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§ XXIII.—Commerce.

Le commerce des Philippines n’est point en rapport avec la population, l’étendue et la richesse du sol. Il pourrait être bien plus considérable si les Espagnols voulaient gouverner cette colonie comme les Hollandais gouvernent Java, c’est-à-dire s’ils voulaient placer la population indienne sous un joug oppresseur. Dans ce cas, au lieu de n’avoir qu’une minime partie du sol en état de culture, ils pourraient en avoir une étendue assez vaste pour approvisionner la plus grande partie de l’Europe en denrées coloniales12.

Mais, en fait de progrès, l’Espagne marche lentement; et aux Philippines elle préfère le rôle de souverain indulgent, de maître paternel et bienfaiteur, à celui de tyran et d’oppresseur.

L’Indien, qui n’a point d’ambition et pas de besoins, pour lequel la richesse n’est pas le bonheur, se borne à labourer le morceau de terre qui lui est strictement nécessaire pour suffire à sa frugale existence, et se procurer des vêtements dont il se couvre plutôt par luxe que par nécessité.

Lorsque l’on a habité parmi eux, on s’explique facilement le penchant qu’ils doivent avoir à la paresse, ou plutôt à ne s’occuper que de travaux à leur convenance.

Que l’on compare l’habitant des Philippines à la classe pauvre, aux laboureurs de nos contrées civilisées; on ne pourra s’empêcher de convenir que les premiers sont les privilégiés de la Providence, tandis que les derniers en sont les déshérités.

Nos laboureurs acquièrent difficilement un morceau de terre. Lorsqu’ils peuvent y parvenir, ils sont obligés de le fumer et le travailler avec acharnement pour lui faire produire au maximum dix-huit pour un. Il leur faut en outre payer un impôt exorbitant, et toujours, année de bonne ou de mauvaise récolte, il est impérieusement exigé.

Pour se nourrir d’aliments grossiers, notre laboureur est assujetti à un travail pénible, continu, qui détruit avant l’âge sa santé et ses forces; il souffre de l’intempérie des saisons, se couvre de vêtements insuffisants qu’il ne peut pas renouveler selon les exigences d’une bonne hygiène; enfin il habite des chaumières humides, froides, fétides, où la clarté du jour ne pénètre souvent que par la porte entrebâillée.

Aux Philippines, au contraire, le laboureur jouit d’un climat tempéré, d’un printemps perpétuel. Il n’a pas besoin de vêtements pour se couvrir. Il laboure son champ une ou deux fois, pour lui faire produire quatre-vingts et cent pour un. Il habite des maisons commodes, aérées, qu’il peut construire lui-même sans beaucoup de peine. Il se procure facilement des aliments aussi bons, aussi sains que ceux du riche. S’il veut changer ses pénates, il peut s’établir où bon lui semble, prendre en terres l’étendue à sa convenance, sans qu’aucun propriétaire puisse exiger de lui une redevance quelconque, et sans que le fisc impitoyable, plus exigeant encore, vienne lui arracher la meilleure part de son labeur.

S’il n’a pas ensemencé son champ, il peut emprunter à la forêt les racines, les fruits et le gibier pour remplacer sa récolte; il peut prendre à profusion, sans presque aucun travail, dans les lacs, les rivières et sur les plages, d’excellents poissons.

Enfin, il jouit de toutes les aisances de la vie, d’une liberté entière. Pourquoi travaillerait-il en vue d’acquérir d’inutiles richesses, qui assurément, sous un ciel privilégié, ne donnent pas le bonheur?

Le commerce maritime de Manille peut se diviser en trois classes: le petit cabotage, le grand cabotage, le long cours.

Le petit cabotage est exclusivement fait par de petits navires et des embarcations du pays, qui transportent sur tous les points de l’archipel les marchandises apportées à Manille par les navires au long cours, et y rapportent les produits agricoles et industriels des provinces.

Le grand cabotage se fait généralement aussi par des navires du pays. Ces navires, appartenant aujourd’hui à une compagnie, font le commerce avec l’archipel de Jolo, les Moluques, Ternate, Manado, Amboyne, Banda, les îles Pelew, Tongatabou, Batavia, Singapoor, la Chine, et la Nouvelle-Hollande.

Le commerce des îles de Jolo, dont les habitants sont connus par leur mauvaise foi, est généralement fait par les Chinois ou par leur entremise. Malgré le danger de traiter avec des hommes qui ne présentent aucune garantie de moralité, ce commerce est si lucratif, que les négociants de Manille ne reculent pas à y envoyer des navires richement chargés, mais avec la précaution d’embarquer comme subrécargue un Chinois de Manille, ayant l’habitude des hommes et du commerce de cet archipel. Généralement les Chinois font ces expéditions pour leur compte et au risque des armateurs.

Voici les conditions ordinaires que les armateurs font avec les Chinois qui veulent entreprendre ces voyages:

Pour l’affrétement d’un navire de 200 à 250 tonneaux, les Chinois payent mensuellement à l’armateur de 6 à 700 piastres (3,000 à 3,500 francs.) En outre, l’armateur fait à l’affréteur chinois un prêt à la grosse de 10 à 20,000 piastres (50 à 100,000 fr.) Au retour du navire, il reçoit en marchandises la somme qu’il a avancée, plus l’intérêt de 20 à 25 p. 100. Mais il perd tout si le navire périt.

Les objets d’importation à Jolo consistent en indiennes de qualités inférieures, à fonds rouges, à grands ramages de couleurs vives et éclatantes, en mousselines lisses et ouvrées, en percales, en étoffes imitant les madras, nommées cambayas, à fonds rouges.

En produits des Philippines, on y importe du riz de première et de seconde qualité, du tabac en feuille, des bisayas, de l’huile de coco, et une infinité de petits articles de peu de valeur.

En produits du Bengale, on y importe les toiles que l’on nomme cachas et chitas, des toiles en coton teintes en rouge, des toiles fines en coton mêlé de fils d’or, des madras où le rouge domine, de l’opium de Patna.

Les articles de Chine sont les nankins, des pièces de monnaie en cuivre nommées chapuas, de la porcelaine commune, quelques étoffes de soie, et des ustensiles de cuisine.

Les articles qui offrent le plus d’avantages sont le riz et les pièces de nankin. Ces dernières sont reçues comme monnaie courante, à raison d’une piastre (5 fr. 40 c.) la pièce, et elles ne coûtent ordinairement à Manille que 33 piastres le cent.

Les monnaies courantes à Jolo sont les chapuas, pièces en cuivre percées au milieu; les piastres espagnoles, et les roupies de l’Inde.

Les mois de juin et de juillet sont ceux de l’année où il se fait le plus grand commerce à Jolo.

Il est utile d’apporter une grande circonspection dans les transactions que l’on fait avec les naturels. Il faut cependant agir de manière à ce qu’ils ne s’aperçoivent d’aucune méfiance; ils sont, bien que de fort mauvaise foi, d’une grande susceptibilité.

Les retours se font en nids de salanganes, en écaille de la plus belle qualité nommée testudo imbricata: le prix ordinaire de cette écaille est de 1,000 à 1,100 piastres le pécul; en balate, holoturies, nommées à Jolo tripang et en Chine bogshum, espèce de zoophyte informe, dont trente-six espèces différentes sont connues; en ailerons de requin, dont la valeur en Chine est de 20 à 45 piastres le pécul; il faut à peu près cinq cents ailerons pour faire un pécul. On exporte aussi de la nacre, dont le prix en Chine est de 12 à 15 piastres le pécul. Généralement, les chargements se complètent avec de l’or en poudre, des perles fines, et de la cire.

On emploie ordinairement de sept à huit mois pour un voyage complet à Jolo et retour.

Les navires qui vont aux Moluques partent de Manille vers le mois de décembre. Ils emportent les mêmes cargaisons que pour les îles de Jolo, et en plus quelques articles de luxe pour les femmes et les autorités supérieures.

Les retours se font en cacao, oiseaux de paradis, clous de girofle et noix muscades.

Les Hollandais, qui possèdent ces îles, ont imposé des droits de douanes considérables; mais, en revanche, on peut y négocier avec toute sécurité.

Les navires de Manille font aussi le commerce avec l’archipel des îles Pelew. Ils y apportent de grosses toiles, des perles en verroterie de toutes couleurs, des couteaux un peu plus grands que les couteaux de table, et toute espèce de vieux fers.

En retour, ils chargent du balate-trépang, de l’écaille, de la nacre.

Il se fait aussi quelques expéditions pour les îles Tongatabou, lieu du naufrage du capitaine Lafond de Lurcy, qui avait entrepris une spéculation du même genre.

Batavia et Singapoor sont les deux points dans l’Inde où le commerce de Manille a pris le plus de développement.

On exporte de Manille à Java des cigares, des guinaras, étoffes fabriquées avec l’abaca, du sibucao ou sapan, des cordages en abaca, et du rhum.

On exporte de Manille à Singapoor du sucre, de l’indigo, du bois de sapan, de l’abaca, des cordages en abaca, des chapeaux de paille, des boîtes à cigares, de l’huile de coco, du rhum, des os, et une grande quantité de cigares.

Les navires espagnols qui arrivent d’en deçà ou d’en delà du cap de Bonne-Espérance jouissent d’un privilége de 7 p. % sur les navires étrangers, pour les droits de douane dus à l’entrée de Manille. Il en résulte que la plus grande partie des marchandises d’Europe, d’Asie et d’Afrique sont déposées à Singapoor, et chargées, dans ce port, sur des navires espagnols immatriculés au port de Manille. Les principales marchandises qu’ils embarquent sont des fers anglais et de Suède, des aciers, du cuivre laminé, des toiles à voiles, des cordages de chanvre, des ancres, des chaînes pour navires, de la peinture, de l’huile de lin, de la cire, du poivre, des clous de girofle, et toute espèce de tissus en lin, en coton, en laine, en soie, de tous les pays de l’Europe.

Le commerce de Singapoor avec Manille était, en 1842, d’une importance de 36,000 tonnes. Tout l’avantage est pour Singapoor, qui encombre Manille de marchandises d’Europe.

Bombay trafique également avec le port de Manille, et y envoie, en lest, ses grands navires nommés enchimanès, pour y charger du sucre.

Manille fait aussi un assez grand commerce avec l’Australie; elle fournit à Sydney une grande quantité de sucres de qualité inférieure, du tabac, des cigares, des chapeaux de paille, des bois de sapan, des cordages d’abaca, des nattes.

Une des branches les plus importantes du commerce de Manille, est celui qu’elle fait avec la Chine. Les objets d’exportation des Philippines pour les ports du Céleste Empire sont: les riz pilés et non pilés, le bois de sapan, le sucre brut, l’huile de coco, l’indigo liquide nommé à Manille tintarron, les trépangs, les taclovos, mollusques desséchés du tridas; des nids d’oiseaux, des ailerons de requin, de l’ébène, des nerfs et des peaux de cerf; des cuirs verts de bœufs, de buffles et de chevaux; du coton, de l’or en poudre, de l’écaille, de la nacre, des perles fines, des piastres à colonnes d’Espagne, de la viande boucanée de buffle et de cerf, des poissons salés ou séchés ou sous forme d’anchois, et mille autres objets de peu d’importance.

Des ports de la Chine, les navires apportent à Manille: des caisses de cannelle, de thé, des nankins, du vermillon, des étoffes en soie de divers genres, des crêpes de Chine, du papier pour écrire et pour cigarettes, de la porcelaine, des percales, des parasols, des chaudières et des ustensiles de cuisine en fonte, du cuivre ouvré sous diverses formes, des fruits secs, de l’or en feuilles.

Le mouvement maritime entre Manille et la Chine a été, en 1842, de plus du tiers de toute la navigation du port.

J’emprunte au dictionnaire historique et géographique publié à Manille en 1851, un simple aperçu qui démontre que le commerce de Manille, avec l’Europe, est bien au-dessous de celui de bien d’autres pays moins riches, moins peuplés, et dont la position géographique est moins favorable.

Les marchandises que les navires espagnols exportent de la Péninsule aux Philippines consistent en: vins rouges de Catalogne, vins doux de Malaga, de Xerès et de San-Lucar; quelques vins généreux et des liqueurs en bouteilles; eaux-de-vie anisées, dont il se fait une grande consommation; papiers, cartes à jouer; comestibles, tels que jambons, fromages, saucissons de Galice, etc.; huile d’olive, garbansos (pois chiches), et olives.

Les marchandises importées par les navires étrangers, et dont le débit est facile, sont: les fers, les aciers, l’huile d’olive, la parfumerie, les toiles de coton, percales, madapolams, cambayas, les indiennes, les mousselines, les articles de nouveautés, les soieries de luxe, les toiles de lin, les batistes, les goudrons, les vins de diverses qualités, particulièrement ceux de Bordeaux et de Champagne, les eaux-de-vie et les liqueurs, les charbons de terre, la carrosserie, le cuivre laminé, le zinc, les comestibles, les conserves, les cristaux, la faïence, les pianos, les savons, les cordages en chanvre, les toiles à voile, le savon de toilette, l’orfévrerie, l’horlogerie, les livres, les étoffes en laine, les médicaments, les meubles, l’opium, l’or et l’argent monnayés, les parapluies, les ombrelles, la chapellerie, les dentelles, les tulles, la peinture, le plomb, la quincaillerie, les effets confectionnés, et la bière en bouteilles.

Les marchandises exportées annuellement des Philippines, par les navires de diverses nations européennes, sont: l’abaca (soie végétale), l’huile de coco, les cotons, l’indigo, le riz, les sucres terrés et bruts, les rotins, la gomme élémi, le café, les guinaras, étoffes d’abaca, les mendrinaquès, étoffes également en abaca, les petites crevettes desséchées, les cuirs de buffles, de bœufs et de cerfs, les bois de construction, les mongos (espèce de lentilles), l’or en poudre, les nattes, le sel marin, les bois de teinture, les chapeaux de paille, les boîtes à cigares, les tabacs en feuilles et fabriqués en cigares, les nerfs de cerfs, l’écaille, la nacre, les perles, les viandes boucanées de buffle et de cerf, les poissons salés et séchés.

Le tableau suivant indique le mouvement commercial de Manille, en 1841, avec les diverses nations.

Nations. Valeur des marchandises Total.
Importées à Manille. Exportées de Manille.
Réaux de veillon. Réaux de veillon. Réaux de veillon.
Angleterre. 33,949,200 20,643,500 54,592,700
États-Unis. 15,815,600 22,678,400 38,494,000
Espagne. 3,800,000 18,008,200 21,808,200
Chine. 8,360,000 12,522,900 20,882,900
Indes Orientales. 1,637,800 6,532,200 8,170,000
Australie (Sydney). 307,800 4,164,800 4,472,600
France 729,600 2,850,000 3,579,600
Total. 64,600,000 87,400,000 152,000,000

Ainsi, le commerce d’importation des Philippines s’élève à la somme de 64,600,000 réaux de veillon, soit à peu près... 16,150,000 fr. et celui d’importation à 87,400,000—21,850,000
Total en import. et export., 152,000,000 réaux, ou... 38,000,000 fr.

Depuis l’année 1841, le commerce des Philippines a pris une importance plus grande; et maintenant, en 1855, on peut calculer sur un bon tiers au-dessus des chiffres qui précèdent.

Pour compléter les renseignements que je donne sur le commerce de Manille, il me reste à parler des poids et mesures dont on fait usage dans le pays, des droits de douanes, et de la police des ports de Manille et Cavite.

Le pico ou pécul des Philippines pèse 137 livres espagnoles, soit. 65 kil. 25 c.
Il se divise en 10 chinantas et 100 caltis de 16 taëls; d’où il résulte que le taël pèse 579 gr. 84 cent. On ne se sert de ce poids que pour l’or en poudre et les perles.
Le pico ou pécul de Chine ne pèse que. 60 kil. 25 c.
Le quintal d’Espagne. 46 kil. 25 c.
L’aroba. 11 kil. 50 c.
Le caban de cacao. 38 kil. 50 c.
Celui du riz. 60 kil. 50 c.
Le fardo équivaut à 3 arobas ½. 40 kil. 25 c.
Le quintal de cire pèse 110 livres espagnoles. 50 kil. 61 c.

La vara de Castille, mesure de longueur adoptée, équivaut à 0,914 millimètres.

Pour les liquides, on se sert de la ganta et du gallon anglais, particulièrement pour le rhum.