SCÈNE IV.
Oui, oui, je vais les aller joindre tous ; qu’ils se réjouissent ! moi, je n’ai plus le cœur à leur joie. J’ai assez d’eux, laissez-les souper sans moi. Je me suis assez amusé à les voir se ruiner pour essayer de me suivre : à présent, ce jeu-là m’ennuie. — Monsieur Bell, j’ai à vous parler. — Vous ne m’aviez pas dit les chagrins et la pauvreté de mon ami, de Chatterton.
Mistress Bell, votre absence est nécessaire… pour un instant.
Mais, milord, ses chagrins, je ne les vois pas ; et, quant à sa pauvreté, je sais qu’il ne doit rien ici.
Ô Ciel ! comment fait-il ? Oh ! si vous saviez, et vous aussi, bon quaker, si vous saviez ce que l’on vient de m’apprendre ! D’abord ses beaux poèmes ne lui ont pas donné un morceau de pain. — Ceci est tout simple ; ce sont des poèmes, et ils sont beaux : c’est le cours naturel des choses. Ensuite, une espèce d’érudit, un misérable inconnu et méchant, vient de publier (Dieu fasse qu’il l’ignore !) une atroce calomnie. Il a prétendu prouver qu’Harold et tous ses poèmes n’étaient pas de lui. Mais moi, j’attesterai le contraire, moi qui l’ai vu les inventer à mes côtés, là, encore enfant ; je l’attesterai, je l’imprimerai, et je signerai Talbot.
C’est bien, jeune homme.
Mais ce n’est pas tout. N’avez-vous pas vu rôder chez vous un nommé Skirner ?
Oui, oui, je sais : un riche propriétaire de plusieurs maisons dans la Cité.
C’est cela.
Il est venu hier.
Eh bien ! il le cherche pour le faire arrêter, lui, trois fois millionnaire, pour quelque pauvre loyer qu’il lui doit. Et Chatterton… — Oh ! voilà qui est horrible à penser. — Je voudrais, tant cela fait honte au pays, je voudrais pouvoir le dire si bas que l’air ne pût l’entendre. — Approchez tous deux. — Chatterton, pour sortir de chez lui, a promis par écrit et signé… — oh ! je l’ai lu… — il a signé que, tel jour (et ce jour approche), il payerait sa dette, et que, s’il mourait dans l’intervalle, il vendait à l’École de chirurgie… on n’ose pas dire cela… son corps pour la payer ; et le millionnaire a reçu l’écrit !
Ô misère ! misère sublime !
Il n’y faut pas songer : je donnerai tout à son insu ; mais sa tranquillité, la comprenez-vous ?
Et sa fierté, ne la comprends-tu pas, toi, ami ?
Eh ! monsieur, je le connaissais avant vous, je veux le voir. — Je sais comment il faut lui parler. Il faut le forcer de s’occuper de son avenir… et, d’ailleurs, j’ai quelque chose à réparer.
Diable ! diable ! voilà une méchante affaire ; à le voir si bien avec vous, milord, j’ai cru que c’était un vrai gentleman, moi : mais tout cela pourra faire chez moi un esclandre. Tenez, franchement, je désire que ce jeune homme soit averti par vous qu’il ne peut demeurer plus d’un mois ici, milord.
N’en parlons plus, monsieur ; j’espère, s’il a la bonté d’y venir, que ma maison le dédommagera de la vôtre.
Avant que Sa Seigneurie se retire, j’aurais voulu lui demander quelque chose, avec la permission de monsieur Bell.
Vous n’avez pas besoin de ma permission. Dites ce qu’il vous plaira.
Milord connaît-il M. Beckford, le lord-maire de Londres ?
Parbleu ! madame, je crois même que nous sommes un peu parents ; je le vois toutes les fois que je crois qu’il ne m’ennuiera pas, c’est-à-dire une fois par an. — Il me dit toujours que j’ai des dettes, et pour mon usage je le trouve sot ; mais en général on l’estime.
M. le docteur m’a dit qu’il était plein de sagesse et de bienfaisance.
À vrai dire, et à parler sérieusement, c’est le plus honnête homme des trois royaumes. Si vous désirez de lui quelque chose… j’irai le voir ce soir même.
Il y a, je crois, ici quelqu’un qui aura affaire à lui, et…
Que voulez-vous dire ? Êtes-vous folle ?
Rien que ce qu’il vous plaira.
Mais laissez-la parler, au moins.
La seule ressource qui reste à Chatterton, c’est cette protection.
Est-ce pour lui ? J’y cours.
Comment donc savez-vous si bien ses affaires ?
Je les lui ai apprises, moi.
Si jamais !…
Oh ! ne vous emportez pas, monsieur ! nous ne sommes pas seuls.
Ne parlez plus de ce jeune homme.
Comme vous l’ordonnerez.
Milord, voici votre ami, vous saurez de lui-même ses sentiments.