Scène VI
Monsieur Mongicourt !
Ah ! voilà l’autre, maintenant !
Petypon ! Ah ! Je ne suis pas fâché de te voir, toi !
Eh ! bien, oui ! bon, bien, quoi ? Tout à l’heure ! (Tout miel, à Gabrielle, tout en la prenant amicalement par les épaules.) Veux-tu me laisser avec Mongicourt, ma chère amie ?
Oui, mon ami !… (À Mongicourt, qui arpente nerveusement la pièce.) À tout à l’heure, monsieur Mongicourt !
À tout à l’heure, madame !
Eh ! bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Comment, « qu’est-ce qu’il y a » ! tu en as de bonnes, toi ! (Déposant son chapeau sur la chaise qui est derrière le canapé.) Ah ! ça, as-tu oublié ce qui s’est passé entre le général et moi ?
Ah !… oh !
Quoi, « ah ! oh ! » Comment ! ton oncle, à propos de rien, sans provocation de ma part, m’administre une paire de gifles !…
Pardon ! tu as mal compté ! une seule !
Oh ! une ! deux !…
Oui ! C’est pas le nombre qui fait.
Et tu t’imagines que ça va en rester là ?
Alors, quoi ?… un duel ?
Eh !… Un duel.
Oh ! c’est embêtant !… Ah ! c’est embêtant !
À qui le dis-tu ?
Écoute, mon cher, je regrette vivement que l’affaire ait eu lieu avec le général, parce tu comprends, étant donné le lien de famille, je ne peux vraiment pas te servir de témoin.
Comment, « de témoin » ?
Eh ! ben ; oui ! (sur un ton facétieux.) Tu ne comptes pas te battre sans témoins !
Me battre ? mais où as-tu pris que je voulais me battre ?
Dame ! qui dit : « duel » !… Tu voudrais un duel sans te battre ?
Mais c’est à toi à te battre ! c’est pas à moi !
Hein ! Tu veux que je me batte avec le général ? Moi ?
Évidemment !
Parce qu’il t’a giflé ?
Il m’a giflé… à cause de ta femme !
Oui ! mais parce qu’il croyait que tu étais son mari.
Eh ! bien, justement ! J’en ai assez de ce rôle ! et je vais aller trouver ton oncle pour lui dire toute la vérité.
Ah ! non, mon ami ! non ! je t’en prie, hein ? Ne complique pas !
Qu’est-ce que tu dis ?
C’est vrai ça ! Je me donne un mal énorme pour sortir de ce pétrin ! Dieu merci, jusqu’ici, il n’y a pas eu d’éclat !…
Ah ! Tu trouves qu’il n’y a pas eu d’éclat ?
Enfin, il n’y a pas eu d’éclat… qui me touche !… Toi, tu es en dehors !… Ma femme ne se doute de rien ; le général est toujours confit dans son erreur ; actuellement j’ai pris mes dispositions pour que rien ne vienne modifier la situation : j’ai écrit ce matin au général que je pardonnais à ma femme et que pour sceller la réconciliation je partais ce soir avec elle en Italie.
Toi !
Dans une heure je recevrai de Rome une dépêche du docteur Troudinelli ainsi conçue : « Êtes prié venir en consultation auprès du Saint-Père qui réclame vos lumières… Troudinelli ! »
Comment le sais-tu ?
C’est moi qui l’ai rédigée.
Hein ?
Même d’abord j’avais mis « Vittorio Emanuelo ». Mais j’ai réfléchi qu’aujourd’hui les rois, avec leur manie de déplacements !… tandis que le Pape !… je suis bien sûr au moins qu’il ne bougera pas du Vatican !
Tu es machiavélique !
Et c’est ce plan si bien combiné que tu voudrais démolir, en allant manger le morceau auprès de mon oncle !
Mais enfin, tu ne peux pourtant pas me demander, pour t’être agréable, de mettre ma gifle dans ma poche avec mon mouchoir par-dessus !
Mais est-ce que je te demande ça ?
Non, vraiment, quand je pense que j’ai fait (Accompagnant chaque chiffre d’un coup de poing sur le siège du canapé.) deux cent cinquante kilomètres pour encaisser une gifle !
Oui, ça… c’est un peu loin !
Un peu !
Ah ! mais, aussi, tu es étonnant à la fin !
Hein ?
La France est assez grande, cependant ! Il faut que tu ailles juste là-bas, dans un petit pays perdu ! à La Membrole ! qui est-ce qui connaît La Membrole ? au moment où il y a une gifle dans l’air ! Tu l’as cueillie… Il y a des gens qui ont la figure malheureuse ! Tu n’avais qu’à ne pas venir !
Ah ! ben ! non, tu sais !…
En tout cas, ce n’est pas une raison pour trahir un ami ! (Avec mépris.) Tout ça pour éviter de recevoir quoi ? Un petit coup d’épée.
Pourquoi ce serait-il moi qui le recevrais ?
Quoi ? c’est ce qui te fait reculer ! Car si tu étais sûr de le donner, ça te serait bien égal d’aller sur le terrain !
Moi !
Évidemment, parce qu’alors ce ne serait plus un duel ; cela reviendrait à une opération chirurgicale : tu serais à ton affaire !… Et c’est à ça que tu t’arrêtes ?
Oh !
Tu regardes à quoi ? (Avec un superbe dédain.) à ta peau !… Ah ! fi !… (impérieusement.) Non !… non ! tu ne parleras pas… Tu fais profession d’être mon ami, dis-tu ?… eh bien ! j’invoque le secret professionnel : tu ne parleras pas !
Oui, eh bien ! c’est ce que nous verrons !
Chut ! tais-toi !
Qu’est-ce qu’il y a ?
Mon neveu est chez lui ? Oui ?
Nom d’un chien, mon oncle ! (Entraînant Mongicourt.) Viens ! Viens ! voilà le général !
Eh bien ! il arrive bien ! je vais lui dire…
Non, pas toi !… Je lui dirai, moi !… viens !… viens !
Bon ! mais, alors, tu te charges d’arranger tout ?
Oui, oui ! J’arrangerai tout ! viens ! viens !