SCÈNE III.
LORD KINGSTON, et trois jeunes Lords, en habits de chasse.
Où est-il ? où est-il ? Le voilà, mon camarade ! mon ami ! Que diable fais-tu ici ? Tu nous as quittés ? Tu ne veux plus de nous ? C’est donc fini ? Parce que tu es illustre à présent, tu nous dédaignes. Moi je n’ai rien appris de bon à Oxford, si ce n’est à boxer, j’en conviens ; mais cela ne m’empêche pas d’être ton ami. — Messieurs, voilà mon bon ami…
Milord…
Mon ami Chatterton.
George, George ! toujours indiscret !
Est-ce que cela te fait de la peine ? — L’auteur des poèmes qui font tant de bruit ! le voilà ! Messieurs, j’ai été à l’Université avec lui. — Ma foi, je ne me serais pas douté de ce talent-là. Ah ! le sournois, comme il m’a attrapé ! — Mon cher, voilà lord Lauderdale et lord Kingston, qui savent par cœur ton poème d’Harold. Ah ! si tu veux souper avec nous, tu seras content d’eux, sur mon honneur. Ils disent les vers comme Garrick. — La chasse au renard ne t’amuse pas ; sans cela, je t’aurais prêté Rébecca, que ton père m’a vendue. Mais tu sais que nous venons tous souper ici après la chasse. Ainsi, à ce soir. Ah ! pardieu ! nous nous amuserons. — Mais tu es en deuil ! Ah ! diable !
Oui, de mon père.
Ah ! il était bien vieux aussi. Que veux-tu ! te voilà héritier.
Oui, de tout ce qui lui restait.
Ma foi, si tu dépenses aussi noblement ton argent qu’à Oxford, cela te fera honneur ; cependant tu étais déjà bien sauvage. Eh bien, je deviens comme toi à présent, en vérité. J’ai le spleen, mais ce n’est que pour une heure ou deux. — Ah ! mistress Bell, vous êtes une puritaine. Touchez là, vous ne m’avez pas donné la main aujourd’hui. Je dis que vous êtes une puritaine ; sans cela, je vous aurais recommandé mon ami.
Répondez donc à milord, Kitty ! Milord, Votre Seigneurie sait comme elle est timide. (À Kitty.) Montrez de bonnes dispositions pour son ami.
Votre Seigneurie ne doit pas douter de l’intérêt que mon mari prend aux personnes qui veulent bien loger chez lui.
Elle est si sauvage, milord, qu’elle ne lui a pas adressé la parole une fois, le croiriez-vous ? pas une fois depuis trois mois qu’il loge ici !
Oh ! maître John Bell, c’est une timidité dont il faut la corriger. Ce n’est pas bien. Allons, Chatterton, que diable ! corrige-la, toi aussi, corrige-la.
Jeune homme, depuis cinq minutes que tu es ici, tu n’as pas dit un mot qui ne fût de trop.
Qu’est-ce que c’est que ça ? Quel est cet animal sauvage ?
Pardon ! milord, c’est un quaker.
C’est vrai. Oh ! quel bonheur ! un quaker ! (Le lorgnant.) Mes amis, c’est un gibier que nous n’avions pas fait lever encore.
(À demi-voix.) George, tout cela est bien léger ; mon caractère ne s’y prête pas… Tu sais cela, souviens-toi de Primerose Hill !… J’aurai à te parler à ton retour de la chasse.
Ah ! si tu veux jouer encore du pistolet, comme tu voudras ! Mais je croyais t’avoir fait plaisir, moi. Est-ce que je t’ai affligé ? Ma foi, nous avons bu un peu sec ce matin. — Qu’est-ce que j’ai donc dit, moi ? J’ai voulu te mettre bien avec eux tous. Tu viens ici pour la petite femme, hein ? J’ai vu ça, moi.
Ciel et terre ! Milord, pas un mot de plus.
Allons ! il est de mauvaise humeur ce matin. Mistress Bell, ne lui donnez pas de thé vert ; il me tuerait ce soir, en vérité.
Mon Dieu, comme il me parle effrontément !
Pardieu ! je suis bien aise de vous connaître : vos vers m’ont fort diverti.
Diverti, milord ?
Oui, vraiment, et je suis charmé de vous voir installé ici ; vous avez été plus adroit que Talbot, vous me ferez gagner mon pari.
Oui, oui, il a beau jeter ses guinées chez le mari, il n’aura pas la petite Catherine, comment ?… Kitty…
Oui, milord, Kitty, c’est son nom en abrégé.
Encore ! Ces jeunes gens me montrent au doigt, et devant lui !
Je crois bien qu’elle aurait eu un faible pour lui ; mais vous l’avez, ma foi, supplanté. Au surplus, George est un bon garçon et ne vous en voudra pas. — Vous me paraissez souffrant.
Surtout en ce moment, milord.
Allez, messieurs, assez ; n’allez pas trop loin.
Les chevaux de milord sont prêts.
Mon bon John Bell, il n’y a de bons vins de France et d’Espagne que dans la maison de votre petite dévote de femme. Nous voulons les boire en rentrant, et tenez-moi pour un maladroit si je ne vous rapporte dix renards pour lui faire des fourrures. — Venez donc nous voir partir. — Passez, Lauderdale, passez donc. À ce soir tous, si Rébecca ne me casse pas le col.
Monsieur Chatterton, je suis vraiment heureux de faire connaissance avec vous.
Toute ma maison est à votre service.
Mais, Catherine, causez donc un peu avec ce jeune homme. Il faut lui louer un appartement plus beau et plus cher.
Mes enfants m’attendent.
Restez, restez ; soyez polie ; je le veux absolument.
Sortons d’ici. Voir sa dernière retraite envahie, son unique repos troublé, sa douce obscurité trahie ; voir pénétrer dans sa nuit de si grossières clartés ! Ô supplice ! — Sortons d’ici. — Vous l’avais-je dit ?
J’ai besoin de vous, docteur ; laissez monsieur avec ma femme : je vous veux absolument, j’ai à vous parler. Je vous raccommoderai avec Sa Seigneurie.
Je ne sors pas d’ici.