Scène II
ancien comte de Guiche, puis LE BRET et RAGUENEAU.
Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
Toujours en deuil ?
Toujours.
Aussi fidèle ?
Aussi.
Vous m’avez pardonné ?
Puisque je suis ici.
Vraiment c’était un être ?…
Il fallait le connaître !
Ah ! Il fallait ?… Je l’ai trop peu connu, peut-être !
…Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
Même mort, vous l’aimez ?
Quelquefois il me semble
Qu’il n’est mort qu’à demi, que nos cœurs sont ensemble,
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
Oui, souvent.
— Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
Il vient ; c’est régulier ; sous cet arbre où vous êtes
On place son fauteuil, s’il fait beau ; je l’attends
En brodant ; l’heure sonne ; au dernier coup, j’entends
— Car je ne tourne plus même le front ! — sa canne
Descendre le perron ; il s’assied ; il ricane
De ma tapisserie éternelle ; il me fait
La chronique de la semaine, et…
Tiens, Le Bret !
Comment va notre ami ?
Mal.
Oh !
Il exagère !
Tout ce que j’ai prédit : l’abandon, la misère !…
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
Les faux braves, les plagiaires, — tout le monde.
Mais son épée inspire une terreur profonde.
On ne viendra jamais à bout de lui.
Qui sait ?
Ce que je crains, ce n’est pas les attaques, c’est
La solitude, la famine, c’est Décembre
Entrant à pas de loup dans son obscure chambre :
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
— Il serre chaque jour, d’un cran, son ceinturon.
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
Il n’a plus qu’un petit habit de serge noire.
Ah ! celui-là n’est pas parvenu ! — C’est égal,
Ne le plaignez pas trop.
Monsieur le maréchal !…
Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes,
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
Monsieur le duc !…
Je sais, oui : j’ai tout ; il n’a rien…
Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
Adieu.
Je vous conduis.
Oui, parfois, je l’envie.
— Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,
On sent, — n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! —
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d’illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
Vous voilà bien rêveur ?…
Eh ! oui !
Monsieur Le Bret !
Vous permettez ? Un mot.
(Il va à Le Bret, et à mi-voix.)
C’est vrai : nul n’oserait
Attaquer votre ami ; mais beaucoup l’ont en haine ;
Et quelqu’un me disait, hier, au jeu, chez la Reine :
« Ce Cyrano pourrait mourir d’un accident. »
Ah ?
Oui. Qu’il sorte peu. Qu’il soit prudent.
Prudent !
Il va venir. Je vais l’avertir. Oui, mais !…
Qu’est-ce ?
Ragueneau veut vous voir, Madame.
Qu’on le laisse
Entrer.
(Au duc et à Le Bret.)
Il vient crier misère. Étant un jour
Parti pour être auteur, il devint tour à tour
Chantre…
Étuviste…
Acteur…
Bedeau…
Perruquier…
Maître
De théorbe…
Aujourd’hui, que pourrait-il bien être ?
Ah ! Madame !
(Il aperçoit Le Bret.)
Monsieur !
Racontez vos malheurs
À Le Bret. Je reviens.
Mais, Madame…