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Classiquesen Ligne

SCÈNE IV.

CHATTERTON, LE QUAKER, KITTY BELL.
LE QUAKER, à Kitty Bell.
Il prend la main gauche de Chatterton et met sa main sur le cœur de ce jeune homme.

Les cœurs jeunes, simples et primitifs ne savent pas encore étouffer les vives indignations que donne la vue des hommes. — Mon enfant, mon pauvre enfant, la solitude devient un amour bien dangereux. À vivre dans cette atmosphère, on ne peut plus supporter le moindre souffle étranger. La vie est une tempête, mon ami ; il faut s’accoutumer à tenir la mer. — N’est-ce pas une pitié, mistress Bell, qu’à son âge il ait besoin du port ? Je vais vous laisser lui parler et le gronder.

KITTY BELL, troublée.

Non, mon ami, restez, je vous prie, John Bell serait fâché de ne plus vous trouver. Et d’ailleurs, ne tarde-t-il pas à monsieur de rejoindre ses amis d’enfance ? Je suis surprise qu’il ne les ait pas suivis.

LE QUAKER.

Le bruit t’a importunée bien vivement, ma chère fille ?

KITTY BELL.

Ah ! leur bruit et leurs intentions ! Monsieur n’est-il pas dans leurs secrets ?

CHATTERTON, à part.

Elle les a entendus ! elle est affligée ! Ce n’est plus la même femme.

KITTY BELL, au quaker, avec une émotion mal contenue.

Je n’ai pas vécu encore assez solitaire, mon ami, je le sens bien.

LE QUAKER, à Kitty Bell.

Ne sois pas trop sensible à des folies.

KITTY BELL.

Voici un livre que j’ai trouvé dans les mains de ma fille. Demandez à monsieur s’il ne lui appartient pas.

CHATTERTON.

En effet, il était à moi ; et à présent je serais bien aise qu’il revînt dans mes mains.

KITTY BELL, à part.

Il a l’air d’y attacher du prix. Ô mon Dieu ! je n’oserai plus le rendre à présent, ni le garder.

LE QUAKER, à part.

Ah ! la voilà bien embarrassée.

Il met la Bible dans sa poche, après avoir examiné à droite et à gauche leur embarras. À Chatterton.

Tais-toi, je t’en prie ; elle est prête à pleurer.

KITTY BELL, se remettant.

Monsieur a des amis bien gais, et sans doute aussi très bons.

LE QUAKER.

Ah ! ne les lui reprochons point : il ne les cherchait pas.

KITTY BELL.

Je sais bien que monsieur Chatterton ne les attendait pas ici.

CHATTERTON, avec embarras et douleur.

La présence d’un ennemi mortel ne m’eût pas fait tant de mal ; croyez-le bien, madame.

KITTY BELL.

Ils ont l’air de connaître si bien monsieur Chatterton ! et nous, nous le connaissons si peu !

LE QUAKER, à demi-voix, à Chatterton.

Ah ! les misérables ! ils l’ont blessée au cœur.

CHATTERTON, au quaker.

Et moi, monsieur !

KITTY BELL.

Monsieur Chatterton sait leur conduite comme ils savent ses projets. Mais sa retraite ici, comment l’ont-ils interprétée ?

LE QUAKER, se lève.

Que le Ciel confonde à jamais cette race de sauterelles qui s’abat à travers champs, et qu’on appelle les hommes aimables ! Voilà bien du mal en un moment.

CHATTERTON, faisant asseoir le quaker.

Au nom de Dieu ! ne sortez pas que je ne sache ce qu’elle a contre moi. Cela me trouble affreusement.

KITTY BELL.

M. Bell m’a chargée d’offrir à monsieur Chatterton une chambre plus convenable.

CHATTERTON.

Ah ! rien ne convient mieux que la mienne à mes projets.

KITTY BELL.

Mais quand on ne parle pas de ses projets, on peut inspirer, à la longue, plus de crainte que l’on n’inspirait d’abord d’intérêt, et…

CHATTERTON.

Et ?…

KITTY BELL.

Il me semble…

LE QUAKER.

Que veux-tu dire ?

KITTY BELL.

Que ces jeunes lords ont, en quelque sorte, le droit d’être surpris que leur ami les ait quittés pour cacher son nom et sa vie dans une famille aussi simple que la nôtre.

LE QUAKER, à Chatterton.

Rassure-toi, ami ; elle veut dire que tu n’avais pas l’air, en arrivant, d’être le riche compagnon de ces riches petits lords.

CHATTERTON, avec gravité.

Si l’on m’avait demandé ici ma fortune, mon nom et l’histoire de ma vie, je n’y serais pas entré… Si quelqu’un me les demandait aujourd’hui, j’en sortirais.

LE QUAKER.

Un silence qui vient de l’orgueil peut être mal compris, tu le vois.

CHATTERTON va pour répondre, puis y renonce et s’écrie.

Une torture de plus dans un martyre, qu’importe !

Il sort en courant.
KITTY BELL, effrayée.

Ah ! mon Dieu ! pourquoi s’est-il enfui de la sorte ? Les premières paroles que je lui adresse lui causent du chagrin !… Mais en suis-je responsable aussi ? Pourquoi est-il venu ici ?… Je n’y comprends plus rien ! je veux le savoir !… Toute ma famille est troublée pour lui et par lui ! Que leur ai-je fait à tous ? Pourquoi l’avez-vous amené ici et non ailleurs, vous ? — Je n’aurais jamais dû me montrer, et je voudrais ne les avoir jamais vus.

LE QUAKER, avec impatience et chagrin.

Mais c’était à moi seul qu’il fallait dire cela. Je ne m’offense ni ne me désole, moi. Mais à lui, quelle faute !

KITTY BELL.

Mais, mon ami, les avez-vous entendus, ces jeunes gens ? — Ô mon Dieu ! comment se fait-il qu’ils aient la puissance de troubler ainsi une vie que le Sauveur même eût bénie ? — Dites, vous qui êtes un homme, vous qui n’êtes point de ces méchants désœuvrés, vous qui êtes grave et bon, vous qui pensez qu’il y a une âme et un Dieu ; dites, mon ami, comment donc doit vivre une femme ? Où donc faut-il se cacher ? Je me taisais, je baissais les yeux, j’avais étendu sur moi la solitude comme un voile, et ils l’ont déchiré. Je me croyais ignorée, et j’étais connue comme une de leurs femmes ; respectée, et j’étais l’objet d’un pari. À quoi donc m’ont servi mes deux enfants, toujours à mes côtés comme des anges gardiens ? À quoi m’a servi la gravité de ma retraite ? Quelle femme sera honorée, grand Dieu ! si je n’ai pu l’être, et s’il suffit aux jeunes gens de la voir passer dans la rue pour s’emparer de son nom et s’en jouer comme d’une balle qu’ils se jettent l’un à l’autre !

La voix lui manque. Elle pleure.

Oh ! mon ami, mon ami ! obtenez qu’ils ne reviennent jamais dans ma maison.

LE QUAKER.

Qui donc ?

KITTY BELL.

Mais eux… eux tous… tout le monde.

LE QUAKER.

Comment ?

KITTY BELL.

Et lui aussi… oui, lui.

Elle fond en larmes.
LE QUAKER.

Mais tu veux donc le tuer ? Après tout, qu’a-t-il fait ?

KITTY BELL, avec agitation.

Ô mon Dieu ! moi, le tuer ! — moi qui voudrais… Ô Seigneur, mon Dieu ! Vous que je prie sans cesse, vous savez si j’ai voulu le tuer ! mais je vous parle et je ne sais si vous m’entendez. Je vous ouvre mon cœur, et vous ne me dites pas que vous y lisez. — Et si votre regard y a lu, comment savoir si vous n’êtes pas mécontent ! Ah ! mon ami… j’ai là quelque chose que je voudrais dire… Ah ! si mon père vivait encore !

Elle prend la main du quaker.

Oui, il y a des moments où je voudrais être catholique, à cause de leur confession. Enfin ! ce n’est autre chose que la confidence ; mais la confidence divinisée… j’en aurais besoin !

LE QUAKER.

Ma fille, si ta conscience et la contemplation ne te soutiennent pas assez, que ne viens-tu donc à moi ?

KITTY BELL.

Eh bien ! expliquez-moi le trouble où me jette ce jeune homme ! les pleurs que m’arrache malgré moi sa vue, oui, sa seule vue !

LE QUAKER.

Ô femme ! faible femme ! au nom de Dieu, cache tes larmes, car le voilà.

KITTY BELL.

Ô Dieu ! son visage est renversé !

CHATTERTON, rentrant comme un fou, sans chapeau. Il traverse la chambre
et marche en parlant sans voir personne.

… Et d’ailleurs, et d’ailleurs, ils ne possèdent pas plus leurs richesses que je ne possède cette chambre. — Le monde n’est qu’un mot. — On peut perdre ou gagner le monde sur parole, en un quart d’heure ! Nous ne possédons tous que nos six pieds, c’est le vieux Will qui l’a dit. — Je vous rendrai votre chambre quand vous voudrez ; j’en veux une encore plus petite. Pourtant je voulais attendre encore le succès d’une certaine lettre. Mais n’en parlons plus.

Il se jette dans un fauteuil.

LE QUAKER se lève et va à lui, lui prenant la tête.
À demi-voix.

Tais-toi, ami, tais-toi, arrête. — Calme, calme ta tête brûlante. Laisse passer en silence tes emportements, et n’épouvante pas cette jeune femme qui t’est étrangère.

CHATTERTON se lève vivement sur le mot étrangère,
et dit avec une ironie frémissante.

Il n’y a personne sur la terre à présent qui ne me soit étranger. Devant tout le monde je dois saluer et me taire. Quand je parle, c’est une hardiesse bien inconvenante, et dont je dois demander humblement pardon… Je ne voulais qu’un peu de repos dans cette maison, le temps d’achever de coudre l’une à l’autre quelques pages que je dois, à peu près comme un menuisier doit à l’ébéniste quelques planches péniblement passées au rabot. — Je suis ouvrier en livres, voilà tout. — Je n’ai pas besoin d’un plus grand atelier que le mien, et M. Bell est trop attendri de l’amitié de lord Talbot pour moi. Lord Talbot, on peut l’aimer ici, cela se conçoit. — Mais son amitié pour moi, ce n’est rien. Cela repose sur une ancienne idée que je lui ôterai d’un mot ; sur un vieux chiffre que je rayerai de sa tête, et que mon père a emporté dans le pli de son linceul ; un chiffre assez considérable, ma foi ! et qui me valait beaucoup de révérences et de serrements de main. — Mais tout cela est fini, je suis ouvrier en livres. — Adieu, madame ; adieu, monsieur. Ha ! ha ! — Je perds bien du temps ! À l’ouvrage ! à l’ouvrage !

Il monte à grands pas l’escalier de sa chambre et s’y enferme.