Scène VI.
Seigneur, votre pitié ne peut le conserver.
Ne songez qu’à l’état, que sa mort peut sauver :
Pour le salut du peuple il faut bien qu’il périsse[9].
Oui… je vois qu’il faut faire un triste sacrifice.
Écoute : cet empire est-il cher à tes yeux ?
Reconnais-tu ce dieu de la terre et des cieux,
Ce dieu que sans mélange annonçaient nos ancêtres,
Méconnu par le bonze, insulté par nos maîtres ?
Dans nos communs malheurs il est mon seul appui :
Je pleure la patrie, et n’espère qu’en lui.
Jure ici par son nom, par sa toute-puissance,
Que tu conserveras dans l’éternel silence
Le secret qu’en ton sein je dois ensevelir.
Jure-moi que tes mains oseront accomplir
Ce que les intérêts et les lois de l’empire,
Mon devoir, et mon dieu, vont par moi te prescrire.
Je le jure, et je veux, dans ces murs désolés,
Voir nos malheurs communs sur moi seul assemblés,
Si, trahissant vos vœux, et démentant mon zèle,
Ou ma bouche ou ma main vous était infidèle.
Allons, il ne m’est plus permis de reculer.
De vos yeux attendris je vois des pleurs couler.
Hélas ! De tant de maux les atteintes cruelles
Laissent donc place encore à des larmes nouvelles !
On a porté l’arrêt ! Rien ne peut le changer !
On presse ; et cet enfant, qui vous est étranger…
Étranger ! Lui ! Mon roi !
Notre roi fut son père ;
Je le sais, j’en frémis : parlez, que dois-je faire ?
On compte ici mes pas ; j’ai peu de liberté.
Sers-toi de la faveur de ton obscurité.
De ce dépôt sacré tu sais quel est l’asile :
Tu n’es point observé ; l’accès t’en est facile.
Cachons pour quelque temps cet enfant précieux
Dans le sein des tombeaux bâtis par ses aïeux.
Nous remettrons bientôt au chef de la Corée
Ce tendre rejeton d’une tige adorée.
Il peut ravir du moins à nos cruels vainqueurs
Ce malheureux enfant, l’objet de leurs terreurs :
Il peut sauver mon roi. Je prends sur moi le reste.
Et que deviendrez-vous sans ce gage funeste ?
Que pourrez-vous répondre au vainqueur irrité ?
J’ai de quoi satisfaire à sa férocité.
Vous, seigneur ?
Ô nature ! Ô devoir tyrannique !
Eh bien ?
Dans son berceau saisis mon fils unique.
Votre fils !
Songe au roi que tu dois conserver.
Prends mon fils… que son sang… je ne puis achever.
Ah ! Que m’ordonnez-vous ?
Respecte ma tendresse ;
Respecte mon malheur, et surtout ma faiblesse ;
N’oppose aucun obstacle à cet ordre sacré,
Et remplis ton devoir après l’avoir juré.
Vous m’avez arraché ce serment téméraire.
À quel devoir affreux me faut-il satisfaire ?
J’admire avec horreur ce dessein généreux ;
Mais si mon amitié…
C’en est trop, je le veux.
Je suis père ; et ce cœur, qu’un tel arrêt déchire,
S’en est dit cent fois plus que tu ne peux m’en dire.
J’ai fait taire le sang, fais taire l’amitié.
Pars.
Il faut obéir.
Laisse-moi, par pitié.