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Scène III.

ZAMTI, IDAMÉ.
idamé

Qu’ai-je vu ? Qu’a-t-on fait ? Barbare, est-il possible ?
L’avez-vous commandé ce sacrifice horrible ?

Non, je ne puis le croire ; et le ciel irrité
N’a pas dans votre sein mis tant de cruauté.
Non, vous ne serez point plus dur et plus barbare
Que la loi du vainqueur, et le fer du tartare.
Vous pleurez, malheureux !

zamti

Vous pleurez, malheureux !Ah ! Pleurez avec moi ;
Mais avec moi songez à sauver votre roi.

idamé

Que j’immole mon fils !

zamti

Que j’immole mon fils !Telle est notre misère :
Vous êtes citoyenne avant que d’être mère.

idamé

Quoi ! Sur toi la nature a si peu de pouvoir !

zamti

Elle n’en a que trop, mais moins que mon devoir ;
Et je dois plus au sang de mon malheureux maître,
Qu’à cet enfant obscur à qui j’ai donné l’être.

idamé

Non, je ne connais point cette horrible vertu.
J’ai vu nos murs en cendre, et ce trône abattu ;
J’ai pleuré de nos rois les disgrâces affreuses ;
Mais par quelles fureurs, encor plus douloureuses,
Veux-tu, de ton épouse avançant le trépas,
Livrer le sang d’un fils qu’on ne demande pas ?
Ces rois ensevelis, disparus dans la poudre,
Sont-ils pour toi des dieux dont tu craignes la foudre[11] ?
À ces dieux impuissants, dans la tombe endormis,
As-tu fait le serment d’assassiner ton fils ?
Hélas ! Grands et petits, et sujets, et monarques,
Distingués un moment par de frivoles marques[12],
Égaux par la nature, égaux par le malheur,
Tout mortel est chargé de sa propre douleur[13] ;

Sa peine lui suffit ; et, dans ce grand naufrage,
Rassembler nos débris, voilà notre partage.
Où serais-je, grand dieu, si ma crédulité
Eût tombé dans le piège à mes pas présenté ?
Auprès du fils des rois si j’étais demeurée,
La victime aux bourreaux allait être livrée,
Je cessais d’être mère, et le même couteau
Sur le corps de mon fils me plongeait au tombeau.
Grâces à mon amour, inquiète, troublée,
À ce fatal berceau l’instinct m’a rappelée.
J’ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l’ont arraché des mains des ravisseurs.
Barbare, ils n’ont point eu ta fermeté cruelle ;
J’en ai chargé soudain cette esclave fidèle,
Qui soutient de son lait ses misérables jours,
Ces jours qui périssaient sans moi, sans mon secours ;
J’ai conservé le sang du fils et de la mère,
Et j’ose dire encor de son malheureux père.

zamti

Quoi ! Mon fils est vivant !

idamé

Quoi ! Mon fils est vivant !Oui, rends grâces au ciel,
Malgré toi favorable à ton cœur paternel.
Repens-toi.

zamti

Repens-toi.Dieu des cieux, pardonnez cette joie,
Qui se mêle un moment aux pleurs où je me noie !
Ô ma chère Idamé ! Ces moments seront courts :
Vainement de mon fils vous prolongiez les jours ;
Vainement vous cachiez cette fatale offrande :
Si nous ne donnons pas le sang qu’on nous demande,
Nos tyrans soupçonneux seront bientôt vengés ;
Nos citoyens tremblants, avec nous égorgés,
Vont payer de vos soins les efforts inutiles ;
De soldats entourés, nous n’avons plus d’asiles ;
Et mon fils, qu’au trépas vous croyez arracher,
À l’œil qui le poursuit ne peut plus se cacher.
Il faut subir son sort[14].

idamé

Ah ! Cher époux, demeure ;
Écoute-moi du moins.

zamti

Hélas !… il faut qu’il meure.

idamé

Qu’il meure ! Arrête, tremble, et crains mon désespoir ;
Crains sa mère.

zamti

Je crains de trahir mon devoir.
Abandonnez le vôtre ; abandonnez ma vie
Aux détestables mains d’un conquérant impie.
C’est mon sang qu’à GENGIS il vous faut demander.
Allez, il n’aura pas de peine à l’accorder.
Dans le sang d’un époux trempez vos mains perfides ;
Allez : ce jour n’est fait que pour des parricides.
Rendez vains mes serments, sacrifiez nos lois,
Immolez votre époux, et le sang de vos rois.

idamé

De mes rois ! Va, te dis-je ; ils n’ont rien à prétendre ;
Je ne dois point mon sang en tribut à leur cendre :
Va, le nom de sujet n’est pas plus saint pour nous
Que ces noms si sacrés et de père et d’époux.
La nature et l’hymen, voilà les lois premières,
Les devoirs, les liens, des nations entières ;
Ces lois viennent des dieux ; le reste est des humains[15].
Ne me fais point haïr le sang des souverains :
Oui, sauvons l’orphelin d’un vainqueur homicide ;
Mais ne le sauvons pas au prix d’un parricide ;
Que les jours de mon fils n’achètent point ses jours :
Loin de l’abandonner, je vole à son secours ;
Je prends pitié de lui ; prends pitié de toi-même,
De ton fils innocent, de sa mère qui t’aime.

Je ne menace plus, je tombe à tes genoux.
Ô père infortuné ! Cher et cruel époux !
Pour qui j’ai méprisé, tu t’en souviens peut-être,
Ce mortel qu’aujourd’hui le sort a fait ton maître ;
Accorde-moi mon fils, accorde-moi ce sang
Que le plus r amour a formé dans mon flanc,
Et ne résiste point au cri terrible et tendre
Qu’à tes sens désolés l’amour a fait entendre.

zamti

Ah ! C’est trop abuser du charme et du pouvoir
Dont la nature et vous combattez mon devoir.
Trop faible épouse, hélas ! Si vous pouviez connaître…

idamé

Je suis faible, oui, pardonne ; une mère doit l’être.
Je n’aurai point de toi ce reproche à souffrir
Quand il faudra te suivre, et qu’il faudra mourir.
Cher époux, si tu peux au vainqueur sanguinaire,
À la place du fils, sacrifier la mère,
Je suis prête : Idamé ne se plaindra de rien ;
Et mon cœur est encore aussi grand que le tien.

zamti

Oui, j’en crois ta vertu.