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Classiquesen Ligne

LES MANUSCRITS.


Le manuscrit de Chatterton (que M. L. Barthou nous a communiqué avec sa complaisance habituelle) se compose de grands feuillets écrits au recto (19 pour la « Dernière nuit de travail », 32, 37, 56 pour les trois actes du drame) qui ont servi à la typographie et semblent recopiés en très grande partie. Beaucoup de majuscules « symboliques ». Peu de virgules. Quelques corrections ou additions au crayon. Voici quelques variantes importantes qui permettent de voir dans quel sens allait l’élan créateur de l’écrivain au moment où il rédigeait la Dernière Nuit (la pagination est celle de la présente édition) :

[P. 235, l. 11.] les affections et les tendresses de sa vie se tournent chez lui en trop grand enthousiasme.

[P. 235, l. 23.] laisse échapper des gerbes de flamme et des laves…

[P. 235, l. 35.] Cette [rare] exquise nature, [c’est] la plus rare de toutes celles de la création est celle du Poëte. Celui-ci, cet homme plein de révélation, d’amour, [de bonté,] de souffrances et de bonté, c’est le Poëte.

[P. 236, l. 24.] Se faire soldat et passer quinze ans sous les armes.

[P. 237, l. 25.] Le Désespoir (ne l’avez-vous pas senti) [est une chose] n’est pas une idée ; c’est [un monstre qui] [c’est un sentiment] une douleur monstrueuse, pénétrante, inexorable comme les tenailles de la torture.

[P. 238, l. 16.] Quand un homme meurt de cette manière [il n’est pas plus suicide que si la foule le poussait dans l’eau. La société le noie.]

[P. 240, l. 14.] ces jeunes désespérés qui demandent une cellule et n’ont plus de cloître.

[P. 241, l. 16.] Je crois surtout à l’avenir et au besoin [d’idées] [de choses sérieuses d’un peuple qui maintenant écoute dans notre…]

La première rédaction ne contenait pas, vers la fin de la Dernière nuit de travail, les six lignes de justification supplémentaire : « Je n’ai point prétendu… la torture de ses victimes ? »

Le signalement des personnages comportait, pour Kitty Bell, ces lignes caractéristiques :

Dans sa langueur accoutumée on doit sentir que ses pensées se tournent sans cesse vers la Religion. Elle en appelle toujours au ciel par ses regards des injustices de la terre.

La petite fille de Kitty Bell s’appelait d’abord Betzy, et les réponses que fait la jeune femme à ses propres questions, au début du ier acte, étaient mises dans la bouche de l’enfant. C’est de Peckham, ou de Greenwick (sic), non de Norton, que venaient les ouvriers de John Bell, et un changement de décor, dès la scène 2, les mettait en présence du patron dans l’arrière-boutique de la maison.

Kitty Bell avait d’abord une fragilité physique plus marquée, quelque chose de dolent à l’excès : elle n’est plus, comme dans Stello, une simple pâtissière. Au 2e  acte, sa susceptibilité à l’égard de Chatterton, qu’on pourrait soupçonner d’un projet de séduction, se manifestait en quelques phrases que le poète a supprimées dans la bouche de Kitty :

[P. 287.] En effet rien n’explique son séjour dans une maison où personne ne leur semble, sans doute, pouvoir lui parler dignement ni l’entendre ; et [je l’avoue sans détour devant monsieur] je ne sais s’ils n’ont pas pensé que leur ancien ami avait des torts dont sans doute il ne voudrait pas être soupçonné ! (elle veut dire qu’ils ont cru qu’il se déguisait pour la séduire).

Dans le rôle de Chatterton, quelques détails venaient d’abord aggraver la morbidesse congénitale du marvelous boy :

[P. 264.] Les Poëtes n’ont pas plus d’aiguillon que les abeilles.

[P. 265.] (Au lieu de : Cependant on a su que ce livre était fait par moi :) Parmi ceux qui l’ont vue, quelques-uns ont prié devant, et ont passé outre ; beaucoup d’autres ont ri ; un grand nombre m’a injurié ; tous m’ont foulé aux pieds. Mais mon livre est couvert de gloire parce que j’y ai mis le nom d’un moine du… [Que faire ? J’ai tenté des travaux exacts et je] [Il fallait vivre] [J’ai tenté] On m’a parlé de travaux exacts je les ai [tentés, mais je n’ai pu les] abordés sans pouvoir les accomplir. Puissent les hommes [me] pardonner à Dieu de m’avoir ainsi créé !…
… Je suis né d’un homme [riche, d’habitudes molles et élégantes] affaibli par de longues années de guerre, je suis né d’une femme faible et mélancolique. — Le moindre poids écrase mes épaules. Le moindre travail rompt mes bras… [Je ne suis pas encore formé, ma tête seule est complète. Je grandissais encore il y a six mois, et quand je] Si je tourne une roue elle m’entraîne, si je [viens] presse un rabot il me déchire, si [je mets] j’appuie le pied sur une bêche elle me coupe.

Vigny, par un retour plus ou moins conscient sur lui-même, attribuait ainsi une condition manifestement très relevée à son héros. C’était Chatterton lui-même, à l’Université d’Oxford, qui avait vendu la jument Rébecca à lord Talbot. Ces jeunes seigneurs le traitaient avec la désinvolture de camarades émancipés à l’égard d’un « petit » resté en arrière. Aussi le Quaker (acte II, sc. v) insistait-il sur l’attrait exercé sur cet enfant par la pure Kitty : « Ta grâce maternelle a dû toucher celui qui n’est pas encore loin du berceau… Il te contemple comme une sœur divine, il te vénère comme une… »

Le long monologue de Chatterton, au début du 3e acte, comporte dans le manuscrit quelques détails que le poète a supprimés, un ricanement désespéré : « je frapperai du [fouet] pied les hypocrites… »

(C’était avant de se mettre à l’ouvrage qu’il devait dire cela.) Allons ! J’ai une nuit aussi à mes ordres, moi — une sombre nuit, sur mon honneur ! — Allons, [à l’ouvrage ! ] — j’ai réglé mes comptes avec le jour, le bruit et les hommes ; nuit, silence et solitude, que m’apportez-vous ! Serait-ce [la gloire] la certitude de gloire de ces feuilles de papier ?

Oui, je mentais. — Quand on parle on dit vrai. Quand on écrit on ment. Pourquoi cela ?

Ah ! misère ! tu me mors au cœur ! que ta dent est acérée.

Pour sa sortie raisonnable (III, 2), Chatterton invoquait l’εὔλογος ἐξαγωγή de D. Laerce (Vie de Zénon). Le dégoût du poète pour les compositions archaïques, son désir de se trouver dans un monde plus direct et vivant se manifestait dans ce développement (III, 1) :

Harold… Que me fait cet Harold avec sa maîtresse aux cheveux roux… Je donnerais dix mille [hommes] conquérants comme lui [pour une sœur qui viendrait pleurer avec moi] et tous les grands vers qu’il débite pour un mot franc dit par un frère, ou une sœur [comme Kitty, une femme vraie, simple, cette Ki…] une femme vraie, simple comme… Encore rêver ?… toujours rêver au lieu d’écrire, d’où vient cela ? [est-ce faiblesse].

Un mysticisme excessif était d’abord attribué au personnage du Quaker :

Nous ne daignons pas donner à la terre nos pensées, nous les élevons toutes au ciel…

Parfois, d’ailleurs, Vigny oubliait le tutoiement de rigueur dans cette bouche : d’où des corrections nécessaires. De nombreux jeux de scène figurent au manuscrit seulement, ayant sans doute passé dans la présentation même de la pièce.

À plusieurs reprises, l’auteur s’est contenté d’écrire « coupez ceci », sans supprimer lui-même, d’une rature, des passages qui faisaient longueur ou double emploi. Tel est le cas pour ceux-ci (II, 1, vers la fin, après : … la contagion de mon infortune) :

CHATTERTON.

Il n’y a qu’un homme dans l’histoire qui ait eu le sens commun c’est ce ministre italien en France qui disait [d’un homme] de tout homme : ne me dites pas ce qu’il vaut mais dites-moi s’il est heureux.

LE QUAKER.

Il n’y a plus d’ordre dans ce que tu dis. Tu te plais trop dans une [folie] sagesse amère qui mène à la folie. Toi qui parles de la Fortune, souviens-toi qu’il ne faut que le doigt d’un enfant pour tourner sa roue du bas en haut. Espère, tout est là.

CHATTERTON.

Espérance, c’est une [superbe] belle route mais [si je sais] qui sait où elle mène ? [je veux bien]

(Acte II, scène ii) :

CHATTERTON.

Oui, de mon père.

L. TALBOT.

Ah ! il était bien vieux aussi. Que veux-tu ? tu es philosophe, je croîs, je n’ai pas besoin de t’en dire davantage.

CHATTERTON.

[ Quarante-sept ans. ] Cinquante-sept ans.

L. TALBOT, sans écouter.

Ali ! ma foi ! la vieillesse ! Que veux-tu ? C’est le Diable. Te voilà héritier.

Enfin, il est tout à fait conforme à ce que nous savons du génial jeu de scène par lequel Mme Dorval imaginera de terminer la pièce, de trouver dans le manuscrit cette simple indication :

« Elle crie, redescend l’escalier et tombe sur la dernière marche. »


LES IMPRIMÉS.

Chatterton, drame, par le comte de Vigny. Paris, Hippolyte Souverain, éditeur, 1835. In-8° de 229 pages, plus la table.

Journal de la Librairie, 4 avril 1835. « Despair and die » sur la page intérieure de couverture (on sait que c’est une citation du Richard III de Shakespeare, V, 3). En frontispice, une gravure d’Edouard May. En tête du volume, Dernière nuit de travail de Chatterton ; en appendice : Sur les représentations du drame et sur les Œuvres de Chatterton.

On a vu plus haut (p. 367) en quoi la première édition différait du manuscrit. Vigny, d’autre part, introduit ici une ponctuation meilleure, ajoute divers jeux de scène mais en supprime d’autres : le tout va plutôt dans le sens de la concentration. Dans la Dernière nuit de travail : « agissent sur les sociétés par les travaux et la pensée » ; « la place du mot ou du sentiment ». Quelques variantes témoignent d’un souci de couleur calviniste : Ta loi est-elle selon Dieu ? demande le Quaker (I, ii) ; Kitty Bell et le Quaker parlent de Christ, sans article.

Deux coquilles singulières, dans les Notes, font écrire à Vigny Woodsworth, et vers anglais pour vieux anglais.

Chatterton, drame, par le comte de Vigny. Deuxième édition. Paris, Hippolyte Souverain, 1835. In-8° de 232 pages.

D’après Quérard, il s’agirait d’exemplaires de la première édition avec un titre nouveau.

Chatterton, drame en trois actes, par le comte de Vigny. Berlin, Schlesinger, 1835. In-8° de 82 pages. (« Répertoire du Théâtre français à Berlin », n° 145.)

Simple contrefaçon, comme aussi l’in-16 de la collection du « Théâtre français moderne ». Dessau, 1835.

Dodecaton ou le Livre des Douze, tome second. Paris, Victor Magen, 1837. Quitte pour la peur, proverbe. À la fin : le Cte Alfred de Vigny.

La pièce de Vigny occupe les pages 95 à 153 de ce recueil collectif, où elle voisine avec du Stendhal (le Philtre).

Journal de la Librairie, 24 septembre 1836.

Œuvres de A. de Vigny. Bruxelles et Leipzig, C. Hochhausen et Fournes, libraires, 1837. Grand in-8o de 515 pages avec une gravure au titre, relative à Cinq-Mars.

À la suite de Servitude, Cinq-Mars, Stello, les Poëmes : la Lettre à lord ***, Le More de Venise, Othello, suivi des documents et variantes. Puis La Maréchale d’Ancre et Chatterton.

Théâtre. La Maréchale d’Ancre ; Chatterton ; Quitte pour la peur. Œuvres complètes. — V. Par le comte Alfred de Vigny. Paris, H. Delloye ; V. Lecou, 1838. In-8° de 479 pages. Impr. Béthune et Plon.

Journal de la Librairie, 22 décembre 1838. Les documents sur Chatterton ( « Sur les œuvres de Chatterton » ) tiennent les pages 391 à 417. La table des matières donne l’indication des pages pour le détail des actes et la distribution des personnages.

Pour La Maréchale d’Ancre, l’orthographe vendetta remplace vindetta, Michaele remplace Michaelo. Peu de modifications dépassant un certain souci d’exactitude documentaire.

Quelques corrections, dans Chatterton, datent de cette édition : « Et ta loi est-elle juste selon Dieu » (I, ii). Mais, en général, des détails de ponctuation et d’orthographe la font seuls différer des précédentes.

Théâtre complet du comte Alfred de Vigny. Nouvelle Édition : Le More de Venise. Le Marchand de Venise. La Maréchale d’Ancre… Quitte pour la peur. Chatterton. Paris, Charpentier, 1841. In-12 de 463 pages. Imp. Béthune et Plon.

Journal de la Librairie, 22 janvier 1842. « La seule bonne », dira Vigny de cette édition, en juillet 1849. (Voir notre édition du Théâtre, t. I, p. 303). La Maréchale d’Ancre occupe les pages 207 à 324. Une « Note sur le temps et l’action », à la suite de la pièce, rappelle que le drame se passe tout entier en deux jours, du vendredi à trois heures au samedi à trois heures après minuit.

Œuvres complètes de M. le comte Alfred de Vigny. Théâtre. Bruxelles, E. Laurent 1844. In-32. Cf. notre édition des Poëmes, p. 397.

Théâtre complet du comte Alfred de Vigny, de l’Académie française. Le More de Venise. Le Marchand de Venise. La Maréchale d’Ancre. Quitte pour la peur. Chatterton. Nouvelle édition. Paris, Charpentier, 1848. In-12 de 453 pages. Imprimerie Crété.

Journal de la Librairie, 29 juillet 1848. Cf. le 1er volume du Théâtre dans la présente édition, p. 303.

Quitte pour la peur, comédie, par M. Alfred de Vigny, représentée à l’Opéra, le 30 mai 1833. Bruxelles, J.-A. Lelong, imprimeur-éditeur, 1850. In-32 de 38 pages.

Le comte Alfred de Vigny, de l’Académie française. Théâtre complet. Chatterton. La Maréchale d’Ancre. Quitte pour la peur. Le More de Venise. Othello. Shylock. Septième édition, revue et corrigée. Paris, Librairie nouvelle, 1858. In-8° de 562 pages. Imp. Bourdilliat.

Journal de la Librairie, 5 décembre 1857.

Œuvres complètes. Théâtre complet du comte Alfred de Vigny, de l’Académie française. Chatterton. La Maréchale d’Ancre. Quitte pour la peur. Le More de Venise. Shylock. Huitième édition, revue et corrigée. Paris, Librairie nouvelle (Michel Lévy frères), 1864. In-18 jésus de 477 pages. (Œuvres complètes de la Collection nouvelle). Typ. Bouret.

Journal de la Librairie, 22 octobre 1864.

Œuvres complètes. Théâtre complet. La Maréchale d’Ancre. Quitte pour la peur. Le More de Venise. Shylock. Par le comte Alfred de Vigny, de l’Académie française. Neuvième édition, revue et corrigée. Paris, Michel Lévy frères, Librairie nouvelle, 1870. In-18 jésus de 481 pages. Imp. Cornillac. Fait partie de la « Bibliothèque contemporaine ».

Journal de la Librairie, 2 avril 1870.

Théâtre complet, par le comte de Vigny. Tome Ier. Chatterton. La Maréchale d’Ancre. Paris, Charpentier ; Calmann-Lévy, 1882. In-32 de 358 pages. Deux dessins de Jeanniot en fac-simile.

Journal de la Librairie, 30 septembre 1882. Fait partie de la « Petite Bibliothèque Charpentier ».

Œuvres complètes de Alfred de Vigny. Théâtre. II. Quitte pour la peur — La Maréchale d’Ancre — Chatterton. Paris, Alphonse Lemerre, mdccclxxxv. Petit in-12 de 421 pages. Impr. Lemerre.

Journal de la Librairie, 12 octobre 1885.

Signalons, en Angleterre, les éditions scolaires de Chatterton dans les collections suivantes : Oxford Higher French Series, éd. by Léon Delbos (Oxford, 1908 ; XCV-133 pages), édition d’Em. Lauvrière, accompagnée de notes concernant de nombreux détails de la vie anglaise ; French Plays for rapid reading, éd. by A. Watson Bain (London, 1925 ; 69 pages).

Œuvres complètes de Alfred de Vigny. Édition définitive. Théâtre. I. Paris, s. d. Librairie Ch. Delagrave. In-12 de 343 pages.

Journal de la Librairie, 30 décembre 1905. Texte en général correct. Quelques coquilles : p. 38 ta fabrication féodale ; p. 198 restent arrière ; p. 236 un page de livrée ; p. 257 Sauvez-vous mon mari ?

Le cinquantenaire de la mort de Vigny, en faisant tomber ses œuvres dans le domaine public, suscite un certain nombre de rééditions qui reproduisent en général les textes antérieurs : Collection Nelson (nos 119 et 120), Collection Pallas, Collection miniature, etc., ainsi que les diverses Œuvres complètes.

Théâtre de Alfred de Vigny. Tome I. La Maréchale d’Ancre ; Chatterton ; Quitte pour la peur. Paris, E. Flammarion, 1914. In-18 jésus de 352 pages.

Journal de la Librairie, 6 mars 1914.

Œuvres de Alfred de Vigny. Chatterton (Bibliotheca romanica, nos 268, 269). Strasbourg, Heitz, in-32 de 146 pages.

Journal de la Librairie, 21 octobre 1921. Notice de F. Ed. Schnéegans ; quelques notes excellentes d’A. Koszul.

Alfred de Vigny. Théâtre Notice et Annotations par Gauthier-Ferrières, lauréat de l’Académie française, mort pour la France. Paris, Librairie Larousse, 1922. In-8° de 213 pages.

Journal de la Librairie, 19 mai 1922. Bonne édition, accompagnée de notes et de documents, illustrée de quatre gravures.