XXVIII
2 novembre.
L’étuve n’exige que mes soirs.
En cette date mélancolique où Paris visite ses
morts, les tombeaux m’ont attiré, et ces souvenirs
du passé qui sont les tombes de sensations éteintes.
Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait
trop de sa splendeur automnale, si différente
du tragique été calciné. Je n’ai pas pu
mettre mon âme au régime de la tristesse.
Pourtant — et plus que certains — j’ai mes
deuils. Sécheresse d’âme, alors ? Oui, dont je suis
presque irresponsable, car elle ne vient pas de mon
cœur : le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement.
Ce sable est un débris de rocs. Ce peuple
est un débris de race. Il garde à peine la mémoire
de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait
l’Espagne de sa civilisation créatrice, ceux où les
Sarrasins guerriers venaient chez nous jusqu’à
Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme
à l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui,
je ne l’ignore plus, la conquête du monde
par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la
vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante — la
gloire qui portait quelque chose de fort derrière ses
étendards. Il n’y a là (sauvage aussi) que le seul
progrès tortueux d’un mysticisme mené par des
appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement
les offrandes de vies humaines, mêlées sur
les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de douros.
Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses
sourires comme dans ses tempêtes, dans ses apaisements
comme dans ses férocités. Et c’est pourquoi,
âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance.
C’est pourquoi il m’impose cette indifférence momentanée
de la vie et de la mort, cette acceptation
du néant…
Certes, voilà des propos maussades ; je subis
aussi sans le savoir l’impression de la Toussaint :
et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses yeux
veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout,
cette jolie bête, plus câline et plus bondissante
qu’on ne saurait l’imaginer. Sa légèreté doit
faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot
qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant
valoir et moi faisant valoir Faffa, nous attirons
beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa.
— Ne sois pas offensé, ô Sidi ! Ils n’ont guère vu
de gazelles, car elles sont rares en nos contrées.
Et jamais leurs yeux curieux n’ont connu de bâton
pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes
ordres.
Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se
nommer béquille en langage précis — la tant redoutée
béquille… Mais que m’importe d’être grotesque
pour quelques jours de prudence seulement ?
Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance,
chez nous natifs de l’Europe, est bien la meilleure
résignation…
Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage
aux saints restes.
Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette
grotte où Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence — et
d’abord à la fontaine Aïn-Selam d’où
descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau.
Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers
étroits du sommet de la petite montagne.
— Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte !
Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances,
et Barka se tenait à quatre, pris d’un désir
de pirouettes. Mais bientôt cependant, la fatigue
aidant pour moi et la piété pour les autres, nous
abordâmes les lieux sacrés dans un recueillement
complet.
— Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de
richesse et de salut : car son onde parfaite, que
rapportent nos fidèles aux pays les plus distants,
guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme.
Et n’est-ce point un immense miracle, Sidi, qu’elle
ait ainsi jailli au faîte du mont ? D’où vient-elle,
cette eau bénie ? D’où ? J’ai réfléchi, et je pense, ô
Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des
Jardins du Ciel.
Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance : assez
de prose règne déjà sur l’univers contemporain. Et
puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas entièrement :
la source artésienne doit arriver (par-dessous
l’horizon en effet) des hauts plateaux du Sud,
analogues à ceux de l’Aïr dont les lointaines nappes
mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à
Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra.
— Ya Sidi ! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad
(Allah veuille lui prolonger la félicité !) vit l’eau
pure couler soudain au simple choc de son bâton, il
s’écria : « Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur
la terre ! » Puis, comme c’était l’heure sacrée de la
prière du mogh’reb, il s’agenouilla pour ses ablutions
près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant
trois fois : « O mon Seigneur, fais-moi sentir
l’odeur exquise des Paradis !… » Et dès cette heure,
ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très sainte : par le
miracle d’abord, et par le contact de son premier
flot avec un être religieux, supérieur à toute créature,
notre Sublime, notre Illustre, notre Vénéré
Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !
Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous
écoutant, ma béquille béquillant, nous parvenions
au seuil de la grotte, petite excavation sans profondeur
et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue
s’étend, libre, sur le grand Sahara de sables aux
lignes d’indicible beauté.
— IL vivait là, Sidi…
Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes,
me touchèrent plus que l’habituelle éloquence
du vieux disciple : « IL vivait là… » Sous
cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et voulu son
rêve. Et ce rêve de doctrines et de domination persiste
encore, magnifié par la renommée, agrandi par une
heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose,
les Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui
souhaitent posséder le monde jaune et noir. Mais nos
cervelles françaises, critiques et irrespectueuses,
ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent
de super-terrestre, de colossal et d’immense
pour des esprits musulmans ralliés à leur dikhr.
— IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons.
Son extase mystique était pleine d’amour des
hommes, de piété, de douceur, d’humilité. Laisse-moi
te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent
parlé et que depuis longtemps je projette de te faire
entendre : un fragment de son admirable ouvrage
que tu ne connais pas encore, intitulé : l’Or de la
Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du
monde, Bou-Saad-ed-Djazerti…
Décidément, le grand Saint a produit toute une
bibliothèque, car une foule d’autres titres édifiants
me sont devenus familiers (sans compter ceux que
j’ai déjà notés) : le Parfum du Ciel, par exemple,
les Glaives de la Foi, les Diamants du Sublime Trésor.
J’en oublie quelques-uns. Le taleb reprend ses
bonnes habitudes de transporter des bouquins
fanés dans les profondeurs du capuchon de son
beurnouss…
— C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du
Koran : « Dis : si vous aimez Dieu, suivez-moi,
Dieu vous aimera. »
Nous étions assis contre les parois mi-circulaires
de la petite grotte, suavement prostrés par le temps
très chaud. Des mouches, près de l’entrée, coupaient
les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante ;
et la vieille voix de Si-Kaddour, lente et
monotone, se mêlait au bruit de leurs ailes et formait
la basse du concert.
— « … Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais
Dieu aime aussi ceux qui ne suivent pas. Il aime
tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la
volonté même, puisque aimer une créature ou une
chose c’est la vouloir.
« Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer.
Si l’on se pénètre bien de cette vérité évidente, on
demeure persuadé que tout ce qui existe, l’infidèle
comme le croyant, est enfermé dans l’amour de
Dieu. En effet, si l’infidèle n’avait pas été l’objet de
sa sollicitude, Dieu ne l’aurait pas créé. »
Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant
signet.
— Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand
je te parlais de cette douceur de dogmes, et, spécialement
envers les Roumis, du bon sentiment de
Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.
Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient.
Tout recommence d’ailleurs sur cette
terre : la nuit après le jour, le découragement
après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi
toujours la même : « Les Djazerti sont guerriers,
dominateurs, violents. Le sang des Roumis, notre
sang, ils l’ont maintes fois versé. »
— Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb !
pour que je sois convaincu, tu n’aurais pas dû me
l’apprendre.
Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour,
pendant que je rythmais la mélopée avec un zèle
de vrai khouan soutenu par mon esprit taquin :
Demande de tous tes vœux un Chef juste
Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile !
Si de ton Chef le Sabre est affilé
Il imposera la Voie droite,
Il confirmera le Témoignage.
Prions, de par le Sabre !
Par le Sabre, ta prière sera exaucée…
— Ya Sidi : Je t’en prie, Sidi !
Mais je récitais encore :
Par le Sabre, ton aumône sera agréée,
Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée,
Par le Sabre, ta famille sera bénie,
Par le Sabre, tu seras un saint et un pur !…
— Ya Sidi ! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine
musulmane ? Dans le Koran, n’y a-t-il pas
écrit : La force, réelle manifestation de Dieu sur la
terre ?
Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire
conciliant, il se rebiffait. Il acceptait sa part
de responsabilité dans les rudesses de l’Islam.
Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter.
Et lui, voyant cela, fut terriblement confus
d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta dans des
explications où il fonçait, tête baissée, pareil au
fuyard qui court dans une ruelle.
— Ya Sidi, la vérité est avec toi ! le jugement
sain est avec toi ! Pourtant remarque ceci : le
Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait l’exhortation
que tu me répètes, n’en portait pas la faute,
si faute pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh, — tu
trouveras cette règle en nos doctrines et en les
meilleures gloses des Livres Sacrés, — l’âme du
cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer
endormie… Oui, Sidi ! Pendant que les paroles
inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et chérif
doit écouter, surpris : il devient son propre auditeur.
Et les maximes qu’il a dites, il les connaît seulement
par ses oreilles attentives, et non point par
le mouvement de ses lèvres, encore moins par
l’impulsion volontaire de son cerveau…
Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui ;
c’est l’Esprit qui parlait chez Daniel et chez Ézéchiel)
n’allait pas sans me faire sourire — en
dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes
« flairent » nos impressions avec un merveilleux
instinct. Si-Kaddour répondit avant que j’aie pu
parler :
— Ya Sidi ! Pourquoi doutes-tu ? Il n’y a rien de
plus juste et de plus naturel… Le chériff inspiré
par Allah se trouve dans la situation d’un pêcheur
de perles, qui plonge pour trouver de précieux
coquillages au fond de la mer. Le sang bourdonne
sous son crâne, ses mains s’accrochent au rocher.
Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des
coquilles pêle-mêle dans son panier. Mais les
perles, ô Sidi, les perles fines et rares, il ne les
voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même
temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent,
sur le rivage.
La parabole se déroulait doucement, à l’abri de
cette grotte miraculeuse, en ce décor de vignes et
de palmiers dont le vent tiède faisait frémir les
branches — les beaux palmiers, les arbres féconds
et précieux qu’Allah créa le sixième jour en même
temps que l’homme, parce que, sans eux, l’homme
n’aurait pu vivre au milieu des Déserts.
— Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien
Sidi-Bou-Saad aimait les arbres : on ne peut avoir
l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait au
point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers
et par quelques marchands cette oasis miraculeuse.
Il les aimait… tels des enfants chers. Il
les aime encore jusque dans le tombeau. Et les
arbres le lui rendent. Le gros figuier, près de la
mosquée, a percé le mur d’un effort de ses racines — et
voici que son étreinte enserre affectueusement
le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection.
— Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour.
— Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile.
Nous descendîmes lestement — autant qu’une
béquille aidée d’auxiliaires connaît l’allure leste.
Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et vermeil.
Des roses piquetaient les buissons près de
nous, sous les ombrages frais. Et Faffa la gazelle
humait leur parfum de son petit nez dédaigneux,
et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc,
toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais
comme nous arrivions dans la cour d’honneur, elle
partit d’un bond soudain, inexplicable, prodigieux,
pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples
du figuier.
— Viens, petite, petite !
Elle ne bougeait pas.
Alors le vieux taleb conclut triomphalement :
— Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent
la bonté qu’eut jadis le Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils
se réfugient en lui, ou en ce qui le touche…
Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je
n’étais entré jusqu’ici dans la « koubba des tombaux » :
mon équipage eût scandalisé les fidèles.
Si-Kaddour en explique le motif :
— Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu
ne pouvais pas ôter… »
Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se
déchausse point seulement en signe de respect — mais
afin que ses semelles, qui marchèrent sur des
choses impures, ne viennent pas souiller les nattes
pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique,
Clément et Miséricordieux.
Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé
aussi ma béquille à la porte, près de mes babouches.
Et j’ai suivi le grand oukil, gardien d’honneur des
sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et
dont l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait
en courtes phrases, murmurées, susurrées,
pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu obscur,
sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les
bois ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la
piété des voix chuchotantes ne parvenaient pas à
m’impressionner. Je me trouvais pris de cette
bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte
ennemi du nôtre, même si ce « nôtre », depuis
l’enfance, fut oublié.
— Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs
pierreries sont des émeraudes enchâssées d’or
massif !
Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque
travée, petites lueurs discrètes de sanctuaire. La
chaire de cèdre paraissait toute noire, d’une hostilité
qui menaçait. La niche plate où l’imam qui
conduit la prière se place debout, dans la direction
de la Mecque, le dos au public, semblait une porte
reclose sur des secrets que je ne saurai point. Tout
me déroutait, même les parfums : véhémente odeur
de musc, de santal, de benjoin, mêlée d’un relent
de moisissure, agréable et comme dépravé.
— Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine
qui soulève les dalles et enlace le saint monument.
C’était réel — mais je me demandai si c’était
naturel. Et la sécheresse morale augmentait en moi,
cette curieuse impossibilité de sentir. J’accordai
pourtant les louanges nécessaires au merveilleux
sépulcre qui s’est bâti tout seul en une nuit, avec
les pierres apportées par les pèlerins du vivant de
Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous
l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres
savaient apparemment, dans ce temps de miracles,
non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car
les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils
et du petit-fils, ne sont pas mieux travaillées que
celle du grand aïeul — cependant elles sont fort
belles : d’élégantes colonnettes ; des frises harmonieuses ;
des inscriptions dorées qui sillonnent le
marbre blanc de leurs courbes fantaisistes, proclamant
en versets du Koran que tout est poussière et
qu’Allah reste éternel.
Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur
sépulture ailleurs, en ce cimetière éloigné que je
vis un soir et d’où s’enfuirent des femmes, blancs
fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement,
après la vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de
la chaîne corporelle ; seuls les héritiers de la
baraka reposent ici, près de l’ancêtre, parmi l’ardeur
des parfums et le recueillement du silence
dévot.
Richesse et considération, tout vient à Mozafrane
pour ces dalles augustes. Elles en sont la fortune,
l’orgueil, la gloire et la raison d’exister. Elles ont,
de la primitive fondation (zaouïa signifie simplement
coin, ermitage, cellule), fait un palais et une
ville florissante. Et leur présence mélancolique décuple
pour des Arabes la volupté des richesses, la
volupté de l’amour charnel.
Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun
occupé de nos pensées divergentes.
Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement
s’éleva, semblant sortir du sol même. Cette
voix rauque et douce à la fois proférait des syllabes
confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me
jugeais impassible, le petit frisson subtil de l’approche
du mystérieux. Je sentis, jusqu’à pâlir. Là-bas
un khouan, un pèlerin déjà en extase, soupirait
sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur
éperdu, frémissant délire qui n’a pas l’âpreté des
visions indoues, parce qu’il vient des sens et non
des conceptions de l’esprit.
— Cet homme est heureux… murmura près de
mon oreille le taleb.
Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait
de jeunesse supérieure, de toutes les beautés de la
catalepsie mystique, et le tremblement de cet être
l’amenait au spasme, peu à peu.
— Il est heureux… Encore un bienfait, ô Sidi,
augmentant le nombre indicible de ceux qu’on ne
peut plus compter. O notre Sublime Maître en la
Vérité et la Voie ! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source
inépuisable de tendresse !…
Tendresse ? Mes yeux regardèrent en haut. Les
grands étendards de guerre laissaient tomber de la
voûte les plis somptueux de leurs brocarts, prêts
à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies
du Sabre bourdonnait ironiquement dans je ne
sais quelle case de mon souvenir :
Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères,
Par le Sabre, tu seras un pur khouan,
Par le Sabre, tes biens seront centuplés,
Par le Sabre, ton épouse sera à toi
Et personne autre que toi ne la verra !
Mais si le Sabre est mis au fourreau
Le mal s’emparera de toi.
Si tu es Khadi, tu deviendras injuste.
Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur.
Si tu es Khouan, tu deviendras renégat.
Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs.
Ayez foi dans le Sabre !
Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi ?
Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va…
XXVIII
2 novembre.
L’étuve n’exige que mes soirs.
En cette date mélancolique où Paris visite ses
morts, les tombeaux m’ont attiré, et ces souvenirs
du passé qui sont les tombes de sensations éteintes.
Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait
trop de sa splendeur automnale, si différente
du tragique été calciné. Je n’ai pas pu
mettre mon âme au régime de la tristesse.
Pourtant — et plus que certains — j’ai mes
deuils. Sécheresse d’âme, alors ? Oui, dont je suis
presque irresponsable, car elle ne vient pas de mon
cœur : le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement.
Ce sable est un débris de rocs. Ce peuple
est un débris de race. Il garde à peine la mémoire
de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait
l’Espagne de sa civilisation créatrice, ceux où les
Sarrasins guerriers venaient chez nous jusqu’à
Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme
à l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui,
je ne l’ignore plus, la conquête du monde
par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la
vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante — la
gloire qui portait quelque chose de fort derrière ses
étendards. Il n’y a là (sauvage aussi) que le seul
progrès tortueux d’un mysticisme mené par des
appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement
les offrandes de vies humaines, mêlées sur
les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de douros.
Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses
sourires comme dans ses tempêtes, dans ses apaisements
comme dans ses férocités. Et c’est pourquoi,
âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance.
C’est pourquoi il m’impose cette indifférence momentanée
de la vie et de la mort, cette acceptation
du néant…
Certes, voilà des propos maussades ; je subis
aussi sans le savoir l’impression de la Toussaint :
et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses yeux
veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout,
cette jolie bête, plus câline et plus bondissante
qu’on ne saurait l’imaginer. Sa légèreté doit
faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot
qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant
valoir et moi faisant valoir Faffa, nous attirons
beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa.
— Ne sois pas offensé, ô Sidi ! Ils n’ont guère vu
de gazelles, car elles sont rares en nos contrées.
Et jamais leurs yeux curieux n’ont connu de bâton
pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes
ordres.
Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se
nommer béquille en langage précis — la tant redoutée
béquille… Mais que m’importe d’être grotesque
pour quelques jours de prudence seulement ?
Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance,
chez nous natifs de l’Europe, est bien la meilleure
résignation…
Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage
aux saints restes.
Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette
grotte où Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence — et
d’abord à la fontaine Aïn-Selam d’où
descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau.
Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers
étroits du sommet de la petite montagne.
— Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte !
Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances,
et Barka se tenait à quatre, pris d’un désir
de pirouettes. Mais bientôt cependant, la fatigue
aidant pour moi et la piété pour les autres, nous
abordâmes les lieux sacrés dans un recueillement
complet.
— Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de
richesse et de salut : car son onde parfaite, que
rapportent nos fidèles aux pays les plus distants,
guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme.
Et n’est-ce point un immense miracle, Sidi, qu’elle
ait ainsi jailli au faîte du mont ? D’où vient-elle,
cette eau bénie ? D’où ? J’ai réfléchi, et je pense, ô
Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des
Jardins du Ciel.
Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance : assez
de prose règne déjà sur l’univers contemporain. Et
puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas entièrement :
la source artésienne doit arriver (par-dessous
l’horizon en effet) des hauts plateaux du Sud,
analogues à ceux de l’Aïr dont les lointaines nappes
mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à
Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra.
— Ya Sidi ! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad
(Allah veuille lui prolonger la félicité !) vit l’eau
pure couler soudain au simple choc de son bâton, il
s’écria : « Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur
la terre ! » Puis, comme c’était l’heure sacrée de la
prière du mogh’reb, il s’agenouilla pour ses ablutions
près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant
trois fois : « O mon Seigneur, fais-moi sentir
l’odeur exquise des Paradis !… » Et dès cette heure,
ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très sainte : par le
miracle d’abord, et par le contact de son premier
flot avec un être religieux, supérieur à toute créature,
notre Sublime, notre Illustre, notre Vénéré
Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !
Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous
écoutant, ma béquille béquillant, nous parvenions
au seuil de la grotte, petite excavation sans profondeur
et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue
s’étend, libre, sur le grand Sahara de sables aux
lignes d’indicible beauté.
— IL vivait là, Sidi…
Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes,
me touchèrent plus que l’habituelle éloquence
du vieux disciple : « IL vivait là… » Sous
cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et voulu son
rêve. Et ce rêve de doctrines et de domination persiste
encore, magnifié par la renommée, agrandi par une
heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose,
les Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui
souhaitent posséder le monde jaune et noir. Mais nos
cervelles françaises, critiques et irrespectueuses,
ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent
de super-terrestre, de colossal et d’immense
pour des esprits musulmans ralliés à leur dikhr.
— IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons.
Son extase mystique était pleine d’amour des
hommes, de piété, de douceur, d’humilité. Laisse-moi
te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent
parlé et que depuis longtemps je projette de te faire
entendre : un fragment de son admirable ouvrage
que tu ne connais pas encore, intitulé : l’Or de la
Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du
monde, Bou-Saad-ed-Djazerti…
Décidément, le grand Saint a produit toute une
bibliothèque, car une foule d’autres titres édifiants
me sont devenus familiers (sans compter ceux que
j’ai déjà notés) : le Parfum du Ciel, par exemple,
les Glaives de la Foi, les Diamants du Sublime Trésor.
J’en oublie quelques-uns. Le taleb reprend ses
bonnes habitudes de transporter des bouquins
fanés dans les profondeurs du capuchon de son
beurnouss…
— C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du
Koran : « Dis : si vous aimez Dieu, suivez-moi,
Dieu vous aimera. »
Nous étions assis contre les parois mi-circulaires
de la petite grotte, suavement prostrés par le temps
très chaud. Des mouches, près de l’entrée, coupaient
les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante ;
et la vieille voix de Si-Kaddour, lente et
monotone, se mêlait au bruit de leurs ailes et formait
la basse du concert.
— « … Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais
Dieu aime aussi ceux qui ne suivent pas. Il aime
tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la
volonté même, puisque aimer une créature ou une
chose c’est la vouloir.
« Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer.
Si l’on se pénètre bien de cette vérité évidente, on
demeure persuadé que tout ce qui existe, l’infidèle
comme le croyant, est enfermé dans l’amour de
Dieu. En effet, si l’infidèle n’avait pas été l’objet de
sa sollicitude, Dieu ne l’aurait pas créé. »
Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant
signet.
— Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand
je te parlais de cette douceur de dogmes, et, spécialement
envers les Roumis, du bon sentiment de
Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.
Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient.
Tout recommence d’ailleurs sur cette
terre : la nuit après le jour, le découragement
après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi
toujours la même : « Les Djazerti sont guerriers,
dominateurs, violents. Le sang des Roumis, notre
sang, ils l’ont maintes fois versé. »
— Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb !
pour que je sois convaincu, tu n’aurais pas dû me
l’apprendre.
Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour,
pendant que je rythmais la mélopée avec un zèle
de vrai khouan soutenu par mon esprit taquin :
Demande de tous tes vœux un Chef juste
Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile !
Si de ton Chef le Sabre est affilé
Il imposera la Voie droite,
Il confirmera le Témoignage.
Prions, de par le Sabre !
Par le Sabre, ta prière sera exaucée…
— Ya Sidi : Je t’en prie, Sidi !
Mais je récitais encore :
Par le Sabre, ton aumône sera agréée,
Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée,
Par le Sabre, ta famille sera bénie,
Par le Sabre, tu seras un saint et un pur !…
— Ya Sidi ! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine
musulmane ? Dans le Koran, n’y a-t-il pas
écrit : La force, réelle manifestation de Dieu sur la
terre ?
Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire
conciliant, il se rebiffait. Il acceptait sa part
de responsabilité dans les rudesses de l’Islam.
Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter.
Et lui, voyant cela, fut terriblement confus
d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta dans des
explications où il fonçait, tête baissée, pareil au
fuyard qui court dans une ruelle.
— Ya Sidi, la vérité est avec toi ! le jugement
sain est avec toi ! Pourtant remarque ceci : le
Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait l’exhortation
que tu me répètes, n’en portait pas la faute,
si faute pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh, — tu
trouveras cette règle en nos doctrines et en les
meilleures gloses des Livres Sacrés, — l’âme du
cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer
endormie… Oui, Sidi ! Pendant que les paroles
inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et chérif
doit écouter, surpris : il devient son propre auditeur.
Et les maximes qu’il a dites, il les connaît seulement
par ses oreilles attentives, et non point par
le mouvement de ses lèvres, encore moins par
l’impulsion volontaire de son cerveau…
Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui ;
c’est l’Esprit qui parlait chez Daniel et chez Ézéchiel)
n’allait pas sans me faire sourire — en
dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes
« flairent » nos impressions avec un merveilleux
instinct. Si-Kaddour répondit avant que j’aie pu
parler :
— Ya Sidi ! Pourquoi doutes-tu ? Il n’y a rien de
plus juste et de plus naturel… Le chériff inspiré
par Allah se trouve dans la situation d’un pêcheur
de perles, qui plonge pour trouver de précieux
coquillages au fond de la mer. Le sang bourdonne
sous son crâne, ses mains s’accrochent au rocher.
Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des
coquilles pêle-mêle dans son panier. Mais les
perles, ô Sidi, les perles fines et rares, il ne les
voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même
temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent,
sur le rivage.
La parabole se déroulait doucement, à l’abri de
cette grotte miraculeuse, en ce décor de vignes et
de palmiers dont le vent tiède faisait frémir les
branches — les beaux palmiers, les arbres féconds
et précieux qu’Allah créa le sixième jour en même
temps que l’homme, parce que, sans eux, l’homme
n’aurait pu vivre au milieu des Déserts.
— Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien
Sidi-Bou-Saad aimait les arbres : on ne peut avoir
l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait au
point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers
et par quelques marchands cette oasis miraculeuse.
Il les aimait… tels des enfants chers. Il
les aime encore jusque dans le tombeau. Et les
arbres le lui rendent. Le gros figuier, près de la
mosquée, a percé le mur d’un effort de ses racines — et
voici que son étreinte enserre affectueusement
le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection.
— Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour.
— Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile.
Nous descendîmes lestement — autant qu’une
béquille aidée d’auxiliaires connaît l’allure leste.
Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et vermeil.
Des roses piquetaient les buissons près de
nous, sous les ombrages frais. Et Faffa la gazelle
humait leur parfum de son petit nez dédaigneux,
et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc,
toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais
comme nous arrivions dans la cour d’honneur, elle
partit d’un bond soudain, inexplicable, prodigieux,
pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples
du figuier.
— Viens, petite, petite !
Elle ne bougeait pas.
Alors le vieux taleb conclut triomphalement :
— Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent
la bonté qu’eut jadis le Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils
se réfugient en lui, ou en ce qui le touche…
Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je
n’étais entré jusqu’ici dans la « koubba des tombaux » :
mon équipage eût scandalisé les fidèles.
Si-Kaddour en explique le motif :
— Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu
ne pouvais pas ôter… »
Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se
déchausse point seulement en signe de respect — mais
afin que ses semelles, qui marchèrent sur des
choses impures, ne viennent pas souiller les nattes
pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique,
Clément et Miséricordieux.
Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé
aussi ma béquille à la porte, près de mes babouches.
Et j’ai suivi le grand oukil, gardien d’honneur des
sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et
dont l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait
en courtes phrases, murmurées, susurrées,
pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu obscur,
sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les
bois ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la
piété des voix chuchotantes ne parvenaient pas à
m’impressionner. Je me trouvais pris de cette
bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte
ennemi du nôtre, même si ce « nôtre », depuis
l’enfance, fut oublié.
— Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs
pierreries sont des émeraudes enchâssées d’or
massif !
Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque
travée, petites lueurs discrètes de sanctuaire. La
chaire de cèdre paraissait toute noire, d’une hostilité
qui menaçait. La niche plate où l’imam qui
conduit la prière se place debout, dans la direction
de la Mecque, le dos au public, semblait une porte
reclose sur des secrets que je ne saurai point. Tout
me déroutait, même les parfums : véhémente odeur
de musc, de santal, de benjoin, mêlée d’un relent
de moisissure, agréable et comme dépravé.
— Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine
qui soulève les dalles et enlace le saint monument.
C’était réel — mais je me demandai si c’était
naturel. Et la sécheresse morale augmentait en moi,
cette curieuse impossibilité de sentir. J’accordai
pourtant les louanges nécessaires au merveilleux
sépulcre qui s’est bâti tout seul en une nuit, avec
les pierres apportées par les pèlerins du vivant de
Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous
l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres
savaient apparemment, dans ce temps de miracles,
non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car
les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils
et du petit-fils, ne sont pas mieux travaillées que
celle du grand aïeul — cependant elles sont fort
belles : d’élégantes colonnettes ; des frises harmonieuses ;
des inscriptions dorées qui sillonnent le
marbre blanc de leurs courbes fantaisistes, proclamant
en versets du Koran que tout est poussière et
qu’Allah reste éternel.
Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur
sépulture ailleurs, en ce cimetière éloigné que je
vis un soir et d’où s’enfuirent des femmes, blancs
fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement,
après la vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de
la chaîne corporelle ; seuls les héritiers de la
baraka reposent ici, près de l’ancêtre, parmi l’ardeur
des parfums et le recueillement du silence
dévot.
Richesse et considération, tout vient à Mozafrane
pour ces dalles augustes. Elles en sont la fortune,
l’orgueil, la gloire et la raison d’exister. Elles ont,
de la primitive fondation (zaouïa signifie simplement
coin, ermitage, cellule), fait un palais et une
ville florissante. Et leur présence mélancolique décuple
pour des Arabes la volupté des richesses, la
volupté de l’amour charnel.
Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun
occupé de nos pensées divergentes.
Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement
s’éleva, semblant sortir du sol même. Cette
voix rauque et douce à la fois proférait des syllabes
confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me
jugeais impassible, le petit frisson subtil de l’approche
du mystérieux. Je sentis, jusqu’à pâlir. Là-bas
un khouan, un pèlerin déjà en extase, soupirait
sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur
éperdu, frémissant délire qui n’a pas l’âpreté des
visions indoues, parce qu’il vient des sens et non
des conceptions de l’esprit.
— Cet homme est heureux… murmura près de
mon oreille le taleb.
Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait
de jeunesse supérieure, de toutes les beautés de la
catalepsie mystique, et le tremblement de cet être
l’amenait au spasme, peu à peu.
— Il est heureux… Encore un bienfait, ô Sidi,
augmentant le nombre indicible de ceux qu’on ne
peut plus compter. O notre Sublime Maître en la
Vérité et la Voie ! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source
inépuisable de tendresse !…
Tendresse ? Mes yeux regardèrent en haut. Les
grands étendards de guerre laissaient tomber de la
voûte les plis somptueux de leurs brocarts, prêts
à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies
du Sabre bourdonnait ironiquement dans je ne
sais quelle case de mon souvenir :
Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères,
Par le Sabre, tu seras un pur khouan,
Par le Sabre, tes biens seront centuplés,
Par le Sabre, ton épouse sera à toi
Et personne autre que toi ne la verra !
Mais si le Sabre est mis au fourreau
Le mal s’emparera de toi.
Si tu es Khadi, tu deviendras injuste.
Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur.
Si tu es Khouan, tu deviendras renégat.
Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs.
Ayez foi dans le Sabre !
Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi ?
Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va…