VIII
CAFÉS
Le café turc du boulevard du Temple a égaré bien des
imaginations de Parisiens sur le luxe des cafés orientaux.
Constantinople reste bien loin de cette magnificence d’arcs
en cœur, de colonnettes, de miroirs et d’œufs d’autruche : — rien
n’est plus simple qu’un café turc en Turquie.
Je vais en décrire un qui peut passer pour un des plus
beaux et qui cependant ne rappelle en rien le luxe des féeries
orientales ; vous y chercheriez en vain les carreaux de
faïence vernissée, les guipures de stuc, les voûtes en ruches
d’abeille, les fenêtres à trèfles et le coloriage d’or, de vert
et de rouge des salles de l’Alhambra, rendues célèbres par
les lithographies enluminées de Girault de Prangey ; — beaucoup
d’établissements où l’on vend du bouillon hollandais,
à Paris, ont des splendeurs équivalentes.
Figurez-vous une salle d’une douzaine de pieds carrés
voûtée et peinte à la chaux, entourée d’une boiserie à
hauteur d’homme et d’un divan-banquette recouvert d’une
natte de paille. Au milieu, et c’est là le détail le plus élégamment
oriental, une fontaine en marbre blanc à trois
vasques superposées lance un filet d’eau qui retombe et
grésille. Dans un angle flamboie un fourneau à hotte, où
le café se fait, tasse par tasse, dans de petites cafetières de
cuivre jaune, à mesure que les consommateurs le demandent.
Aux murailles sont appliquées des étagères chargées de
rasoirs, où pendent de jolis petits miroirs de nacre, pareils
à des écrans, dans lesquels les pratiques se regardent pour
voir si elles sont accommodées à leur gré ; car, en Turquie,
tout café est en même temps une boutique de barbier ; et,
pendant que je fumais mon chibouck accroupi sur la natte,
entre un gros Turc à nez de perroquet et un maigre Persan
à nez d’aigle, en face de moi, un jeune Grec, un dandy du
Phanar, se faisait cirer la moustache et peindre les sourcils,
préalablement régularisés au moyen d’une petite pince.
L’on a l’idée, d’après la défense du Koran, que les Turcs
proscrivent absolument les images, et regardent les produits
des arts plastiques comme des œuvres d’idolâtrie : cela est
vrai en principe, mais l’on est beaucoup moins rigoureux
dans la pratique, et les cafés sont ornés de toutes sortes de
gravures du goût et du choix les plus baroques, qui ne paraissent
aucunement scandaliser l’orthodoxie musulmane.
Le café de la Fontaine, entre autres, renferme une galerie
complète, assez grotesquement caractéristique pour que j’en
transcrive ici le catalogue, relevé sur place avec le soin qu’il
mérite : un turban de derviche dessiné avec des vers du
Koran, et posé sur un trépied ; la polka nationale ; un Santon
assis sur une peau de gazelle et apprivoisant un lion du
cinabre le plus vif, sans doute un de ces lions rouges dont
parle Henri Heine dans sa préface des Reisebilder ; des études
d’animaux, par Victor Adam ; des guerriers du Khorassan
à moustaches féroces, à cimiers barbares, brandissant des
masses d’armes et montés sur des chevaux bleus à six jambes ;
Napoléon à la bataille de Ratisbonne ; les noms d’Allah et
d’Ali en beaux parafes calligraphiques, entremêlés d’arabesques
et de fleurs ; la jeune Espagnole, estampe de la rue
Saint-Jacques, avec cette épigraphe en vers de mirliton de
Saint-Cloud ou de jarretière de Temblequé :
J’ai cru voir dans tes yeux l’image du bonheur,
Aussi je te confie et ma vie et mon cœur.
Des vaisseaux turcs, des bateaux à vapeur et des caïques
dont les matelots sont représentés par des lettres turques
aux jambages prolongés en rames ; le combat de vingt-deux
Français contre deux cents Arabes ; des fakirs se
faisant suivre dans le désert par des chèvres, des antilopes
et des serpents du dessin le plus primitif ; l’empereur
de Russie et son auguste famille ; des costumes de femmes
turques ; Grivas, héros grec ; un Turc se faisant saigner ; la
bataille d’Austerlitz ; le portrait de Méhemet-Ali, pacha d’Égypte,
et celui d’un phénomène d’embonpoint ; le ballon
de Tomaski, qui a fait à Constantinople une ascension célèbre ;
un lion, un cerf, un angora, animaux de haute fantaisie,
chimères d’histoire naturelle dont on ne trouverait
les pareilles que sur des tableaux de ménageries foraines ;
des vues de l’Arsenal et des principales mosquées ; Geneviève
de Brabant, etc., etc. Tout cela bordé de petits cadres
de deux sous.
Ce mélange bizarre se retrouve partout avec quelques
variations de sujets ; la calligraphie turque y donne amicalement
la main à l’imagerie française et forme sans malice
les antithèses d’idées les plus bizarres sur les murailles bénévoles,
qui souffrent tout, comme le papier : les sirènes y
nagent à côté des bateaux à vapeur, et les héros du Schah-Nameh
y brandissent leurs haches d’armes au-dessus des
grognards de l’Empire.
C’est un vrai plaisir de prendre là une de ces petites tasses
de café trouble qu’un jeune drôle aux grands yeux noirs
vous apporte sur le bout des doigts dans un grand coquetier
de filigrane d’argent ou de cuivre découpé à jour, après une
longue course dans les rues si fatigantes de Constantinople,
et cela vous rafraîchit plus que toutes les boissons glacées ;
à la tasse de café est joint un verre d’eau, que les Turcs boivent
avant et les Francs après. On raconte même à ce sujet
une anecdote assez caractéristique. Un Européen, qui parlait
parfaitement bien les langues de l’Orient, portait le costume
musulman avec l’aisance que donne une longue habitude,
et dont le teint hâlé au chaud soleil du pays avait au plus
haut degré la teinte locale, fut reconnu Franc dans un petit
café borgne de Syrie par un pauvre Bédouin en guenilles,
incapable, assurément, de reconnaître une faute dans le pur
arabe du consommateur exotique. — « A quoi as-tu pu voir
que j’étais Franc ? » dit l’Européen, aussi contrarié que
Théophraste, appelé étranger par une marchande d’herbes,
sur le marché d’Athènes, pour un accent mal placé. — « Tu
as pris ton eau après ton café, » répondit le Bédouin.
Chacun apporte son tabac dans une blague, le café ne
fournit que le chibouck, dont le bouquin d’ambre ne peut
contracter de souillure, et le narghiléh, appareil assez compliqué
qu’il serait difficile de charrier avec soi. Le prix de
la tasse de café est de vingt paras (à peu près deux sous et
demi) ; si vous donnez une piastre (quatre sous et demi),
vous êtes un magnifique seigneur. L’argent se dépose dans
un coffre percé d’une ouverture, comme une tirelire, et
placé près de la porte.
Quoique en Turquie le premier gueux en haillons aille
s’asseoir sur le divan des cafés auprès du Turc le plus somptueusement
vêtu sans que celui-ci se recule pour éviter à
sa manche brodée d’or le contact d’une loque effilochée et
graisseuse, cependant certaines classes ont leurs lieux de
réception habituels, et le café à la fontaine de marbre, situé
entre Seraï-Bournou et la mosquée de Yeni-Djami, dans un
des plus beaux quartiers de Constantinople, est un des mieux
hantés de la ville.
Un détail charmant et tout oriental poétise ce café aux
yeux d’un Européen.
Des hirondelles ont maçonné leur nid à la voûte, et,
comme la devanture est toujours ouverte, elles entrent et
sortent d’un rapide coup d’aile, en poussant de petits cris
joyeux et en apportant des moucherons à leurs petits, sans
s’effrayer autrement de la fumée des pipes et de la présence
des consommateurs, dont leurs pennes brunes effleurent
quelquefois le fez ou le turban. Les oisillons, la tête passée
hors de l’ouverture du nid, regardent tranquillement de leurs
yeux, semblables à de petits clous noirs, les pratiques qui
vont et viennent, et s’endorment au ronflement de l’eau
dans les carafes des narghiléhs.
C’est un spectacle touchant que cette confiance de l’oiseau
dans l’homme et que ce nid dans ce café ; les Orientaux,
souvent cruels pour les hommes, sont très-doux pour les
animaux et savent s’en faire aimer ; aussi, les bêtes viennent-elles
volontiers à eux. Ils ne les inquiètent pas, comme les
Européens, par leur turbulence, leurs éclats de voix et leurs
rires perpétuels. — Les peuples réglés par la loi du fatalisme
ont quelque chose de la passivité sereine de l’animal.
Près du Tekké ou monastère des derviches tourneurs à
Péra, en face d’un cimetière annexe ou prolongement du
Petit-Champ-des-Morts, il y a un café fréquenté principalement
par les Francs et les Arméniens. C’est une grande
pièce carrée, boisée à mi-hauteur d’une boiserie jaunâtre
rehaussée de filets blancs, entourée d’un divan en tapisserie,
égayée de miroirs au cadre or et noir soutenus par des câbles
à glands dorés, ornée de petites mains de cuivre estampé
où sont accrochées des serviettes ; car ce café, comme tout
établissement de ce genre, à Constantinople, se complique
d’une barberie, pour emprunter à l’espagnol ce mot utile
qui manque au français. Sur une planche, au fond, sont
rangés les narghiléhs en cristal taillé, en verre de Bohême,
en acier damasquiné, accrochant la lumière sur leurs facettes,
et enlacés comme des Laocoons par leurs flexibles
tuyaux de maroquin, annelés de fils de laiton. Près des
narghiléhs rayonnent, pareils à des boucliers aux flancs
d’une trirème antique, de grands bassins de cuivre où le
barbier savonne la tête de ses pratiques. Sur le banc adossé
à la porte, l’on s’asseoit rêveusement et l’on regarde passer
les négociants qui se rendent à leur comptoir de Galata, ou
l’on contemple les tombes déjetées qui se penchent sur la
voie publique du haut de leur terre-plein planté de cyprès.
Le café de Beschick-Tash, sur la rive européenne du Bosphore,
est d’une construction plus pittoresque ; il ressemble à
ces cahutes soutenues par des pieux, du haut desquelles les
pêcheurs guettent le passage des bancs de poissons ; ombragé
de touffes d’arbres, fait de treillages et de planches sur pilotis,
il est baigné par le courant rapide qui lave le quai
d’Arnaut Keuï, et rafraîchi par les brises de la mer Noire ;
vu du large, il produit un gracieux effet, avec ses lumières
dont le reflet traîne sur l’eau. Une émeute perpétuelle de
caïques cherchant à aborder anime les abords de ce café
aérien, rappelant, mais avec plus d’élégance, ceux qui bordent
le golfe de Smyrne.
Pour clore cette monographie du café constantinopolitain,
citons-en un autre situé près de l’Échelle de Yeni-Djami, et
qui n’est guère fréquenté que par des matelots. L’éclairage
en est assez original : il consiste en verres remplis d’huile
où brûle une mèche et que suspend au plafond un fil de fer
tordu en spirale, comme ceux qu’on met dans les canons de
bois des petits enfants pour servir de ressort. Le cawadji
(maître du café) touche de temps en temps les verres, qui,
par la force de l’élastique, montent et redescendent, exécutant
une sorte de ballet pyrotechnique, au grand contentement
de l’assemblée, mise de façon à ne pas redouter les
taches. Un lustre composé d’une carcasse de fil d’archal représentant
un vaisseau et garni d’une quantité de lumières
qui en dessinent les lignes, complète cette illumination bizarre
et fait une allusion délicate, saisie sans peine par la
clientèle du café.
En voyant entrer un Franc, le cawadji donna, pour lui
faire honneur, une impulsion furibonde à son luminaire ;
les verres se mirent à danser ainsi que des feux follets, et le
lustre nautique tangua et roula comme une caravelle dans
une tempête en répandant une rosée d’huile rance.
Il faudrait, pour bien rendre la physionomie des habitués
de ce bouge, le crayon de Raffet ou le pinceau de Decamps ;
ce ne serait pas trop. Il y avait là des gaillards aux moustaches
rébarbatives, au nez martelé de tons violents, au teint
de cigare de Havane et de brique cuite, aux grands yeux
orientaux noirs et blancs, aux tempes rasées et bleuâtres,
d’une touche féroce et d’un accent extraordinaire, — de ces
têtes que l’on n’oublie pas quand on les a vues une fois, et
qui rendent molles toutes les sauvageries des maîtres les
plus truculents.
L’incertaine clarté des veilleuses oscillantes les ébauchait
dans la fumée de tabac par plans abruptes, par méplats
inattendus, et de fortes ombres de momie, de terre de Sienne
et de bitume relevaient énergiquement la lumière rembranesque
des reliefs. Au lieu de la tranquille muraille d’un
café, on leur rêvait involontairement pour fond les âpres
rochers d’une gorge de montagne, ou les noires anfractuosités
d’une caverne de brigands, quoique ce fussent,
après tout, les plus honnêtes gens du monde ; car des nez
recourbés, de fortes couches de hâle, des sourcils en broussaille
et des crânes à tons faisandés, ne font pas l’âme scélérate,
et ces êtres d’apparence farouche humaient leur café
et se livraient aux douceurs du kief avec une placidité étonnante
pour des mortels si caractéristiques et si dignes de
servir de modèle aux bandits de Salvator Rosa ou d’Adrien
Guignet.
Leur accoutrement consistait en vieilles vestes posées à
cru sur le torse, en larges culottes de toile à voile glacée de
brai et de goudron, en ceintures rouges montant jusqu’aux
aisselles, en tarbouches déteints, en guenilles tortillées autour
de la tête, en savates éculées, en cabans grossièrement
agrémentés, roidis dans l’eau de mer, confits dans le soleil,
merveilleux haillons qui sont pittoresques et non misérables,
défroques de lazzarone et non de pauvre, et dont les trous
laissent voir des muscles d’acier et des chairs de bronze.
Presque tous ces marins avaient les bras tatoués de rouge
et de bleu. L’homme le plus brut sent d’une manière instinctive
que l’ornement trace une ligne infranchissable de
démarcation entre lui et l’animal ; et, quand il ne peut pas
broder ses habits, il brode sa peau. Cette coutume se retrouve
partout : ce n’est pas la fille du potier Dibutade, traçant
sur un mur l’ombre de son amant, mais le sauvage incrustant
une arabesque dans son cuir fauve avec une arête
de poisson, qui a inventé le dessin.
Je vis sur ces bras aux veines saillantes, aux biceps
d’athlètes, d’abord le mach’allah talismanique qui préserve
du mauvais œil si redouté en Orient, puis des cœurs enflammés
traversés d’une flèche, absolument comme sur des
bras de tambour français ou du papier à lettre de cuisinière
amoureuse, des suras du Koran, pieux souvenirs du pèlerinage
de la Mecque, entrelacées de fleurs et de ramages,
des ancres en sautoir, des bateaux à vapeur avec leurs roues
et leur fumée en tire-bouchon.
Je remarquai surtout un fort garçon, un peu plus élégamment
déguenillé que les autres, dont les bras, nus jusqu’à
l’épaule, laissaient voir, dans un cadre d’arabesques, du côté
droit un jeune Turc, en costume de la réforme, redingote
bleue et fez rouge, tenant à la main un pot de basilic, et du
côté gauche une petite danseuse en jupon court, en corset
de péri, qui semblait s’arrêter au milieu d’une cabriole pour
accepter l’hommage fleuri du galant. Ce chef-d’œuvre de tatouage
faisait allusion, sans doute, à quelque histoire de
bonne fortune dont le prudent marin avait écrit le souvenir
sur sa peau pour le cas où il s’effacerait de son cœur.
Deux drôles effroyables, mais très-polis, me firent gracieusement
place sur le divan de paille ; et le café que je
pris là était certainement meilleur que la décoction noire
du plus célèbre café de Paris. L’absence d’ivrognerie rend
praticables les plus basses classes de Constantinople, et les
Orientaux ont une dignité naturelle inconnue chez nous. — Figurez-vous
un Turc allant la nuit chez Paul Niquet ! — De
quelles huées gouailleuses, de quelles curiosités grossières
n’eût-il pas été l’objet et la victime ! C’était ma position
dans ce bouge enfumé, et personne ne parut prendre garde
à moi et ne se permit la plus légère inconvenance. Il est
vrai que la seule boisson débitée était de l’eau colportée autour
de la salle par de jeunes enfants grecs répétant d’une
voix monotone et glapissante : Crionero, crionero (eau à la
glace), et que chez Paul Niquet on boit du bleu et de l’eau-d’aff
par excès de civilisation.
Citons encore un café assez remarquable situé près du
Vieux-Pont, à Oun-Capan, sur la Corne-d’Or, et principalement
hanté par les Grecs du Phanar. On y aborde en caïque,
et, tout en fumant sa pipe, on y jouit de la vue des barques
qui vont et viennent, et des évolutions des goëlands rasant
l’eau du bout de l’aile, ou des éperviers traçant de grands
cercles dans le bleu du ciel.
Tels sont, à quelques variations près, les types des cafés
turcs, qui ne ressemblent guère à l’idée qu’on s’en fait en
France, mais qui ne me surprirent pas, préparé que j’étais
par les cafés algériens, encore plus primitifs, si c’est possible. — Souvent
ils sont égayés par des troupes de musiciens
chantant et jouant des instruments sur des tons bizarres et
des rhythmes insaisissables pour des oreilles européennes,
mais que les Orientaux écoutent pendant des heures entières
avec des signes d’un plaisir que j’ai partagé quelquefois, je
l’avoue, dussent Meyer-Beer, Halévy et Berlioz me mépriser
profondément et me traiter de barbare. J’aurai occasion de
revenir sur ces musiciens, qui, au moins, sont pittoresques,
s’ils ne sont pas harmonieux.
VIII
CAFÉS
Le café turc du boulevard du Temple a égaré bien des
imaginations de Parisiens sur le luxe des cafés orientaux.
Constantinople reste bien loin de cette magnificence d’arcs
en cœur, de colonnettes, de miroirs et d’œufs d’autruche : — rien
n’est plus simple qu’un café turc en Turquie.
Je vais en décrire un qui peut passer pour un des plus
beaux et qui cependant ne rappelle en rien le luxe des féeries
orientales ; vous y chercheriez en vain les carreaux de
faïence vernissée, les guipures de stuc, les voûtes en ruches
d’abeille, les fenêtres à trèfles et le coloriage d’or, de vert
et de rouge des salles de l’Alhambra, rendues célèbres par
les lithographies enluminées de Girault de Prangey ; — beaucoup
d’établissements où l’on vend du bouillon hollandais,
à Paris, ont des splendeurs équivalentes.
Figurez-vous une salle d’une douzaine de pieds carrés
voûtée et peinte à la chaux, entourée d’une boiserie à
hauteur d’homme et d’un divan-banquette recouvert d’une
natte de paille. Au milieu, et c’est là le détail le plus élégamment
oriental, une fontaine en marbre blanc à trois
vasques superposées lance un filet d’eau qui retombe et
grésille. Dans un angle flamboie un fourneau à hotte, où
le café se fait, tasse par tasse, dans de petites cafetières de
cuivre jaune, à mesure que les consommateurs le demandent.
Aux murailles sont appliquées des étagères chargées de
rasoirs, où pendent de jolis petits miroirs de nacre, pareils
à des écrans, dans lesquels les pratiques se regardent pour
voir si elles sont accommodées à leur gré ; car, en Turquie,
tout café est en même temps une boutique de barbier ; et,
pendant que je fumais mon chibouck accroupi sur la natte,
entre un gros Turc à nez de perroquet et un maigre Persan
à nez d’aigle, en face de moi, un jeune Grec, un dandy du
Phanar, se faisait cirer la moustache et peindre les sourcils,
préalablement régularisés au moyen d’une petite pince.
L’on a l’idée, d’après la défense du Koran, que les Turcs
proscrivent absolument les images, et regardent les produits
des arts plastiques comme des œuvres d’idolâtrie : cela est
vrai en principe, mais l’on est beaucoup moins rigoureux
dans la pratique, et les cafés sont ornés de toutes sortes de
gravures du goût et du choix les plus baroques, qui ne paraissent
aucunement scandaliser l’orthodoxie musulmane.
Le café de la Fontaine, entre autres, renferme une galerie
complète, assez grotesquement caractéristique pour que j’en
transcrive ici le catalogue, relevé sur place avec le soin qu’il
mérite : un turban de derviche dessiné avec des vers du
Koran, et posé sur un trépied ; la polka nationale ; un Santon
assis sur une peau de gazelle et apprivoisant un lion du
cinabre le plus vif, sans doute un de ces lions rouges dont
parle Henri Heine dans sa préface des Reisebilder ; des études
d’animaux, par Victor Adam ; des guerriers du Khorassan
à moustaches féroces, à cimiers barbares, brandissant des
masses d’armes et montés sur des chevaux bleus à six jambes ;
Napoléon à la bataille de Ratisbonne ; les noms d’Allah et
d’Ali en beaux parafes calligraphiques, entremêlés d’arabesques
et de fleurs ; la jeune Espagnole, estampe de la rue
Saint-Jacques, avec cette épigraphe en vers de mirliton de
Saint-Cloud ou de jarretière de Temblequé :
J’ai cru voir dans tes yeux l’image du bonheur,
Aussi je te confie et ma vie et mon cœur.
Des vaisseaux turcs, des bateaux à vapeur et des caïques
dont les matelots sont représentés par des lettres turques
aux jambages prolongés en rames ; le combat de vingt-deux
Français contre deux cents Arabes ; des fakirs se
faisant suivre dans le désert par des chèvres, des antilopes
et des serpents du dessin le plus primitif ; l’empereur
de Russie et son auguste famille ; des costumes de femmes
turques ; Grivas, héros grec ; un Turc se faisant saigner ; la
bataille d’Austerlitz ; le portrait de Méhemet-Ali, pacha d’Égypte,
et celui d’un phénomène d’embonpoint ; le ballon
de Tomaski, qui a fait à Constantinople une ascension célèbre ;
un lion, un cerf, un angora, animaux de haute fantaisie,
chimères d’histoire naturelle dont on ne trouverait
les pareilles que sur des tableaux de ménageries foraines ;
des vues de l’Arsenal et des principales mosquées ; Geneviève
de Brabant, etc., etc. Tout cela bordé de petits cadres
de deux sous.
Ce mélange bizarre se retrouve partout avec quelques
variations de sujets ; la calligraphie turque y donne amicalement
la main à l’imagerie française et forme sans malice
les antithèses d’idées les plus bizarres sur les murailles bénévoles,
qui souffrent tout, comme le papier : les sirènes y
nagent à côté des bateaux à vapeur, et les héros du Schah-Nameh
y brandissent leurs haches d’armes au-dessus des
grognards de l’Empire.
C’est un vrai plaisir de prendre là une de ces petites tasses
de café trouble qu’un jeune drôle aux grands yeux noirs
vous apporte sur le bout des doigts dans un grand coquetier
de filigrane d’argent ou de cuivre découpé à jour, après une
longue course dans les rues si fatigantes de Constantinople,
et cela vous rafraîchit plus que toutes les boissons glacées ;
à la tasse de café est joint un verre d’eau, que les Turcs boivent
avant et les Francs après. On raconte même à ce sujet
une anecdote assez caractéristique. Un Européen, qui parlait
parfaitement bien les langues de l’Orient, portait le costume
musulman avec l’aisance que donne une longue habitude,
et dont le teint hâlé au chaud soleil du pays avait au plus
haut degré la teinte locale, fut reconnu Franc dans un petit
café borgne de Syrie par un pauvre Bédouin en guenilles,
incapable, assurément, de reconnaître une faute dans le pur
arabe du consommateur exotique. — « A quoi as-tu pu voir
que j’étais Franc ? » dit l’Européen, aussi contrarié que
Théophraste, appelé étranger par une marchande d’herbes,
sur le marché d’Athènes, pour un accent mal placé. — « Tu
as pris ton eau après ton café, » répondit le Bédouin.
Chacun apporte son tabac dans une blague, le café ne
fournit que le chibouck, dont le bouquin d’ambre ne peut
contracter de souillure, et le narghiléh, appareil assez compliqué
qu’il serait difficile de charrier avec soi. Le prix de
la tasse de café est de vingt paras (à peu près deux sous et
demi) ; si vous donnez une piastre (quatre sous et demi),
vous êtes un magnifique seigneur. L’argent se dépose dans
un coffre percé d’une ouverture, comme une tirelire, et
placé près de la porte.
Quoique en Turquie le premier gueux en haillons aille
s’asseoir sur le divan des cafés auprès du Turc le plus somptueusement
vêtu sans que celui-ci se recule pour éviter à
sa manche brodée d’or le contact d’une loque effilochée et
graisseuse, cependant certaines classes ont leurs lieux de
réception habituels, et le café à la fontaine de marbre, situé
entre Seraï-Bournou et la mosquée de Yeni-Djami, dans un
des plus beaux quartiers de Constantinople, est un des mieux
hantés de la ville.
Un détail charmant et tout oriental poétise ce café aux
yeux d’un Européen.
Des hirondelles ont maçonné leur nid à la voûte, et,
comme la devanture est toujours ouverte, elles entrent et
sortent d’un rapide coup d’aile, en poussant de petits cris
joyeux et en apportant des moucherons à leurs petits, sans
s’effrayer autrement de la fumée des pipes et de la présence
des consommateurs, dont leurs pennes brunes effleurent
quelquefois le fez ou le turban. Les oisillons, la tête passée
hors de l’ouverture du nid, regardent tranquillement de leurs
yeux, semblables à de petits clous noirs, les pratiques qui
vont et viennent, et s’endorment au ronflement de l’eau
dans les carafes des narghiléhs.
C’est un spectacle touchant que cette confiance de l’oiseau
dans l’homme et que ce nid dans ce café ; les Orientaux,
souvent cruels pour les hommes, sont très-doux pour les
animaux et savent s’en faire aimer ; aussi, les bêtes viennent-elles
volontiers à eux. Ils ne les inquiètent pas, comme les
Européens, par leur turbulence, leurs éclats de voix et leurs
rires perpétuels. — Les peuples réglés par la loi du fatalisme
ont quelque chose de la passivité sereine de l’animal.
Près du Tekké ou monastère des derviches tourneurs à
Péra, en face d’un cimetière annexe ou prolongement du
Petit-Champ-des-Morts, il y a un café fréquenté principalement
par les Francs et les Arméniens. C’est une grande
pièce carrée, boisée à mi-hauteur d’une boiserie jaunâtre
rehaussée de filets blancs, entourée d’un divan en tapisserie,
égayée de miroirs au cadre or et noir soutenus par des câbles
à glands dorés, ornée de petites mains de cuivre estampé
où sont accrochées des serviettes ; car ce café, comme tout
établissement de ce genre, à Constantinople, se complique
d’une barberie, pour emprunter à l’espagnol ce mot utile
qui manque au français. Sur une planche, au fond, sont
rangés les narghiléhs en cristal taillé, en verre de Bohême,
en acier damasquiné, accrochant la lumière sur leurs facettes,
et enlacés comme des Laocoons par leurs flexibles
tuyaux de maroquin, annelés de fils de laiton. Près des
narghiléhs rayonnent, pareils à des boucliers aux flancs
d’une trirème antique, de grands bassins de cuivre où le
barbier savonne la tête de ses pratiques. Sur le banc adossé
à la porte, l’on s’asseoit rêveusement et l’on regarde passer
les négociants qui se rendent à leur comptoir de Galata, ou
l’on contemple les tombes déjetées qui se penchent sur la
voie publique du haut de leur terre-plein planté de cyprès.
Le café de Beschick-Tash, sur la rive européenne du Bosphore,
est d’une construction plus pittoresque ; il ressemble à
ces cahutes soutenues par des pieux, du haut desquelles les
pêcheurs guettent le passage des bancs de poissons ; ombragé
de touffes d’arbres, fait de treillages et de planches sur pilotis,
il est baigné par le courant rapide qui lave le quai
d’Arnaut Keuï, et rafraîchi par les brises de la mer Noire ;
vu du large, il produit un gracieux effet, avec ses lumières
dont le reflet traîne sur l’eau. Une émeute perpétuelle de
caïques cherchant à aborder anime les abords de ce café
aérien, rappelant, mais avec plus d’élégance, ceux qui bordent
le golfe de Smyrne.
Pour clore cette monographie du café constantinopolitain,
citons-en un autre situé près de l’Échelle de Yeni-Djami, et
qui n’est guère fréquenté que par des matelots. L’éclairage
en est assez original : il consiste en verres remplis d’huile
où brûle une mèche et que suspend au plafond un fil de fer
tordu en spirale, comme ceux qu’on met dans les canons de
bois des petits enfants pour servir de ressort. Le cawadji
(maître du café) touche de temps en temps les verres, qui,
par la force de l’élastique, montent et redescendent, exécutant
une sorte de ballet pyrotechnique, au grand contentement
de l’assemblée, mise de façon à ne pas redouter les
taches. Un lustre composé d’une carcasse de fil d’archal représentant
un vaisseau et garni d’une quantité de lumières
qui en dessinent les lignes, complète cette illumination bizarre
et fait une allusion délicate, saisie sans peine par la
clientèle du café.
En voyant entrer un Franc, le cawadji donna, pour lui
faire honneur, une impulsion furibonde à son luminaire ;
les verres se mirent à danser ainsi que des feux follets, et le
lustre nautique tangua et roula comme une caravelle dans
une tempête en répandant une rosée d’huile rance.
Il faudrait, pour bien rendre la physionomie des habitués
de ce bouge, le crayon de Raffet ou le pinceau de Decamps ;
ce ne serait pas trop. Il y avait là des gaillards aux moustaches
rébarbatives, au nez martelé de tons violents, au teint
de cigare de Havane et de brique cuite, aux grands yeux
orientaux noirs et blancs, aux tempes rasées et bleuâtres,
d’une touche féroce et d’un accent extraordinaire, — de ces
têtes que l’on n’oublie pas quand on les a vues une fois, et
qui rendent molles toutes les sauvageries des maîtres les
plus truculents.
L’incertaine clarté des veilleuses oscillantes les ébauchait
dans la fumée de tabac par plans abruptes, par méplats
inattendus, et de fortes ombres de momie, de terre de Sienne
et de bitume relevaient énergiquement la lumière rembranesque
des reliefs. Au lieu de la tranquille muraille d’un
café, on leur rêvait involontairement pour fond les âpres
rochers d’une gorge de montagne, ou les noires anfractuosités
d’une caverne de brigands, quoique ce fussent,
après tout, les plus honnêtes gens du monde ; car des nez
recourbés, de fortes couches de hâle, des sourcils en broussaille
et des crânes à tons faisandés, ne font pas l’âme scélérate,
et ces êtres d’apparence farouche humaient leur café
et se livraient aux douceurs du kief avec une placidité étonnante
pour des mortels si caractéristiques et si dignes de
servir de modèle aux bandits de Salvator Rosa ou d’Adrien
Guignet.
Leur accoutrement consistait en vieilles vestes posées à
cru sur le torse, en larges culottes de toile à voile glacée de
brai et de goudron, en ceintures rouges montant jusqu’aux
aisselles, en tarbouches déteints, en guenilles tortillées autour
de la tête, en savates éculées, en cabans grossièrement
agrémentés, roidis dans l’eau de mer, confits dans le soleil,
merveilleux haillons qui sont pittoresques et non misérables,
défroques de lazzarone et non de pauvre, et dont les trous
laissent voir des muscles d’acier et des chairs de bronze.
Presque tous ces marins avaient les bras tatoués de rouge
et de bleu. L’homme le plus brut sent d’une manière instinctive
que l’ornement trace une ligne infranchissable de
démarcation entre lui et l’animal ; et, quand il ne peut pas
broder ses habits, il brode sa peau. Cette coutume se retrouve
partout : ce n’est pas la fille du potier Dibutade, traçant
sur un mur l’ombre de son amant, mais le sauvage incrustant
une arabesque dans son cuir fauve avec une arête
de poisson, qui a inventé le dessin.
Je vis sur ces bras aux veines saillantes, aux biceps
d’athlètes, d’abord le mach’allah talismanique qui préserve
du mauvais œil si redouté en Orient, puis des cœurs enflammés
traversés d’une flèche, absolument comme sur des
bras de tambour français ou du papier à lettre de cuisinière
amoureuse, des suras du Koran, pieux souvenirs du pèlerinage
de la Mecque, entrelacées de fleurs et de ramages,
des ancres en sautoir, des bateaux à vapeur avec leurs roues
et leur fumée en tire-bouchon.
Je remarquai surtout un fort garçon, un peu plus élégamment
déguenillé que les autres, dont les bras, nus jusqu’à
l’épaule, laissaient voir, dans un cadre d’arabesques, du côté
droit un jeune Turc, en costume de la réforme, redingote
bleue et fez rouge, tenant à la main un pot de basilic, et du
côté gauche une petite danseuse en jupon court, en corset
de péri, qui semblait s’arrêter au milieu d’une cabriole pour
accepter l’hommage fleuri du galant. Ce chef-d’œuvre de tatouage
faisait allusion, sans doute, à quelque histoire de
bonne fortune dont le prudent marin avait écrit le souvenir
sur sa peau pour le cas où il s’effacerait de son cœur.
Deux drôles effroyables, mais très-polis, me firent gracieusement
place sur le divan de paille ; et le café que je
pris là était certainement meilleur que la décoction noire
du plus célèbre café de Paris. L’absence d’ivrognerie rend
praticables les plus basses classes de Constantinople, et les
Orientaux ont une dignité naturelle inconnue chez nous. — Figurez-vous
un Turc allant la nuit chez Paul Niquet ! — De
quelles huées gouailleuses, de quelles curiosités grossières
n’eût-il pas été l’objet et la victime ! C’était ma position
dans ce bouge enfumé, et personne ne parut prendre garde
à moi et ne se permit la plus légère inconvenance. Il est
vrai que la seule boisson débitée était de l’eau colportée autour
de la salle par de jeunes enfants grecs répétant d’une
voix monotone et glapissante : Crionero, crionero (eau à la
glace), et que chez Paul Niquet on boit du bleu et de l’eau-d’aff
par excès de civilisation.
Citons encore un café assez remarquable situé près du
Vieux-Pont, à Oun-Capan, sur la Corne-d’Or, et principalement
hanté par les Grecs du Phanar. On y aborde en caïque,
et, tout en fumant sa pipe, on y jouit de la vue des barques
qui vont et viennent, et des évolutions des goëlands rasant
l’eau du bout de l’aile, ou des éperviers traçant de grands
cercles dans le bleu du ciel.
Tels sont, à quelques variations près, les types des cafés
turcs, qui ne ressemblent guère à l’idée qu’on s’en fait en
France, mais qui ne me surprirent pas, préparé que j’étais
par les cafés algériens, encore plus primitifs, si c’est possible. — Souvent
ils sont égayés par des troupes de musiciens
chantant et jouant des instruments sur des tons bizarres et
des rhythmes insaisissables pour des oreilles européennes,
mais que les Orientaux écoutent pendant des heures entières
avec des signes d’un plaisir que j’ai partagé quelquefois, je
l’avoue, dussent Meyer-Beer, Halévy et Berlioz me mépriser
profondément et me traiter de barbare. J’aurai occasion de
revenir sur ces musiciens, qui, au moins, sont pittoresques,
s’ils ne sont pas harmonieux.