Scène V
Voici un bouquet et une lettre pour madame !
Pour moi ?
C’est ta fête ?
Pas que je sache !
C’est le jeune homme de tout à l’heure qui m’a dit de remettre ces fleurs en mains propres à madame, avec ce mot qu’il vient d’écrire.
À moi ! mais qu’est-ce qu’il me veut encore ?
Qu’est-ce que c’est que ce monsieur ?
Je ne sais pas ; un jeune toqué !
M. le duc de Valmonté.
Nom d’un chien !
Oh !
C’est bien, allez !
Je vais le mettre dans l’eau !
Attends, donne ! Je vais te lire…
Pourquoi ça ? Je lirai bien moi-même !
Mon Dieu ! Quelle nouvelle tuile ?…
Ah !
Quoi ?
Mais il est fou ! regarde-moi ce qu’il m’écrit, cet imbécile !
Quoi donc ?
Ah ! madame ! Depuis que votre voix enchanteresse m’a dit des paroles d’amour, mon cœur est plein de vous.
Hein ?
Des paroles d’amour, moi ! Ce toupet ! (Lisant.) Hélas ! pourquoi faut-il que ma sotte timidité ait paralysé ma langue ? Vous étiez bien encourageante, cependant !
Qu’est-ce que tu dis ?
Mais, c’est de la folie ! mais, jamais !…
Je vous écris ceci pour brûler mes vaisseaux ; et quand je reviendrai tout à l’heure, vous verrez que mon éloquence sera à la hauteur de votre amour. Je vous embrasse à pleine bouche !… (Sur un ton scandalisé.) Oh !
L’impertinent !
Oh ! Gabrielle !… à ton âge !
Quoi ?
Tu as détourné le jeune duc de Valmonté ! toi !
Moi ! mais tu es fou ! À peine si je lui ai dit deux mots chez ton oncle ! et quels mots : (Se tournant à demi vers la gauche pour parler à un être imaginaire qui serait censé au no 1.) « Le Général n’est pas là ?… Non ? Je vais en profiter pour voir si on monte mes malles ! » (Se tournant vers Petypon.) Je ne vois pas dans ces paroles ?…
Les paroles ne signifient rien ! C’est l’intonation qui fait tout !… (Changeant de ton.) Tu lui as peut-être dit ça d’un air provocant ! (la voix doucereuse, l’œil en coulisse, imitant censément sa femme.) « Je vais voir… (Œillade raccrocheuse.) si on monte mes malles… » (Nouvelle œillade à blanc, puis, voix ordinaire.) On peut tout dire avec la voix !… Et c’est souvent quand on ne dit rien que l’on dit le plus de choses !
Mais je t’assure que rien dans ma voix !…
Allons donc ! comme il n’y a pas de fumée sans feu… il n’y a pas de feu sans allumage !
Je te jure, Lucien, que je n’ai rien allumé !
Eh ! bien ! c’est bien !… (Mettant la lettre dans la poche intérieure de sa redingote.) Je veux bien admettre que c’est inconsciemment ! Mais, en tous cas, je te défends, tu m’entends ? je te défends de revoir le duc ! Quand il reviendra, j’exige que tu fasses dire que tu ne reçois pas !
Oh ! ça, sur ta tête !
C’est bien ! Ma tête n’a rien à faire là-dedans ! (À part et bien scandé, tout en descendant vers la droite.) En voilà un de réglé !