SCÈNE PREMIÈRE.
Il est certain qu’elle ne m’aime pas. — Et moi… je n’y veux plus penser. — Mes mains sont glacées, ma tête est brûlante. — Me voilà seul en face de mon travail. — Il ne s’agit plus de sourire et d’être bon ! de saluer et de serrer la main ! Toute cette comédie est jouée : j’en commence une autre avec moi-même. — Il faut, à cette heure, que ma volonté soit assez puissante pour saisir mon âme et l’emporter tour à tour dans le cadavre ressuscité des personnages que j’évoque et dans le fantôme de ceux que j’invente ! Ou bien il faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement paré pour l’amusement du public, et que celui-là soit décrit par l’autre : le troubadour par le mendiant. Voilà les deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que cela ! Les divertir ou leur faire pitié ; faire jouer de misérables poupées, ou l’être soi-même et faire trafic de cette singerie ! Ouvrir son cœur pour le mettre en étalage sur un comptoir ! S’il a des blessures, tant mieux ! il a plus de prix ; tant soit peu mutilé, on l’achète plus cher !
Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore dans cette condition !
Non, non !
L’heure t’avertit ; assieds-toi, et travaille, malheureux ! Tu perds ton temps en réfléchissant : tu n’as qu’une réflexion à faire, c’est que tu es un pauvre. — Entends-tu bien ? un pauvre !
Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais ; c’est une minute stérile. — Il s’agit bien de l’idée, grand Dieu ! Ce qui rapporte c’est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu’à un shelling ; la pensée n’a pas cours sur la place.
Oh ! loin de moi, — loin de moi, je t’en supplie, découragement glacé ! Mépris de moi-même, ne viens pas achever de me perdre ! Détourne-toi ! détourne-toi ! car à présent, mon nom et ma demeure, tout est connu ; et, si demain ce livre n’est pas achevé, je suis perdu ! oui, perdu sans espoir ! — Arrêté, jugé, condamné ! jeté en prison !
Ô dégradation ! ô honteux travail !
Il est certain que cette jeune femme ne m’aimera jamais. — Eh bien, ne puis-je cesser d’avoir cette idée ?
J’ai bien peu d’orgueil d’y penser encore. — Mais qu’on me dise donc pourquoi j’aurais de l’orgueil ! De l’orgueil de quoi ? Je ne tiens aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me soutient, c’est cette fierté naturelle. Elle me crie toujours à l’oreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l’air malheureux. — Et pour qui donc fait-on l’heureux quand on ne l’est pas ? Je crois que c’est pour les femmes. Nous posons tous devant elles. — Les pauvres créatures, elles te prennent pour un trône, ô Publicité ! vile Publicité ! toi qui n’es qu’un pilori où le profane passant peut nous souffleter. En général, les femmes aiment celui qui ne s’abaisse devant personne. Eh bien ! par le Ciel, elles ont raison. — Du moins celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tête. — Oh ! si elle m’eût aimé !
Écris-donc, malheureux, évoque donc ta volonté ! — Pourquoi est-elle si faible ? N’avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu’elle excite et qui s’arrête ! — Voilà une humiliation toute nouvelle pour moi ! — Jusqu’ici je l’avais toujours vu partir avant son maître ; il fallait un frein, et cette nuit c’est l’éperon qu’il lui faut. — Ah ! ah ! l’immortel ! Ah ! ah ! le rude maître du corps ! Esprit superbe, seriez-vous paralysé par ce misérable brouillard qui pénètre dans une chambre délabrée ? Suffit-il, orgueilleux, d’un peu de vapeur froide pour vous vaincre ?
L’épais brouillard ! il est tendu au dehors de ma fenêtre comme un rideau blanc, comme un linceul. — Il était pendu ainsi à la fenêtre de mon père la nuit de sa mort.
Encore ! le temps me presse ; et rien n’est écrit !
« Harold ! Harold !… ô Christ ! Harold… le duc Guillaume… »
Eh ! que me fait cet Harold, je vous prie ? — Je ne puis comprendre comment j’ai écrit cela.
J’ai fait le catholique : j’ai menti. Si j’étais catholique, je me ferais moine et trappiste. Un trappiste n’a pour lit qu’un cercueil, mais au moins il y dort. — Tous les hommes ont un lit où ils dorment : moi j’en ai un où je travaille pour de l’argent.
Où vais-je ? où vais-je ? Le mot entraîne l’idée malgré elle… Ô Ciel ! la folie ne marche-t-elle pas ainsi ? Voilà qui peut épouvanter le plus brave… Allons ! calme-toi. — Je relisais ceci… Oui !… Ce poème-là n’est pas assez beau !… Écrit trop vite ! — Écrit pour vivre ! — Ô supplice ! La bataille d’Hastings !… Les vieux Saxons !… Les jeunes Normands !… Me suis-je intéressé à cela ? Non. Et pourquoi en as-tu donc parlé ? — Quand j’avais tant à dire sur ce que je vois !
Réveiller de froides cendres, quand tout frémit et souffre autour de moi ; quand la Vertu appelle à son secours et se meurt à force de pleurer ; quand le pâle Travail est dédaigné ; quand l’Espérance a perdu son ancre ; la Foi, son calice ; la Charité, ses pauvres enfants ; quand la Loi est athée et corrompue comme une courtisane ; lorsque la Terre crie et demande justice au Poète de ceux qui la fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu’elle peut se passer du Ciel.
Et moi ! moi qui sens cela, je ne lui répondrais pas ! Si ! par le Ciel ! je lui répondrai. Je frapperai du fouet les méchants et les hypocrites. Je dévoilerai Jeremiah Milles et Warton.
Ah ! misérable ! Mais… c’est la Satire ! tu deviens méchant.
Écris plutôt sur ce brouillard qui s’est logé à ta fenêtre comme à celle de ton père.
Le voilà, mon père ! — Vous voilà ! Bon vieux marin, franc capitaine de haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et, le jour, vous vous battiez ! vous n’étiez pas un Paria intelligent comme l’est devenu votre pauvre enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc ? S’il n’est pas rempli demain, j’irai en prison, mon père, et je n’ai pas dans la tête un mot pour noircir ce papier, parce que j’ai faim. — J’ai vendu, pour manger, le diamant qui était là, sur cette boîte, comme une étoile sur votre beau front. Et à présent je ne l’ai plus, et j’ai toujours la faim. Et j’ai aussi votre orgueil, mon père, qui fait que je ne le dis pas. — Mais vous qui étiez vieux, et qui saviez qu’il faut de l’argent pour vivre, et que vous n’en aviez pas à me laisser, pourquoi m’avez-vous créé ?
Ah ! pardon, pardon, mon père ! mon vieux père en cheveux blancs ! — Vous m’avez tant embrassé sur vos genoux ! — C’est ma faute ! J’ai cru être poète ! C’est ma faute ; mais je vous assure que mon nom n’ira pas en prison ! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de l’opium ! Si j’ai par trop faim… je ne mangerai pas, je boirai.
Quelqu’un monte lourdement mon escalier de bois. — Cachons ce trésor.
Et pourquoi ? ne suis-je donc pas libre ? plus libre que jamais ? — Caton n’a pas caché son épée. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face.