Scène III
Ah ! (Pivotant sur les talons et avec désappointement en voyant paraître Gabrielle.) Zut ! c’est son amie !
Il paraît que c’est très urgent, madame ! très urgent !
Ah !
Madame !
Le duc de Valmonté ?
Lui-même, madame !
Ah ! parfaitement, oui, oui !… (Elle s’assied sur le canapé tandis que le duc, faisant contre fortune bon cœur, s’assied sur la chaise, — un temps d’embarras réciproque.) C’est bien vous, monsieur, qui étiez à la soirée du général Petypon du Grêlé quand je suis arrivée ?
En effet, madame ! c’est là que j’ai eu l’honneur de vous voir ! (Ils échangent une petite inclination de la tête, puis silence gêné de part et d’autre. Le duc regarde à droite et à gauche derrière lui, visiblement préoccupé de tout autre chose que de la présence de madame Petypon. Celle-ci ne comprenant rien à l’attitude du duc, promène un œil étonné du duc au public et du public au duc. Brusquement, ce dernier, à Gabrielle.) Et… et madame Petypon va bien ?
Pas mal, merci ! Un peu fatiguée par le voyage, et en plein dans l’aria des malles.
Oh ! comme c’est ennuyeux !
Qu’est-ce qu’il regarde comme ça ?
Mais, enfin, elle n’est pas souffrante ?
Qui ?
Madame Petypon ?
Ah ? (À part.) Quelle drôle de façon de parler à la troisième personne, comme un valet de chambre. (Haut.) Non ! merci bien !
Ah ! tant mieux ! tant mieux !
Mais, pardon, monsieur… je suis un peu pressée, et si vous voulez bien ?…
Mais allez donc, madame… allez donc ! ne vous occupez pas de moi ! je serais désolé !
Hein ?… Mais non, du tout ! Ce n’est pas ce que je veux dire ! Seulement, je n’ai que quelques instants à vous accorder, et alors, vous comprenez !…
C’est bien aimable à vous ! (S’asseyant.) Je n’en abuserai pas !
Vous m’excusez, n’est-ce pas ?
Mais comment donc ! (Moment de gêne de part et d’autre. Quand leurs regards se rencontrent, ils échangent une petite salutation accompagnée d’un sourire forcé. Après un temps, et pour dire quelque chose.) Bien charmante soirée, n’est-ce pas, chez le général.
Charmante, en effet !
Quel beau pays que la Touraine !
Ah ! oui !… mais…
Le verger de la France !
Ah ?
Si elle croit que ça m’amuse de bavarder comme ça avec elle. (Brusquement, à Gabrielle, en tendant machinalement son bouquet vers elle.) Voulez-vous me permettre, madame…
Oh ! merci !
Non !
Ah ?
…de vous poser une question ?
Mais… certainement.
Est-ce qu’il faut longtemps pour défaire des malles ?
Hein ! Mais je ne sais pas ! ça dépend ! quand on n’est pas dérangé… (Brusquement, en se levant.) Mais, pardon, monsieur ! Je ne suppose pas que vous soyez venu pour me parler de la Touraine et du temps qu’il faut pour défaire des malles.
Oh ! non, madame !
Le valet de chambre m’a dit que c’était pour une chose très urgente !…
Oh ! oui, madame ! très urgente !
Eh bien ! parlez, monsieur ! de quoi s’agit-il ?
De quoi ?… euh !… (Brusquement, pivotant sur les talons.) J’peux pas vous le dire !
Comment ?
Non, madame, non ! ne m’interrogez pas ! parlons de ce que vous voudrez ; mais quant à vous dire l’objet qui m’amène, n’y comptez pas !
Hein ? (À part.) Eh bien ! en voilà un original ! (Haut.) Mais, pardon, monsieur… alors, pourquoi êtes-vous ici ?
Ça, madame… (Pirouettant sur lui-même, et sur un ton malicieux.) c’est mon affaire !
Ah ?
Mais le temps passe ! Je vois que madame Petypon est occupée ; je ne veux pas la déranger le moins du monde ! je reviendrai.
Ah ?
Au revoir, madame ! je reviendrai !… je reviendrai ! (À part, sur le pas de la porte.) Plus souvent que je lui raconterai pour qu’elle aille faire des potins ! Ah ! ben !
Mais, qu’est-ce que c’est que ce toqué-là ?… (Remontant vers la porte de droite laissée ouverte par le duc.) Il vient me déranger pour me dire que la Touraine est le verger de la France ! Il en a un toupet !