SCÈNE V.
Tu es remplie d’épouvante, Kitty ?
C’est vrai.
Et moi aussi.
Vous aussi ? — Vous si fort, vous que rien n’a jamais ému devant moi ! — Mon Dieu ! qu’y a-t-il donc ici que je ne puis comprendre ? Ce jeune homme nous a tous trompés ; il s’est glissé ici comme un pauvre, et il est riche ! Ces jeunes gens ne lui ont-ils pas parlé comme à leur égal ? Qu’est-il venu faire ici ? Qu’a-t-il voulu en se faisant plaindre ? Pourtant ce qu’il dit a l’air vrai, et lui, il a l’air bien malheureux.
Il serait bon que ce jeune homme mourût.
Mourir ! pourquoi ?
Parce que mieux vaut la mort que la folle.
Et vous croyez ?… Ah ! le cœur me manque.
… Que la plus forte raison ne tiendrait pas à ce qu’il souffre. — Je dois te dire toute ma pensée, Kitty Bell. Il n’y a pas d’ange au ciel qui soit plus pur que toi. La Vierge mère ne jette pas sur son enfant un regard plus chaste que le tien. Et pourtant tu as fait, sans le vouloir, beaucoup de mal autour de toi.
Puissances du Ciel ! est-il possible ?
Écoute, écoute, je t’en prie. — Comment le mal sort du bien, et le désordre de l’ordre même, voilà ce que tu ne peux t’expliquer, n’est-ce pas ? Eh bien ! sache, ma chère fille, qu’il a suffi pour cela d’un regard de toi, inspiré par la plus belle vertu qui siège à la droite de Dieu, la Pitié. — Ce jeune homme dont l’esprit a trop vite mûri sous les ardeurs de la Poésie, comme dans une serre brûlante, a conservé le cœur naïf d’un enfant. Il n’a plus de famille et, sans se l’avouer, il en cherche une ; il s’est accoutumé à te voir vivre près de lui, et peut-être s’est habitué à s’inspirer de ta vue et de ta grâce maternelle. La paix qui règne autour de toi a été aussi dangereuse pour cet esprit rêveur que le sommeil sous la blanche tubéreuse ; ce n’est pas ta faute si, repoussé de tous côtés, il s’est cru heureux d’un accueil bienveillant ; mais enfin cette existence de sympathie silencieuse et profonde est devenue la sienne. — Te crois-tu donc le droit de la lui ôter ?
Hélas ! croyez-vous donc qu’il ne nous ait pas trompés ?
Lovelace avait plus de dix-huit ans, Kitty. Et ne lis-tu pas sur le front de Chatterton la timidité de la misère ? Moi, je l’ai sondée, elle est profonde.
Ô mon Dieu ! quel mal a dû lui faire ce que j’ai dit tout à l’heure !
Je le crois, madame.
Madame ? — Ah ! ne vous fâchez pas. Si vous saviez ce que j’ai fait et ce que j’allais faire !
Je veux bien le savoir.
Je me suis cachée de mon mari, pour quelques sommes que j’ai données pour M. Chatterton. Je n’osais pas les lui demander et je ne les ai pas reçues encore. Mon mari s’en est aperçu. Dans ce moment même j’allais peut-être me déterminer à en parler à ce jeune homme. Oh ! que je vous remercie de m’avoir épargné cette mauvaise action ! Oui, c’eût été un crime assurément, n’est-ce pas ?
Il en aurait fait un, lui, plutôt que de ne pas vous satisfaire. Fier comme je le connais, cela est certain. Mon amie, ménageons-le. Il est atteint d’une maladie toute morale et presque incurable, et quelquefois contagieuse : maladie terrible qui se saisit surtout des âmes jeunes, ardentes et toutes neuves à la vie, éprises de l’amour du juste et du beau, et venant dans le monde pour y rencontrer, à chaque pas, toutes les iniquités et toutes les laideurs d’une société mal construite. Ce mal, c’est la haine de la vie et l’amour de la mort : c’est l’obstiné Suicide.
Oh ! que le Seigneur lui pardonne ! serait-ce vrai ?
Je dis obstiné parce qu’il est rare que ces malheureux renoncent à leur projet quand il est arrêté en eux-mêmes.
En est-il là ? En êtes-vous sûr ? Dites-vous vrai ? Dites-moi tout ! Je ne veux pas qu’il meure ! — Qu’a-t-il fait ? que veut-il ? Un homme si jeune ! une âme céleste ! la bonté des anges ! la candeur des enfants ! une âme tout éclatante de pureté, tomber ainsi dans le crime des crimes, celui que le Christ hésiterait lui-même à pardonner ! Non, cela ne sera pas, il ne se tuera pas. Que lui faut-il ? est-ce de l’argent ? Eh bien ! j’en aurai. — Nous en trouverons bien quelque part pour lui. Tenez, tenez, voilà des bijoux, que jamais je n’ai daigné porter, prenez-les, vendez tout. — Se tuer ! là, devant moi et mes enfants ! — Vendez, vendez, je dirai ce que je pourrai. Je recommencerai à me cacher ; enfin je ferai mon crime aussi, moi ; je mentirai : voilà tout.
Tes mains ! tes mains ! ma fille, que je les adore.
Tes fautes sont innocentes, et pour cacher ton mensonge miséricordieux, les saintes tes sœurs étendraient leurs voiles ; mais garde tes bijoux, c’est un homme à mourir vingt fois devant un or qu’il n’aurait pas gagné ou tenu de sa famille. J’essayerais bien inutilement de lutter contre sa faute unique, vice presque vertueux, noble imperfection, péché sublime : l’orgueil de la pauvreté.
Mais n’a-t-il pas parlé d’une lettre qu’il aurait écrite à quelqu’un dont il attendrait du secours ?
Ah ! c’est vrai ! Cela était échappé à mon esprit, mais ton cœur avait entendu. Oui, voilà une ancre de miséricorde. Je m’y appuierai avec lui.
Mais… que voulait-il dire en parlant de lord Talbot : « On peut l’aimer ici, cela se conçoit ! »
Ne songe point à ce mot-là ! Un esprit absorbé comme le sien dans ses travaux et ses peines est inaccessible aux petitesses d’un dépit jaloux, et plus encore aux vaines fatuités de ces coureurs d’aventures. Que voudrait dire cela ? Il faudrait donc supposer qu’il regarde ce Talbot comme essayant ses séductions près de Kitty Bell et avec succès, et supposer que Chatterton se croit le droit d’en être jaloux ; supposer que ce charme d’intimité serait devenu en lui une passion ?… Si cela était…
Oh ! ne me dites plus rien… laissez-moi m’enfuir.
Si cela était, sur ma foi ! j’aimerais mieux le laisser mourir !