XXXII
8 novembre
Je reviens de la chasse.
Une simple promenade au delà des murs, pour
éprouver mes forces avant le voyage, pour ne pas
se risquer si loin, si longtemps, sans préalable
essai.
— Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil :
tu as raison ! Prends demain une bonne mule,
douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps ne
sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah,
tu fais deux pas, un jour tu fais cent pas, un jour
tu fais mille pas : c’est ainsi qu’on progresse.
Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller
de leurs richesses les palmiers tardifs. Joyeuse
récolte, la dernière de l’année, vendange saharienne
à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires.
— Ya Saïd ! Ya Mabrouk ! Ya Mohammed ! Ya
Ben-Srirr ! Chouïa, chouïa !… Par Allah, prends
garde ! Tête du Prophète, le régime m’échappe ! Le
voici tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu ! Rabbi
berra !…
Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de
fruits sucrés dus au Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient
sur des linges violets, étendus au pied des
arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans
l’air.
Et le grand oukil me disait :
— Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade.
Pourquoi ne brûlerais-tu pas quelques coups de
poudre ? Emmène Djouba !
Djouba, « grand chasseur devant le Puissant »,
vous vous en souvenez — Djouba qui connaît les
plis des sables, les touffes d’herbes sèches, les
moindres empreintes des créatures rampantes et
marchantes, les repaires des êtres blottis parmi
l’aridité fauve du Sahara. Mais ce Djouba, lui, ne
semblait nullement enchanté de m’accompagner.
Pourtant il céda, sur un signe quasi suppliant du
grand oukil (car ici l’esclave ne fait qu’à son gré la
volonté de son propriétaire).
— Allons, Djouba !
Le colosse finit par marmotter, bourru :
— Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour
la prière du Fedjeur.
Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme
heureux de la récolte et les rires excités des récolteurs.
— Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement
le grand oukil.
Le Fedjeur, minute de l’Orient… aube chatoyante,
douce et sereine…
Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme
est comprimée d’horizons étroits, parmi cet art
voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir respiré
là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité
que peuvent prendre ces actions machinales…
On garde son cerveau de civilisé — et le
corps et le cœur reviennent aux primitives sensations.
Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit,
temps éloignés qui se rejoignent en cette
molécule infime que nous sommes, humble rien
plein de jouissances trop fortes et sous lesquelles
on défaille, pris d’une heureuse, fiévreuse, passionnée,
j’oserais dire active langueur.
Nous « tournions », gardant en vue les coupoles
de Mozafrane, profilées sur le ciel de triomphant
azur. Nous avancions ensemble, les uns à pieds,
les autres sur des montures, et mon beurnouss
m’identifiait à ces hommes frustes, le beau-frère de
Djouba (un Arabe blanc) et son neveu (un khenati) — comme
aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes
serviteurs ordinaires, créatures tellement conformes
au type moyen du Saharien que je n’ai jamais
songé au détail qui pût les préciser.
Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient
quelque relief de personnalité. Les voilà, en somme,
ceux que les Djazerti ont marqués de leur empreinte,
les prototypes d’un bon khouan de classe
modeste. Voilà les Djazertïa. Ma lente chevauchée
me faisait une occasion de me rapprocher d’eux,
chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur
maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans
les sables tièdes où l’on ne trouve guère pourtant,
sauf aux abords immédiats de l’oasis, que lézards,
gerboises, scorpions, vipères à cornes — bêtes silencieuses
de l’espace sans bruit.
Le « lion du Désert » ! Quelle belle expression.
Malheureusement elle est fausse depuis des siècles.
Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions, ni panthères.
Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du
Djérid, disparaissent les gazelles, les outardes et
presque les perdreaux. Il ne reste que les chacals
(en petit nombre) et quelques porcs-épics encore
plus rares, à travers l’immense territoire dont la
grande tache pâle, sur la carte d’Afrique coloriée,
faisait rêver mon enfance. De quelle nourriture
subsisterait une faune nombreuse ? Nature morte,
nature muette, s’effritant dans la paix des choses
qui ne sont plus.
A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers,
la vie réveille. Les grands lévriers de Djouba, bondissant
çà et là, revenaient près de nous qu’ils enserraient
dans les lignes de leurs courses affolées.
— Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le kelb te
flaire. Il veut reconnaître l’odeur de ta chair.
— Les chiens sloughis, si on leur demandait leur
opinion, sont grands amateurs de viande humaine,
ajouta Bachir.
Et Djouba les approuvait en leurs dires :
— Oui, par la koubba ! c’est vrai. Quand tu
mènes les sloughis à la chasse, ils se réjouissent ;
ils se parlent au dedans d’eux-mêmes, satisfaits :
« Si mon maître tue, je mangerai ! Si mon maître
est tué, je mangerai aussi ! »
Puis le colosse en référait à son tour, sur cette
palpitante question, au témoignage de Bou-Haousse,
qu’il estime comme un « père de l’adresse et du
bras ».
Après la fâcheuse histoire du larcin des douros,
j’avais pendant quelque temps montré rancune à
mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant
le blâme général pour une pareille sévérité. Car le
vol, aux yeux du peuple arabe, n’est pas un crime,
pas même une faute grave : une simple défaillance
morale dont tout honnête homme peut souffrir, et
que tout honnête homme doit pardonner.
« Il a cherché le bien de Dieu sur sa route. »
Cet euphémisme indulgent m’enchante et me
désarme. Pourtant je souhaitais laisser aujourd’hui
Bou-Haousse au logis — et je l’eusse fait, sans le
chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une
ardeur agressive :
— Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu
de ton guide ? Qu’il n’enlève peut-être les dards
des scorpions ou les cornes des vipères ? Il est bien
vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille.
Même Ben-Ziane reconnaît cela, et lui témoigne
désormais une amitié de frère. Encore une fois,
que crains-tu de lui, ô Sidi ?
Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à
ces « idées » de ce peuple rusé, fier et sauvage,
trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions
tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions
maintenant dans la dune. Et c’était un repas tout
frugal, antique si j’ose dire, qui s’harmonisait avec
la naïveté du discours de mes hommes.
Ils se contaient, inlassables, les prodiges de
l’univers africain : monstres ou phénomènes dont
la tradition remonte si loin qu’Athènes et Rome
avaient forgé, pour exprimer ce « nouveau » toujours
renouvelé, toujours surprenant, un proverbe
spécial. Et les visions, les transformations d’animaux
devenus princes, tout ce merveilleux se
mêlait ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir,
pour Abd-el-Khader) de légendes maraboutiques
sur des personnages très variés, même autres que
les Djazerti.
« Loué soit Allah qui dirige toutes choses ! »
Leur foi se gardait absolue cependant — entière
sans être exclusive. Les « saints » d’un peu partout — de
Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah, d’Ouargla, — ils
en vantaient le pouvoir ; mais cela ne diminuait
pas à leurs yeux le prestige de leur Saint personnel,
Sidi-Bou-Saad. La terre est vaste. Le soleil luit
pour tous les miracles. Allah mène le monde : et
c’est une obéissance salutaire que de croire à tout
ce qu’il a permis et créé.
— Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de
Ghat, fit Abd-el-Khader. Un oiseau vert un jour
vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit :
« Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te
mettre en affût là-bas, où se trouve une pierre près
d’un palmier : mais ne regarde ni derrière toi, ni
à droite, ni à gauche, car tu mourrais. » Il y alla.
Je ne sais pas bien le reste ; il a tué ce qu’il a tué,
mais c’était beaucoup.
Les sables roux s’allongeaient à perte de vue,
grandioses de néant. Et les chasseurs regardaient
au fond de leur mémoire, pour y trouver de l’incroyable.
Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement
baissé :
— Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou
qu’un ange dirige ! Alors il ne craint plus les
djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je
viens chasser dans ces dunes ; je marche tant que
je distingue encore la koubba de Sidi-Bou-Saad.
Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le manteau
du Prophète ! Du reste les tolbas de la zaouïa
nous l’ont défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est
un savant remarquable (par Allah sur nous tous, il
lit le Koran sans s’asseoir !), nous a répété septante-sept
fois : « Voyagez toujours en compagnie.
Isolé, un démon vous suit : à deux, deux démons
vous tentent ; à trois, vous êtes déjà mieux préservés
des mauvaises pensées. Et sitôt que vous
êtes trois, ayez un chef… »
Le brave colosse, se taisant, demeura pensif.
Toutes les tentations de la chair, tous les détraquements
du désir, tous les dangers de la folie
étaient prévus par cette phrase des Hadits musulmans.
Et les autres chasseurs comprenaient. Ils
rêvaient. Non seulement des images terrestres passaient
derrière leurs paupières baissées, mais les
formes terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets
de l’Erg : les hatefs, dont on entend les appels
dans le vent qui souffle ; les chahams, qui mangent
le voyageur en commençant par les pieds, supplice
dont on meurt voluptueusement ; les nasnas, qui
coupent les chemins et vous font tomber dans un
gouffre d’orgies infernales. Et ces djinns ou djenoune,
ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle
a transmis à l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils
prennent la forme d’un jeune homme, plus beau
que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent
l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne
voie du salut. Puis ils effacent derrière lui ses
traces avec un coup de brise, et son corps est
perdu comme son âme…
Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud
soleil. Enfin Djouba prononça, et sa voix tremblait
imperceptiblement :
— Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve,
le Clément et le Miséricordieux…
— Amine… firent les cinq autres.
Juste à cet instant, comme un soutien moral au
milieu d’une crise d’angoisse, parvint de Mozafrane
jusqu’en notre dune l’invocation du moudden. Les
notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et
pures ; elles semblaient s’égrener, telles des perles
qui tomberaient une à une dans un bassin de
cristal.
C’était la prière de dohor…
Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant
purifiés d’eau ou de sable, ils étendirent les bras.
Oraison muette, selon le rite des Djazertïa. Génuflexions,
corps jeté au sol, dans un élan complet
d’homme qui se livre, éperdument, pour fuir les
terreurs de l’épouvante.
« Dis : Je cherche un refuge auprès de Dieu
contre Satan le Lapidé… »
Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas
avouer ma lassitude qui va donner du travail au
masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais assez
fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de
la mule, une bête énorme aux magnifiques piquants
noirs et blancs. Gibier de miséreux ou d’esclave,
paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien
découvrir, pour m’en louanger, quelque « passage »
dans le docte Sidi-Khelil.
Et les chasseurs me louangeaient, en attendant,
comme si j’eusse abattu la Bête des Heures dernières.
Et pour détourner les propos, je m’informais
d’autres bêtes, plus paisibles — celles des
troupeaux, richesse considérable de la zaouïa.
— Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra,
Sidi, m’expliqua Djouba qui s’humanisait. Ils
paissent par groupes, aux bons endroits de driss
et de chih. Nos moutons, plus considérables en
quantité que les gouttes d’eau de la mer, nous les
confions aux nomades. Seuls nos chevaux reviennent
chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux délicats,
dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné
de prendre soin…
— Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta
Bachir.
Djouba le chasseur parut très offusqué.
— Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter
de chèvres et de cabris ? Les chevaux, c’est
différent : voilà une conversation d’hommes. Oui,
par Allah ! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta
monture à gauche, nous contournerons cette dune,
et nous allons, ces chevaux saints de la zaouïa, nous
allons les rencontrer.
Étrange rencontre, véritablement, rappelant les
surprises de certains rêves. Devant les « buveurs
d’air », à la crinière touffue et fière, un cavalier en
veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et
les juments, et les étalons, comme subissant une
incantation supérieure, suivaient, tête baissée et
oreille fixe, cette frêle musique au rythme capricieux,
incertain, si humain, soupir et plainte des
vieilles races… Et peut-être « l’homme », la domination
de l’homme se symbolisaient-ils, pour leur cervelle
de bêtes domptées, en ce tendre petit bruit de
flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin.
La fantastique chevauchée défilait rapide, les
sabots s’enfonçant un peu dans le sable silencieux.
La mélopée frémissait, plus avant, plus avant, syncopes
légères… Et tout disparut derrière une butte
gagnant l’oasis bientôt proche.
— Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent,
on les permet à nos pasteurs : ils ne pourraient
sans cela conduire leurs ouailles.
Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se
rompt pour exciter les attelages, les bœufs de labour.
Mais les Arabes n’ont point le renoncement moral,
plus facile peut-être à nos moines ; cette défense
des tam-tam, des flûtes et des rhéïtas représente,
je crois, la plus forte des privations que « l’Ordre
des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles. Ils en
souffrent, et les négros davantage, tellement le
sens et le besoin de la cadence se trouvent au fond
d’eux, intensément.
Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre — celui-ci
sanctifié pourtant par son « inventeur », Iskah,
fils d’Ibrahim, que nous appelons Isaac. — Les
autres confréries musulmanes sont moins sévères — et
cependant, de nouveaux adeptes en foule se
donnent à Sidi-Bou-Saad, chaque année.
— C’est dur… gémit Bou-Haousse.
Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure
puissante. Et sa réplique, brusquement formulée,
m’impressionna — car nous sentons toujours un
émoi à entendre nos déductions sortir de bouches
étrangères, et c’étaient celles mêmes que j’avais
trouvées, quand je m’interrogeais sur ces choses
au début de mon séjour djazertique.
— Ya Bou-Haousse ! De quoi te plains-tu ? Écoute :
tu as la prière, tu as la chasse et la guerre, tu as
le couscouss, tu as la femme. Et de ces bonheurs,
chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce
qu’on te prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi
oukil, me l’a bien expliqué. Et par Allah, il est dans
le sentier droit ! Quand tu te sens une petite soif,
l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours
la sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux
que bonne, ô Bou-Haousse. Elle est divine, et alors,
entre tes lèvres coule un morceau des Paradis…
Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des
dernières heures, jeté soudain à la sécurité comme
à la joie, le chaouch se mit à scander des rimes.
Une force émanait de lui, une intense, heureuse
animalité :
La fraîcheur de l’eau vive,
Le lancement des chiens sloughis,
Le cliquetis des colliers de femmes
Vous ôtent les vers de la tête !
Ces « vers de la tête », ce sont les soucis rongeurs.
Mon Bou-Haousse approuvait : « Tu as raison.
Mleh, mleh… » Il dissertait, se grisait de
paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa :
Oui, trois choses, ô mon ami,
Effacent le chagrin :
La vue de la verdure,
La trouvaille de l’eau vive
Et la chair soyeuse des garçons et des filles.
Tous les chasseurs, ravis de cette poésie,
s’écrièrent :
— Mleh !… Gloire à Dieu qui créa l’homme et la
femme !
— Qu’il soit loué dans les siècles ! Amine.
Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés
permises. C’étaient de pieux, de bons Djazertïa qui
rentraient, le cœur léger, l’esprit tranquille et les
sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont
nous touchions le mur à créneaux…
XXXII
8 novembre
Je reviens de la chasse.
Une simple promenade au delà des murs, pour
éprouver mes forces avant le voyage, pour ne pas
se risquer si loin, si longtemps, sans préalable
essai.
— Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil :
tu as raison ! Prends demain une bonne mule,
douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps ne
sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah,
tu fais deux pas, un jour tu fais cent pas, un jour
tu fais mille pas : c’est ainsi qu’on progresse.
Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller
de leurs richesses les palmiers tardifs. Joyeuse
récolte, la dernière de l’année, vendange saharienne
à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires.
— Ya Saïd ! Ya Mabrouk ! Ya Mohammed ! Ya
Ben-Srirr ! Chouïa, chouïa !… Par Allah, prends
garde ! Tête du Prophète, le régime m’échappe ! Le
voici tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu ! Rabbi
berra !…
Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de
fruits sucrés dus au Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient
sur des linges violets, étendus au pied des
arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans
l’air.
Et le grand oukil me disait :
— Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade.
Pourquoi ne brûlerais-tu pas quelques coups de
poudre ? Emmène Djouba !
Djouba, « grand chasseur devant le Puissant »,
vous vous en souvenez — Djouba qui connaît les
plis des sables, les touffes d’herbes sèches, les
moindres empreintes des créatures rampantes et
marchantes, les repaires des êtres blottis parmi
l’aridité fauve du Sahara. Mais ce Djouba, lui, ne
semblait nullement enchanté de m’accompagner.
Pourtant il céda, sur un signe quasi suppliant du
grand oukil (car ici l’esclave ne fait qu’à son gré la
volonté de son propriétaire).
— Allons, Djouba !
Le colosse finit par marmotter, bourru :
— Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour
la prière du Fedjeur.
Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme
heureux de la récolte et les rires excités des récolteurs.
— Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement
le grand oukil.
Le Fedjeur, minute de l’Orient… aube chatoyante,
douce et sereine…
Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme
est comprimée d’horizons étroits, parmi cet art
voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir respiré
là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité
que peuvent prendre ces actions machinales…
On garde son cerveau de civilisé — et le
corps et le cœur reviennent aux primitives sensations.
Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit,
temps éloignés qui se rejoignent en cette
molécule infime que nous sommes, humble rien
plein de jouissances trop fortes et sous lesquelles
on défaille, pris d’une heureuse, fiévreuse, passionnée,
j’oserais dire active langueur.
Nous « tournions », gardant en vue les coupoles
de Mozafrane, profilées sur le ciel de triomphant
azur. Nous avancions ensemble, les uns à pieds,
les autres sur des montures, et mon beurnouss
m’identifiait à ces hommes frustes, le beau-frère de
Djouba (un Arabe blanc) et son neveu (un khenati) — comme
aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes
serviteurs ordinaires, créatures tellement conformes
au type moyen du Saharien que je n’ai jamais
songé au détail qui pût les préciser.
Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient
quelque relief de personnalité. Les voilà, en somme,
ceux que les Djazerti ont marqués de leur empreinte,
les prototypes d’un bon khouan de classe
modeste. Voilà les Djazertïa. Ma lente chevauchée
me faisait une occasion de me rapprocher d’eux,
chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur
maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans
les sables tièdes où l’on ne trouve guère pourtant,
sauf aux abords immédiats de l’oasis, que lézards,
gerboises, scorpions, vipères à cornes — bêtes silencieuses
de l’espace sans bruit.
Le « lion du Désert » ! Quelle belle expression.
Malheureusement elle est fausse depuis des siècles.
Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions, ni panthères.
Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du
Djérid, disparaissent les gazelles, les outardes et
presque les perdreaux. Il ne reste que les chacals
(en petit nombre) et quelques porcs-épics encore
plus rares, à travers l’immense territoire dont la
grande tache pâle, sur la carte d’Afrique coloriée,
faisait rêver mon enfance. De quelle nourriture
subsisterait une faune nombreuse ? Nature morte,
nature muette, s’effritant dans la paix des choses
qui ne sont plus.
A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers,
la vie réveille. Les grands lévriers de Djouba, bondissant
çà et là, revenaient près de nous qu’ils enserraient
dans les lignes de leurs courses affolées.
— Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le kelb te
flaire. Il veut reconnaître l’odeur de ta chair.
— Les chiens sloughis, si on leur demandait leur
opinion, sont grands amateurs de viande humaine,
ajouta Bachir.
Et Djouba les approuvait en leurs dires :
— Oui, par la koubba ! c’est vrai. Quand tu
mènes les sloughis à la chasse, ils se réjouissent ;
ils se parlent au dedans d’eux-mêmes, satisfaits :
« Si mon maître tue, je mangerai ! Si mon maître
est tué, je mangerai aussi ! »
Puis le colosse en référait à son tour, sur cette
palpitante question, au témoignage de Bou-Haousse,
qu’il estime comme un « père de l’adresse et du
bras ».
Après la fâcheuse histoire du larcin des douros,
j’avais pendant quelque temps montré rancune à
mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant
le blâme général pour une pareille sévérité. Car le
vol, aux yeux du peuple arabe, n’est pas un crime,
pas même une faute grave : une simple défaillance
morale dont tout honnête homme peut souffrir, et
que tout honnête homme doit pardonner.
« Il a cherché le bien de Dieu sur sa route. »
Cet euphémisme indulgent m’enchante et me
désarme. Pourtant je souhaitais laisser aujourd’hui
Bou-Haousse au logis — et je l’eusse fait, sans le
chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une
ardeur agressive :
— Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu
de ton guide ? Qu’il n’enlève peut-être les dards
des scorpions ou les cornes des vipères ? Il est bien
vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille.
Même Ben-Ziane reconnaît cela, et lui témoigne
désormais une amitié de frère. Encore une fois,
que crains-tu de lui, ô Sidi ?
Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à
ces « idées » de ce peuple rusé, fier et sauvage,
trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions
tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions
maintenant dans la dune. Et c’était un repas tout
frugal, antique si j’ose dire, qui s’harmonisait avec
la naïveté du discours de mes hommes.
Ils se contaient, inlassables, les prodiges de
l’univers africain : monstres ou phénomènes dont
la tradition remonte si loin qu’Athènes et Rome
avaient forgé, pour exprimer ce « nouveau » toujours
renouvelé, toujours surprenant, un proverbe
spécial. Et les visions, les transformations d’animaux
devenus princes, tout ce merveilleux se
mêlait ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir,
pour Abd-el-Khader) de légendes maraboutiques
sur des personnages très variés, même autres que
les Djazerti.
« Loué soit Allah qui dirige toutes choses ! »
Leur foi se gardait absolue cependant — entière
sans être exclusive. Les « saints » d’un peu partout — de
Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah, d’Ouargla, — ils
en vantaient le pouvoir ; mais cela ne diminuait
pas à leurs yeux le prestige de leur Saint personnel,
Sidi-Bou-Saad. La terre est vaste. Le soleil luit
pour tous les miracles. Allah mène le monde : et
c’est une obéissance salutaire que de croire à tout
ce qu’il a permis et créé.
— Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de
Ghat, fit Abd-el-Khader. Un oiseau vert un jour
vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit :
« Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te
mettre en affût là-bas, où se trouve une pierre près
d’un palmier : mais ne regarde ni derrière toi, ni
à droite, ni à gauche, car tu mourrais. » Il y alla.
Je ne sais pas bien le reste ; il a tué ce qu’il a tué,
mais c’était beaucoup.
Les sables roux s’allongeaient à perte de vue,
grandioses de néant. Et les chasseurs regardaient
au fond de leur mémoire, pour y trouver de l’incroyable.
Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement
baissé :
— Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou
qu’un ange dirige ! Alors il ne craint plus les
djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je
viens chasser dans ces dunes ; je marche tant que
je distingue encore la koubba de Sidi-Bou-Saad.
Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le manteau
du Prophète ! Du reste les tolbas de la zaouïa
nous l’ont défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est
un savant remarquable (par Allah sur nous tous, il
lit le Koran sans s’asseoir !), nous a répété septante-sept
fois : « Voyagez toujours en compagnie.
Isolé, un démon vous suit : à deux, deux démons
vous tentent ; à trois, vous êtes déjà mieux préservés
des mauvaises pensées. Et sitôt que vous
êtes trois, ayez un chef… »
Le brave colosse, se taisant, demeura pensif.
Toutes les tentations de la chair, tous les détraquements
du désir, tous les dangers de la folie
étaient prévus par cette phrase des Hadits musulmans.
Et les autres chasseurs comprenaient. Ils
rêvaient. Non seulement des images terrestres passaient
derrière leurs paupières baissées, mais les
formes terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets
de l’Erg : les hatefs, dont on entend les appels
dans le vent qui souffle ; les chahams, qui mangent
le voyageur en commençant par les pieds, supplice
dont on meurt voluptueusement ; les nasnas, qui
coupent les chemins et vous font tomber dans un
gouffre d’orgies infernales. Et ces djinns ou djenoune,
ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle
a transmis à l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils
prennent la forme d’un jeune homme, plus beau
que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent
l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne
voie du salut. Puis ils effacent derrière lui ses
traces avec un coup de brise, et son corps est
perdu comme son âme…
Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud
soleil. Enfin Djouba prononça, et sa voix tremblait
imperceptiblement :
— Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve,
le Clément et le Miséricordieux…
— Amine… firent les cinq autres.
Juste à cet instant, comme un soutien moral au
milieu d’une crise d’angoisse, parvint de Mozafrane
jusqu’en notre dune l’invocation du moudden. Les
notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et
pures ; elles semblaient s’égrener, telles des perles
qui tomberaient une à une dans un bassin de
cristal.
C’était la prière de dohor…
Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant
purifiés d’eau ou de sable, ils étendirent les bras.
Oraison muette, selon le rite des Djazertïa. Génuflexions,
corps jeté au sol, dans un élan complet
d’homme qui se livre, éperdument, pour fuir les
terreurs de l’épouvante.
« Dis : Je cherche un refuge auprès de Dieu
contre Satan le Lapidé… »
Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas
avouer ma lassitude qui va donner du travail au
masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais assez
fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de
la mule, une bête énorme aux magnifiques piquants
noirs et blancs. Gibier de miséreux ou d’esclave,
paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien
découvrir, pour m’en louanger, quelque « passage »
dans le docte Sidi-Khelil.
Et les chasseurs me louangeaient, en attendant,
comme si j’eusse abattu la Bête des Heures dernières.
Et pour détourner les propos, je m’informais
d’autres bêtes, plus paisibles — celles des
troupeaux, richesse considérable de la zaouïa.
— Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra,
Sidi, m’expliqua Djouba qui s’humanisait. Ils
paissent par groupes, aux bons endroits de driss
et de chih. Nos moutons, plus considérables en
quantité que les gouttes d’eau de la mer, nous les
confions aux nomades. Seuls nos chevaux reviennent
chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux délicats,
dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné
de prendre soin…
— Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta
Bachir.
Djouba le chasseur parut très offusqué.
— Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter
de chèvres et de cabris ? Les chevaux, c’est
différent : voilà une conversation d’hommes. Oui,
par Allah ! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta
monture à gauche, nous contournerons cette dune,
et nous allons, ces chevaux saints de la zaouïa, nous
allons les rencontrer.
Étrange rencontre, véritablement, rappelant les
surprises de certains rêves. Devant les « buveurs
d’air », à la crinière touffue et fière, un cavalier en
veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et
les juments, et les étalons, comme subissant une
incantation supérieure, suivaient, tête baissée et
oreille fixe, cette frêle musique au rythme capricieux,
incertain, si humain, soupir et plainte des
vieilles races… Et peut-être « l’homme », la domination
de l’homme se symbolisaient-ils, pour leur cervelle
de bêtes domptées, en ce tendre petit bruit de
flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin.
La fantastique chevauchée défilait rapide, les
sabots s’enfonçant un peu dans le sable silencieux.
La mélopée frémissait, plus avant, plus avant, syncopes
légères… Et tout disparut derrière une butte
gagnant l’oasis bientôt proche.
— Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent,
on les permet à nos pasteurs : ils ne pourraient
sans cela conduire leurs ouailles.
Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se
rompt pour exciter les attelages, les bœufs de labour.
Mais les Arabes n’ont point le renoncement moral,
plus facile peut-être à nos moines ; cette défense
des tam-tam, des flûtes et des rhéïtas représente,
je crois, la plus forte des privations que « l’Ordre
des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles. Ils en
souffrent, et les négros davantage, tellement le
sens et le besoin de la cadence se trouvent au fond
d’eux, intensément.
Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre — celui-ci
sanctifié pourtant par son « inventeur », Iskah,
fils d’Ibrahim, que nous appelons Isaac. — Les
autres confréries musulmanes sont moins sévères — et
cependant, de nouveaux adeptes en foule se
donnent à Sidi-Bou-Saad, chaque année.
— C’est dur… gémit Bou-Haousse.
Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure
puissante. Et sa réplique, brusquement formulée,
m’impressionna — car nous sentons toujours un
émoi à entendre nos déductions sortir de bouches
étrangères, et c’étaient celles mêmes que j’avais
trouvées, quand je m’interrogeais sur ces choses
au début de mon séjour djazertique.
— Ya Bou-Haousse ! De quoi te plains-tu ? Écoute :
tu as la prière, tu as la chasse et la guerre, tu as
le couscouss, tu as la femme. Et de ces bonheurs,
chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce
qu’on te prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi
oukil, me l’a bien expliqué. Et par Allah, il est dans
le sentier droit ! Quand tu te sens une petite soif,
l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours
la sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux
que bonne, ô Bou-Haousse. Elle est divine, et alors,
entre tes lèvres coule un morceau des Paradis…
Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des
dernières heures, jeté soudain à la sécurité comme
à la joie, le chaouch se mit à scander des rimes.
Une force émanait de lui, une intense, heureuse
animalité :
La fraîcheur de l’eau vive,
Le lancement des chiens sloughis,
Le cliquetis des colliers de femmes
Vous ôtent les vers de la tête !
Ces « vers de la tête », ce sont les soucis rongeurs.
Mon Bou-Haousse approuvait : « Tu as raison.
Mleh, mleh… » Il dissertait, se grisait de
paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa :
Oui, trois choses, ô mon ami,
Effacent le chagrin :
La vue de la verdure,
La trouvaille de l’eau vive
Et la chair soyeuse des garçons et des filles.
Tous les chasseurs, ravis de cette poésie,
s’écrièrent :
— Mleh !… Gloire à Dieu qui créa l’homme et la
femme !
— Qu’il soit loué dans les siècles ! Amine.
Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés
permises. C’étaient de pieux, de bons Djazertïa qui
rentraient, le cœur léger, l’esprit tranquille et les
sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont
nous touchions le mur à créneaux…