Scène XVII
puis ÉTIENNE, MAROLLIER, VARLIN, puis GABRIELLE.
Ah ! pour ta gouverne ! afin de ne pas mêler ta femme à tout ça…
Bien, bien !
Quoi, « bien, bien » ?… Tu ne sais pas ce que je vais dire… Il est convenu avec Corignon que le véritable motif de la rencontre resterait ignoré.
Bon, bon !
Même de ses témoins…
Entendu ! Entendu !
Donc ils ne savent rien.
Bon, bon !
Le prétexte : n’importe quoi.
Oui, oui.
Vous vous battez… parce que tu aurais dit… ou qu’il aurait dit…
Entendu ! entendu.
Enfin à propos de potins… sans préciser davantage.
Oui ! oui ! Tout ce qu’on voudra. (À part, en gagnant l’extrême gauche.) Ça m’est égal, je ne me battrai pas.
Ah ! Diable, mais !…
Qu’est-ce qu’il y a encore !
Tu n’as pas de second témoin !
Ah !… non !
Je ne peux pas faire les deux témoins à moi tout seul.
Ah ! évidemment vous ne… (Brusquement.) Eh bien ! v’là tout ! On se battra une autre fois !
Hein ! Mais pas du tout ! Mais tu en as de bonnes !
Sapristi ! Encore là !
Le duc !… Mais le voilà, ton second témoin ! (Il remonte, écarte le rideau de droite et l’on aperçoit, à la tête du lit, le duc assis, la jambe gauche repliée sous la cuisse droite, et son bouquet toujours à la main. Au duc.) Venez, duc ! venez !
Hein ! Général, c’est que…
Mais venez, je vous dis ! N’ayez pas peur, quoi ? On ne vous mangera pas ! C’est vous qui êtes le second témoin.
Moi ?
Vous.
C’est que…
Ne vous inquiétez pas. Vous n’avez qu’à me laisser parler et à opiner ; par conséquent…
J’opinerai, mon général ! j’opinerai ! (À part, en allant s’asseoir sur le canapé.) C’est pourtant pas pour ça que je suis venu !
Messieurs Marollier et Varlin.
Veuillez entrer, messieurs !
Mes témoins !
Mon général, c’est avec orgueil que j’ai appris que j’avais à défendre les intérêts de mon client avec un témoin de votre importance. Aussi vous pouvez être sûr que je ferai tout…
Oh ! je vous en prie, lieutenant !… (Un temps.) Veuillez considérer, pour la conduite de cette affaire, qu’il n’y a plus ici un général et un lieutenant !… mais des mandataires, ayant mission égale et partant, des droits égaux. Par conséquent !…
Oui !… C’est très joli, mon général, mais comme une fois l’affaire réglée vous redeviendrez le général ; et moi le lieutenant !…
Soit ! Mais, en attendant, nous sommes témoins ; restons témoins !
M. Varlin, le second témoin.
Le duc de…
Oh !
Mais levez-vous donc !
Ah ?… pardon !
Le duc de Valmonté, le second témoin.
Messieurs !
Posez donc votre bouquet !
Comment ?
On ne règle pas une affaire d’honneur avec un bouquet.
Oui !
Monsieur croit peut-être être témoin à un mariage.
Ah ! non, hein ! pas de mots ! taisez-vous ! ne recommencez pas !
Si vous voulez prendre des sièges, messieurs !
Parfaitement, mon général !
Tenez, vous avez un fauteuil qui vous tend les bras.
Merci !… merci bien !
Vous êtes au courant, messieurs, du… (Apercevant le duc, toujours debout près de lui, et lui cinglant comme précédemment le gras du bras gauche.) Asseyez-vous donc ! (À part, tandis que le duc, furieux et bougonnant intérieurement, s’assied en se frottant le bras avec humeur.) Quel cosaque ! (Haut aux témoins.) Vous êtes, au courant, n’est-ce pas ? messieurs, du motif de la rencontre ? À la vérité, il n’est pas bien grave ; mais, pour des gens comme nous, la gravité des causes importe peu. (Les autres témoins s’inclinent pour acquiescer.) Votre client a dû vous le dire : il s’agit de potins.
En effet, c’est bien ce que le lieutenant nous a dit : M. Petypon ici présent aurait affirmé que ce n’était pas le premier épicier de Paris.
Qui ?
Potin.
Moi !
Pot… ? (Comprenant subitement.) Ah ! oui !… oui, parfaitement ?… (Changement brusquement de ton.) Eh ! ben mais… si mon client maintenant n’a plus le droit de donner son avis en matière d’épicerie !… Je réclame donc pour lui la qualité d’offensé.
Je suis absolument de votre avis, mon général ! absolument ! mais…
Mais, quoi ?
Mais il me semble que c’est tout le contraire.
Comment, « Vous êtes de mon avis et c’est tout le contraire » ?
Il me semble que cet avantage doit revenir à mon client.
Et pourquoi ça, à votre client ?
Dame, absolument, puisque c’est la phrase prononcée par votre client, mon général, qui a offensé le mien.
Eh ! bien, tans pis pour lui ! Il n’avait qu’à ne pas s’offenser d’une phrase qui ne s’adressait pas à lui ; tandis que c’est lui en se mettant en colère après mon client…
Ah ! permettez mon général…
Permettez vous-même !
Cependant !…
Il n’y a pas de cependant.
Mais…
Ah ! et puis en voilà assez ! (Marollier, instinctivement, s’est levé et prend immédiatement la position du « garde à vous ». Varlin se lève également.) Je n’admets pas qu’un simple lieutenant se permette de contredire son général.
Vous avez raison, mon général ! vous avez raison !
Je vous ficherai aux arrêts, moi !
D’ailleurs, écoutez, c’est bien simple : si on veut, je la retire, moi, la phrase ; par conséquent, ça arrange tout.
Ah ! toi, on ne te demande rien ! Mêle-toi de ce qui te regarde.
Mon général a raison ! Mêlez-vous de ce qui vous regarde !
Mêlez-vous de ce qui vous regarde, puisqu’on vous le dit !
C’est trop fort ! il s’agit de mon existence ; et ça regarde tout le monde excepté moi !
Qu’est-ce qu’elle peut faire madame Petypon qu’on ne la voit pas !
Levez-vous donc !
Ah ! m…e !
Messieurs !… (Une fois assis lui-même :) Je réclame donc pour… (Apercevant le duc toujours debout, et le regardant avec un hochement de tête.) C’est effrayant ! (Lui envoyant une tape plus forte que les autres.) Mais asseyez-vous donc, sacré nom !
Oh ! mon bouquet !
Je réclame donc pour mon client la qualité d’offensé.
Mais comment donc, mon général ! si ça peut vous être agréable !…
J’y tiens d’autant plus que cette qualité nous donne le choix des armes ; et nous permet d’écarter l’épée, qui, j’y réfléchis bien, mettrait mon client dans un état d’infériorité absolue ! Le lieutenant Corignon l’embrocherait comme un poulet.
Frrrou !
C’est évident !
N’est-ce pas votre avis, duc ?
Je ne pourrai jamais lui offrir ça !
Duc !
Eh ?
Quoi, « eh ? » Je vous demande si c’est votre avis ?
Hein ? Oh ! pffut !
Merci ! (À Varlin.) Et vous, monsieur ?
Oh ! moi vous savez je m’en f…
Oui !
Ah ! nous sommes bien secondés ! (À Marollier.) N’importe ! je vois que nous sommes d’accord ; nous choisirons donc le pistolet.
C’est ça, le pistolet !
Mais… il peut me toucher !
Eh ! naturellement, il peut ; mais toi aussi ! Tu n’imagines pas que nous allons te préparer un duel où tu ne risques rien ? (Au duc.) Vous pouvez vous lever, vous savez, duc ! c’est fini !
Ah ?
Au pistolet !
Oui, oui, au pistolet !
Oui ? Eh bien ! non !
Quoi ?
C’est trop fort à la fin ! Vous disposez de moi, là ! vous y allez !… vous y allez !… (Brusquement.) Je ne me battrai pas !
Hein !
C’est vrai, ça ! « l’épée ; le pistolet ! » Vous en parlez à votre aise !… (Revenant sur eux.) On veut que je me batte ? Eh bien ! soit ! j’ai le choix des armes ? je prends le bistouri !
Mais tu es fou !
Il se moque de nous !
Que signifie ce tapage ?
Après tout, c’est moi qui me bats, n’est-ce pas ? Eh bien ! je choisis mon arme !
Qu’entends-je ? Tu as un duel ! Lucien, je ne veux pas ! je ne veux pas que tu te battes !
Ah ! toi, laisse-moi !
Allons, bon, rev’là l’autre
Lucien, je t’en supplie ! je ne veux pas ! Songe à moi ! à moi qui t’aime !
Ah ! mon Dieu !…
Mais non, madame, rassurez-vous ! il n’y a pas de duel !
Mais oui !
On causait amicalement.
C’est bien ça !
Si, si, j’ai entendu ! Lucien ! mon Lucien !
Je comprends tout, maintenant, ses tutoiements, sa présence continuelle ici !… (Au duc (1).) Et c’est pour des femmes comme ça que les maris délaissent le foyer conjugal ! (Appliquant brusquement sa main droite dans le dos du duc, et sa main gauche dans celui de Varlin, et projetant le premier contre l’estomac du second, de façon à les coller l’un contre l’autre.) C’est bien, messieurs !
Oh ! mon bouquet !
Allez ! nous reprendrons cet entretien ailleurs !
Oui, mon général !
Allez ! Allez !