Scène II.
Est-ce vous, époux infortuné ?
Notre sort sans retour est-il déterminé ?
Hélas ! Qu’avez-vous vu ?
Ce que je tremble à dire.
Le malheur est au comble ; il n’est plus, cet empire[4] :
Sous le glaive étranger j’ai vu tout abattu.
De quoi nous a servi d’adorer la vertu ?
Nous étions vainement, dans une paix profonde,
Et les législateurs et l’exemple du monde ;
Vainement par nos lois l’univers fut instruit :
La sagesse n’est rien ; la force a tout détruit.
J’ai vu de ces brigands la horde hyperborée[5],
Par des fleuves de sang se frayant une entrée
Sur les corps entassés de nos frères mourants,
Portant partout le glaive et les feux dévorants.
Ils pénètrent en foule à la demeure auguste
Où de tous les humains le plus grand, le plus juste,
D’un front majestueux attendait le trépas.
La reine évanouie était entre ses bras.
De leurs nombreux enfants ceux en qui le courage
Commençait vainement à croître avec leur âge,
Et qui pouvaient mourir les armes à la main,
Étaient déjà tombés sous le fer inhumain.
Il restait près de lui ceux dont la tendre enfance
N’avait que la faiblesse et des pleurs pour défense ;
On les voyait encore autour de lui pressés,
Tremblants à ses genoux qu’ils tenaient embrassés.
J’entre par des détours inconnus au vulgaire ;
J’approche en frémissant de ce malheureux père ;
Je vois ces vils humains, ces monstres des déserts,
À notre auguste maître osant donner des fers,
Traîner dans son palais, d’une main sanguinaire,
Le père, les enfants, et leur mourante mère.
C’est donc là leur destin ! Quel changement, ô cieux !
Ce prince infortuné tourne vers moi les yeux ;
Il m’appelle, il me dit, dans la langue sacrée,
Du conquérant tartare et du peuple ignorée :
« Conserve au moins le jour au dernier de mes fils ! »
Jugez si mes serments et mon cœur l’ont promis ;
Jugez de mon devoir quelle est la voix pressante.
J’ai senti ranimer ma force languissante ;
J’ai revolé vers vous. Les ravisseurs sanglants
Ont laissé le passage à mes pas chancelants ;
Soit que dans les fureurs de leur horrible joie,
Au pillage acharnés, occupés de leur proie,
Leur superbe mépris ait détourné les yeux ;
Soit que cet ornement d’un ministre des cieux,
Ce symbole sacré du grand dieu que j’adore,
À la férocité puisse imposer encore ;
Soit qu’enfin ce grand dieu, dans ses profonds desseins,
Pour sauver cet enfant qu’il a mis dans mes mains,
Sur leurs yeux vigilants répandant un nuage,
Ait égaré leur vue ou suspendu leur rage.
Seigneur, il serait temps encor de le sauver :
Qu’il parte avec mon fils ; je les puis enlever :
Ne désespérons point, et préparons leur fuite ;
De notre prompt départ qu’Étan ait la conduite.
Allons vers la Corée, au rivage des mers,
Aux lieux où l’océan ceint ce triste univers.
La terre a des déserts et des antres sauvages ;
Portons-y ces enfants, tandis que les ravages
N’inondent point encor ces asiles sacrés,
Éloignés du vainqueur, et peut-être ignorés.
Allons ; le temps est cher, et la plainte inutile.
Hélas ! Le fils des rois n’a pas même un asile !
J’attends les coréens ; ils viendront, mais trop tard :
Cependant la mort vole au pied de ce rempart.
Saisissons, s’il se peut, le moment favorable
De mettre en sûreté ce gage inviolable.