SCÈNE III.
Personne ! — Venez, mes enfants ! Il ne faut jamais se cacher, si ce n’est pour faire le bien.
Allez vite chez lui ! portez-lui… (Au quaker.) Je reviens, mon ami, je reviens vous écouter. (À ses enfants.) Portez-lui tous vos fruits. Ne dites pas que je vous envoie, et montez sans faire de bruit. — Bien ! Bien !
Eh bien ! mon ami, vous croyez donc que le bon lord-maire lui fera du bien ? Oh ! mon ami, je consentirai à tout ce que vous voudrez me conseiller !
Oui, il sera nécessaire que, dans peu de temps, il aille habiter une autre maison, peut-être même hors de Londres.
Soit à jamais bénie la maison où il sera heureux, puisqu’il ne peut l’être dans la mienne ! Mais qu’il vive, ce sera assez pour moi.
Je ne lui parlerai pas à présent de cette résolution ; je l’y préparerai par degrés.
Si vous voulez, je lui en parlerai, moi.
Pas encore : ce serait trop tôt.
Mais si, comme vous le dites, ce n’est pour lui qu’une habitude à rompre ?
Sans doute… il est fort sauvage. — Les auteurs n’aiment que leurs manuscrits… Il ne tient à personne, il n’aime personne… Cependant ce serait trop tôt.
Pourquoi donc trop tôt, si vous pensez que sa présence soit si fatale ?
Oui, je le pense, je ne me rétracte pas.
Cependant, si cela est nécessaire, je suis prête à le lui dire à présent ici.
Non, non, ce serait tout perdre.
Alors, mon ami, convenez-en, s’il reste ici, je ne puis pas le maltraiter : il faut bien que l’on tâche de le rendre moins malheureux. J’ai envoyé mes enfants pour le distraire ; et ils ont voulu absolument lui porter leur goûter, leurs fruits, que sais-je ? Est-ce un grand crime à moi, mon ami ? en est-ce un à mes enfants ?
On dit donc qu’il a fait de bien beaux livres ? Les avez-vous lus, ses livres ?
Oui, c’est un beau génie.
Et si jeune ! est-ce possible ? Ah ! vous ne voulez pas me répondre, et vous avez tort, car jamais je n’oublie un mot de vous. Ce matin, par exemple, ici même, ne m’avez-vous pas dit que rendre à un malheureux un cadeau qu’il a fait, c’est l’humilier et lui faire mesurer toute sa misère ? — Aussi je suis bien sûre que vous ne lui avez pas rendu sa Bible ? N’est-il pas vrai ? avouez-le.
en la lui faisant attendre.
Tiens, mon enfant, comme c’est moi qui te la donne, tu peux la garder.
Oh ! mon ami, mon père, votre bonté a quelquefois un air méchant, mais c’est toujours la bonté la meilleure. Vous êtes au-dessus de nous par votre prudence ; vous pourriez voir à vos pieds tous nos petits orages que vous méprisez, et cependant, sans être atteint, vous y prenez part ; vous en souffrez par indulgence, et puis vous laissez tomber quelques mots, et les nuages se dissipent, et nous vous rendons grâces, et les larmes s’effacent, et nous sourions, parce que vous l’avez permis.
Mon enfant ! ma chère enfant ! avec toi, du moins, je suis sûr de n’en avoir pas de regret. (On parle.) — On vient !… Pourvu que ce ne soit pas un de ses amis. — Ah c’est ce Talbot, j’en étais sûr.