Scène VI.
Arrêtez,
Arrêtez, malheureux ! Ô ciel ! Qu’alliez-vous faire ?
Nous délivrer de toi, finir notre misère,
À tant d’atrocités dérober notre sort.
Veux-tu nous envier jusques à notre mort ?
Oui… Dieu, maître des rois, à qui mon cœur s’adresse,
Témoin de mes affronts, témoin de ma faiblesse,
Toi qui mis à mes pieds tant d’états, tant de rois,
Deviendrai-je à la fin digne de mes exploits ?
Tu m’outrages, Zamti ; tu l’emportes encore
Dans un cœur né pour moi, dans un cœur que j’adore.
Ton épouse à mes yeux, victime de sa foi,
Veut mourir de ta main, plutôt que d’être à moi.
Vous apprendrez tous deux à souffrir mon empire,
Peut-être à faire plus.
Que prétends-tu nous dire ?
Quel est ce nouveau trait de l’inhumanité ?
D’où vient que notre arrêt n’est pas encor porté ?
Il va l’être, madame, et vous allez l’apprendre.
Vous me rendiez justice, et je vais vous la rendre.
À peine dans ces lieux je crois ce que j’ai vu :
Tous deux je vous admire, et vous m’avez vaincu.
Je rougis, sur le trône où m’a mis la victoire,
D’être au-dessous de vous au milieu de ma gloire.
En vain par mes exploits j’ai su me signaler ;
Vous m’avez avili : je veux vous égaler.
J’ignorais qu’un mortel pût se dompter lui-même ;
Je l’apprends ; je vous dois cette gloire suprême :
Jouissez de l’honneur d’avoir pu me changer.
Je viens vous réunir : je viens vous protéger.
Veillez, heureux époux, sur l’innocente vie
De l’enfant de vos rois, que ma main vous confie ;
Par le droit des combats j’en pouvais disposer ;
Je vous remets ce droit, dont j’allais abuser.
Croyez qu’à cet enfant, heureux dans sa misère.
Ainsi qu’à votre fils, je tiendrai lieu de père :
Vous verrez si l’on peut se fier à ma foi.
Je fus un conquérant, vous m’avez fait un roi[28].
Soyez ici des lois l’interprète suprême ;
Rendez leur ministère aussi saint que vous-même ;
Enseignez la raison, la justice, et les mœurs.
Que les peuples vaincus gouvernent les vainqueurs,
Que la sagesse règne, et préside au courage ;
Triomphez de la force, elle vous doit hommage :
J’en donnerai l’exemple, et votre souverain
Se soumet à vos lois les armes à la main.
Ciel ! Que viens-je d’entendre ? Hélas ! Puis-je vous croire ?
Êtes-vous digne enfin, seigneur, de votre gloire ?
Ah ! Vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Qui peut vous inspirer ce dessein ?
Vos vertus[29].
- ↑ Noms des acteurs qui jouèrent dans l’Orphelin de la Chine, et dans l’Épreuve réciproque, de Legrand, qui l’accompagnait : LEGRAND, LA THORILLIÈRE, DUBREUILL, SARRAZIN (Zamti), DANGEVILLE, BONNEVAL, DUBOIS, LEKAIN (Gengis), BELLECOUR, PRÉVILLE, PAULIN ; Mmes LAVOY, DROUIN, CLAIRON (ldamé), BRILLANT, Hus. — Recette : 4, 717 livres (G. A.)
- ↑ Mlle Clairon ayant supprimé ces deux vers, « Vous pouvez être très-sûre, lui écrivit Voltaire, que les sanglots n’ont pas d’autre passage que celui de la voix, et si on n’est pas accoutumé à cette expression, il faudra bien qu’on s’y accoutume. »
- ↑ On peut comparer ces vers à ceux que dit Aricie dans la Phèdre de Racine :
Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée :
Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée
D’arracher un hommage a mille autres offert,
Et d’entrer dans un cœur du toutes parts ouvert. - ↑ Tout ce récit est imité de Virgile :
· · · Fuimus Troes, fuit Ilium et ingens
Gloria Teucrorum · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · Incensa Danai dominantur in urbe.
Æn, lib. II, v. 325.
Voyez encore Æn, lib. V, v. 361, 500, etc.
- ↑ Voltaire avait employé ce mot dans son Épitre à Uranie, où il dit :
Amérique, vastes contrées,
Peuples que Dieu fit naître aux portes du Soleil,
Vous, nations hyperborées.
Laharpe fait remarquer la nouveauté de l’expression de horde hyperborée. - ↑ Toutes les éditions données du vivant de l’auteur portent alfanges. Alfange est un vieux mot tiré de l’arabe, qui signifie épée. Il a été employé en ce sens par Corneille (Cid, acte IV. sc. III). Voltaire l’a détourné de son acception et employé dans le sens de bataillons. Les éditeurs de Kehl ont substitué à ce mot celui de phalanges.
- ↑ On lit dans Horace, liv. III, ode 24 :
Campestres melius Scythæ
Quorum plaustra vagas rite trahunt domos
Vivunt, et rigidi Getæ,
Immetata quibus jugera liberas - ↑ Catilina, dans la pièce de Crébillon, dit :
· · · · · · · · · · La mort n’est qu’un instant
Que le grand cœur défie, et que le lâche attend.
C’est un soldat romain qui se donne la mort pour se dérober au supplice : Zamti est un philosophe chinois résigné à la mort. (K.) - ↑ Expedit unum hominem mori pro populo.
Jean… 18, 14. - ↑ L’abbé Mongault était très-vaporeux. Employé dans l’éducation du duc d’Orléans, fils du Régent, comme l’abbé Dubois l’avait été dans celle du Régent, il n’avait eu qu’une abbaye, et Dubois était devenu cardinal, premier ministre, quoique l’abbé Mongault lui fût supérieur en naissance, en esprit, en lumières et en probité. Il eut la faiblesse d’être malheureux de la destinée du cardinal, et il n’aurait pas voulu, sans doute, l’acheter au même prix. Un jour on lui demandait ce que c’était que les vapeurs dont il se plaignait : « C’est une terrible maladie, répondit-il, elle fait voir les choses telles qu’elles sont. » C’est dans ce même sens que ces vers de Zamti sont vrais. (K.)
- ↑ On lit dans Virgile :
Id cincrem aut manes credis curare scpultos.
Æn., IV, 31. - ↑ Voltaire, dans Son Commentaire sur Corneille, dit que marques, pour rimer à monarques, ne doivent jamais paraître dans la poésie. (B.)
- ↑ Virgile a dit :
Quisque suos patimur Manes.
Æn., VI, 743. - ↑ On lit dans Virgile :
Nec nos obniti contra, neque tendore tantum
Sufficimus : superat quoniam fortuna, soquamur..
Æn., V, 21. - ↑ On était accoutumé sur notre théâtre à voir des sujets immoler leurs enfants pour sauter ceux de leurs rois, et l’on fut étonné d’entendre dans l’Orphelin le cri de la nature. Zamti ne devait pas sacrifier son fils pour le fils de l’empereur. Un particulier, une nation même n’a pas le droit de livrer un innocent à la mort pour des vues d’utilité politique. Mais Zamti, en immolant son fils unique, faisait, à ce qu’il regardait comme son devoir, le sacrifice le plus grand qu’un homme puisse faire. En sacrifiant un étranger, il n’eût été qu’odieux ; en sacrifiant son fils, il est intéressant quoique injuste. (K.)
La censure avait fait difficulté un instant de laisser passer ces trois vers ; mais ils furent maintenus. - ↑ Il a pendant quelque temps retranché ces huit vers.
- ↑ « Je vous demande grâce aussi pour ces deux Vers, écrivait Voltaire aux comédiens. Le parterre ne hait pas ces petites excursions sur vous autres, mes-dames. »
- ↑ On avait retranché ces vers à la première représentation. Voltaire les fit rétablir. (G. A.)
- ↑ « Je vous demandé avec la plus vive instance, écrivait Voltaire à d’Argental, qu’on ne retranche rien au couplet de Mlle Clairon au troisième acte… Mme Denis, qui joue Idamé sur notre petit théâtre, serait bien fâchée que cette tirade fut plus courte. »
- ↑ On peut comparer cette situation de Gengis à celle d’Auguste, et ces vers de l’Orphelin à ceux-ci de Cinna :
Et comme notre esprit jusqu’au dernier soupir
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, - ↑ Il se ramène en soi, n’ayant plus où se prendre,
Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.
Rien ne forme plus le goût, comme le remarque M. de Voltaire, que ces comparaisons, lorsque surtout deux hommes d’un génie égal, mais très—différent, ont à exprimer un même fond d’idées, dans des circonstances et avec des accessoires qui
ne sont pas les mêmes. Ici l’un peint un tyran, et la satiété d’une âme épuisée
par des passions violentes ; et l’autre peint un conquérant, et le vide d’un cœur
qui a conservé sa sensibilité et son énergie. (K.) - ↑ Égée dit à Églé, dans l’opéra de Thésée (I, VIII) :
C’est peut-être un peu tard m’offrir à vos beaux yeux
Je ne suis plus au temps de l’aimable jeunesse ;
Mais je suis roi, belle princesse,
Et roi victorieux. - ↑ À ce vers les comédiens avaient substitué :
Mon devoir et ma loi sont au-dessus de vous.
« Je ne peux pas concevoir, écrit Voltaire à Mlle Clairon, comment on a pu ôter de votre rôle ce vers au quatrième acte. C’est assurément un des moins
mauvais de la pièce. » — On avait changé ce vers parce qu’on craignait sans doute la réplique de Gengis : Les lois, il n’en est plus. (G. A.) - ↑ Voici une scène qui pouvait prêter aux allusions : « Vous connaissez le sujet, et vous connaissez la nation, écrivait Voltaire à d’Argental. Il n’est pas douteux que la conduite d’Idamé ne fût regardée comme la condamnation d’une personne (la Pompadour), qui n’est pas Chinoise… L’application que je crains est si aisée à faire, que je n’oserais même envoyer l’ouvrage à la personne qui pourrait être l’objet de cette application. Je vais tâcher de supprimer quelques vers dont on pourrait tirer des interprétations malignes. » Et encore : « Vous croyez bien qu’ils (les partisans de Crébillon) ne manqueront pas de dire que c’est une bravade faite à sa protectrice, et Dieu sait si alors on ne lui fait pas entendre que c’est non-seulement une bravade, mais une offense et une espèce de satire »
- ↑ « Le caractère de Zamti, dit M. Hippolyte Lucas, devient comique comme celui de Georges Dandin. » Mais Voltaire lui-même avait senti tout le premier le ridicule de ce rôle. Il ne voulait pas de Zamti : « La situation d’un homme a qui on veut ôter sa femme a quelque chose de si avilissant pour lui qu’il ne faut pas qu’il paraisse : sa vue ne peut faire qu’un mauvais effet. » Ainsi écrivait-il à d’Argental ; mais d’Argental voulait cinq actes, et il fallut imaginer un Zamti. (G. A.)
- ↑ « Mes Tatares tuent tout, écrivait voltaire, et j’ai bien peur qu’ils ne fassent pleurer personne. »
- ↑ Ce sont les vers que dit Clavière, ex-ministre des finances en 1793, avant de se suicider. (G. A.)
- ↑ « La conversation de Gengis-Kan, imité de la clémence d’Auguste, dit M. Hippolyte Lucas, est malheureusement puérile. » Nous croyons que Voltaire juge mieux lorsqu’il dit lui-même : « Gengis, c’est Arlequin poli par l’amour. » C’est plutôt le Cimon de Boccace et de La Fontaine :
Cimon aima, puis devint honnête homme. (G. A.) - ↑ « Il m’est impossible de finir plus heureusement, écrivait Voltaire à d’Argental. Lekain aura assez d’esprit pour ne pas dire ce mot comme un compliment. Il le dira après un temps ; il le dira avec un enthousiasme d’attendrissement, et il fera centfois plus d’effet au’avec une péroraison inutile. »