Scène IV
Qui est-ce qui a sonné tout à l’heure ?
Lucien !
Toi !… Ah ! çà, depuis quand es-tu arrivée ?
Mais depuis dix minutes ! Étienne m’avait dit que tu étais sorti.
Moi, pas du tout !… C’est-à-dire que j’étais sorti pour remettre une lettre à un commissionnaire… Mais il y a vingt-cinq minutes que je suis rentré. (Brusquement, la prenant par le poignet et la faisant descendre à l’avant-scène.) Ah ! te voilà !… eh bien, tu en as fait de belles !
Moi ! Où ça ? Quand ça ? Comment ça, de belles ?
Mais, là-bas, chez mon oncle !
Ah ! non, celle-là est raide ! C’est bien à toi à me faire des reproches !
Mais, évidemment ! Te permettre de lever la main sur mon oncle !
Tu aurais peut-être voulu que j’acceptasse de sang-froid ses insultes !
Mais il n’a jamais eu l’intention de t’insulter !
Ah ! très bien ! Si tu trouves que ce qu’il m’a dit était une gracieuseté !
Enfin, quoi ?… Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Rien, rien. C’est entendu !… (Brusquement, venant s’appuyer sur le dossier du canapé comme sur la rampe d’un balcon.) Et à Mongicourt, hein ? ce pauvre Mongicourt qui ne lui avait rien fait… — Oh ! il en a ragé pendant tout le voyage ! — c’est peut-être aussi par gracieuseté qu’il lui a appliqué la main sur la figure ?
« Une gracieuseté » ! Évidemment non, ce n’est pas une gracieuseté ; mais, enfin, quand on a reçu une gifle, on éprouve le besoin de la rendre. C’est humain, ça.
Eh ! ben !… Tu étais là, il n’avait qu’à te la rendre.
À moi ?
Dame ! c’était plus logique que de la donner à Mongicourt !… Tu es mon mari ; ça te revenait !
C’est ça, comment donc !… j’aurais même dû offrir ma joue ?
Ah ! la la ! J’aurais mieux fait de ne pas y mettre les pieds, dans son sale château !… (Gagnant la gauche.) Tout ça pour arriver à me faire traiter de drôlesse.
Pourquoi as-tu pris ça pour toi ?… Il parlait peut-être d’une autre personne ! Il y a plus d’une femme à la foire qui s’appelle… Martin !
Mais qui ?
Ah ! qui ? qui ? est-ce que je sais, moi ?
J’y suis !
Tu y es ?
Il parlait de ta tante !
De ma ?… (Saisissant la balle au bond.)) Oui ! oui ! Voilà ! (À part, les yeux au ciel.) Pardonne-moi, pauvre tante, si tu m’entends là-haut !
Oh ! je suis désolée ! Qui aurait cru ça ? Une femme si charmante !… (Un temps.) C’est vrai que je l’avais trouvée tout de même un peu drôle !
Comment, « tu l’avais trouvée » ? tu ne l’as jamais vue !
Moi ? si !
Quand ?
Hier !
Hein ?
Le Général nous a présentées !
Il vous a… ! (À part, ahuri, tout en gagnant l’extrême droite.) Ah ! çà, voyons, voyons ! Je n’y suis plus, moi ! (Récapitulant.) — Elle a vu ma tante, qui n’est plus depuis huit ans ! (Un temps.) et c’est mon oncle qui la lui a présentée ??? (Haut à Gabrielle, en allant vers elle.) Voyons, tu es bien sûre que mon oncle ?…