’incubation. Cette industrie singulière, que j’ai étudiée avec soin, me semble mériter une petite description:
Les habitants du bourg de Payteros, situé à l’entrée du lac, sur un des bras du Pasig, se livrent particulièrement à l’éducation des canards. Chaque propriétaire a un troupeau de 800 à 1,000 canes, qui lui produisent chaque jour 800 à 1,000 œufs, un par cane. Cette grande fécondité est due à la nourriture qu’on leur donne.
Un seul Indien est chargé de pourvoir à la subsistance de tout le troupeau. Il pêche tous les jours, dans le lac, une grande quantité de petits coquillages; il les concasse et les jette dans la rivière, dans un lieu circonscrit par des bambous flottants qui servent de limite à son troupeau, et empêchent ses canards de se mêler à ceux des voisins. Les canes vont au fond de l’eau chercher leur pâture; et le soir, au premier son de cloche de l’Angélus, on les voit sortir elles-mêmes de l’eau et se retirer dans une petite cabane, pour y pondre les œufs et y passer la nuit.
Après trois ans, la stérilité succède à cette grande fécondité, et il faut alors renouveler complétement le troupeau. Ce n’est pas l’opération la moins curieuse de cette industrie, qui rappelle les fours des Égyptiens pour l’éclosion des œufs. Cependant la méthode des Indiens est toute différente; elle est de leur invention, comme on va pouvoir en juger.
Quelques Indiens ont pour unique profession de faire éclore des œufs; c’est un métier qu’ils apprennent, comme ils apprendraient celui de menuisier ou de charpentier; on pourrait les nommer des couveurs.
Près de la maison de celui qui a réclamé les soins d’un couveur, dans un lieu choisi, bien abrité du vent et exposé toute la journée au soleil, le couveur fait construire une petite cabane en paille, de la forme d’une ruche; il n’y laisse qu’une petite ouverture, celle absolument nécessaire pour s’introduire dans la ruche.
On lui confie mille œufs, maximum qu’il puisse faire éclore en une seule couvée, de mauvais chiffons et de la balle de riz séchée au four. Il sépare ses œufs de dix en dix, les renferme par dix dans un chiffon avec une certaine quantité de balles. Après cette première opération, il place une forte couche de balle au fond d’une caisse en bois de cinq à six pieds de longueur sur trois de largeur, ensuite une couche d’œufs; et il continue en alternant, jusqu’à ce qu’il ait logé les cent petits paquets. Il termine par une épaisse couche de balle et une couverture.
Cette caisse doit lui servir de lit et la cabane de prison, pendant tout le temps nécessaire à l’incubation.
On introduit tous les jours par l’ouverture, que l’on referme ensuite avec soin, les aliments qui lui sont nécessaires.
Chaque trois ou quatre jours, il change ses œufs de place; il met en dessus ceux qui étaient en dessous.
Le dix-huitième ou le dix-neuvième jour, lorsqu’il croit que l’incubation est à son dernier période, il pratique une petite ouverture à sa cabane pour y laisser pénétrer un rayon de lumière; il y présente quelques œufs, les examine, et juge, au plus ou moins de transparence, et à des signes que ceux qui exercent cette industrie connaissent seuls, si l’incubation est complète.
Lorsqu’il en est ainsi, son travail est presque terminé; il n’a plus de précautions à prendre. Il sort de la cabane, il retire ses œufs de la caisse, et il les casse un par un. Les petits canards, aussi forts que s’ils étaient éclos sous leur mère, accourent immédiatement à la rivière.
Le lendemain, l’Indien sépare soigneusement les mâles des femelles. Ces dernières seulement sont conservées; les mâles sont rejetés.
Les huit premiers jours, on nourrit les jeunes canes avec de petits papillons de nuit, qui voltigent le soir en si grande quantité, en suivant le cours de la rivière, qu’il est facile de s’en procurer autant qu’il est nécessaire. On leur donne ensuite des coquillages, et, aussitôt qu’elles commencent à pondre, elles ne s’arrêtent plus pendant trois ans.
On comprendra facilement que dans un climat brûlant comme celui des Philippines, dans une cabane soigneusement fermée, exposée à un soleil ardent, avec la présence continuelle d’un homme, il se produise et se conserve une chaleur tout à fait convenable pour l’incubation des œufs. Aussi, ce qui est étrange dans cette méthode n’est pas le résultat de l’incubation, mais que les Indiens aient pu apprécier et trouver les moyens que la nature mettait à leur portée.