Je passai la nuit dans l’auberge située au sommet de la côte de Putney,
où, pour la première fois depuis que j’avais quitté Leatherhead, je
dormis dans des draps. Je ne m’attarderai pas à raconter quelle peine
j’eus à pénétrer par une fenêtre dans cette maison, peine inutile
puisque je m’aperçus ensuite que la porte d’entrée n’était fermée qu’au
loquet, ni comment je fouillai dans toutes les chambres, espérant y
trouver de la nourriture, jusqu’à ce que, au moment même où je perdais
tout espoir, je découvris, dans une pièce qui me parut être une chambre
de domestiques, une croûte de pain rongée par les rats et deux boîtes
d’ananas conservés. La maison avait été déjà explorée et vidée. Dans le
bar, je finis par mettre la main sur des biscuits et des sandwiches qui
avaient été oubliés. Les sandwiches n’étaient plus mangeables, mais avec
les biscuits j’apaisai ma faim et je garnis mes poches. Je n’allumai
aucune lumière, de peur d’attirer l’attention de quelque Marsien en
quête de nourriture et explorant, pendant la nuit, cette partie de
Londres. Avant de me mettre au lit, j’eus un moment de grande agitation
et d’inquiétude, rôdant de fenêtre en fenêtre et cherchant à apercevoir
dans l’obscurité quelque indice des monstres. Je dormis peu. Une fois au
lit, je pus réfléchir et mettre quelque suite dans mes idées—chose que
je ne me rappelais pas avoir faite depuis ma dernière discussion avec le
vicaire. Depuis lors, mon activité mentale n’avait été qu’une succession
précipitée de vagues états émotionnels ou bien une sorte de stupide
réceptivité. Mais pendant la nuit, mon cerveau, fortifié sans doute par
la nourriture que j’avais prise, redevint clair et je pus réfléchir.
Trois pensées surtout s’imposèrent tour à tour à mon esprit: le meurtre
du vicaire, les faits et gestes des Marsiens et le sort possible de ma
femme. La première de ces préoccupations ne me laissait aucun sentiment
d’horreur ni de remords; je me voyais alors, comme je me vois encore
maintenant, amené fatalement et pas à pas à lui asséner ce coup
irréfléchi, victime, en somme, d’une succession d’incidents et de
circonstances qui entraînèrent inévitablement ce résultat. Je ne me
condamnais aucunement et cependant ce souvenir, sans s’exagérer, me
hanta. Dans le silence de la nuit, avec cette sensation d’une présence
divine qui s’empare de nous parfois dans le calme et les ténèbres, je
supportai victorieusement cet examen de conscience, la seule expiation
qu’il me fallût subir pour un moment de rage et d’affolement. Je me
retraçai d’un bout à l’autre la suite de nos relations depuis l’instant
où je l’avais trouvé accroupi auprès de moi, ne faisant aucune attention
à ma soif et m’indiquant du doigt les flammes et la fumée qui
s’élevaient des ruines de Weybridge. Nous avions été incapables de nous
entendre et de nous aider mutuellement—le hasard sinistre ne se soucie
guère de cela. Si j’avais pu le prévoir, je l’aurais abandonné à
Halliford. Mais je n’avais rien deviné—et le crime consiste à prévoir
et à agir. Je raconte ces choses, comme tout le reste de cette histoire,
telles qu’elles se passèrent. Elles n’eurent pas de témoin j’aurais pu
les garder secrètes, mais je les ai narrées afin que le lecteur pût se
former un jugement à son gré.
Puis lorsque j’eus à grand’peine chassé l’image de ce cadavre gisant la
face contre terre, j’en vins au problème des Marsiens et du sort de ma
femme. En ce qui concernait les Marsiens, je n’avais aucune donnée et ne
pouvais que m’imaginer mille choses; je ne pouvais guère mieux faire non
plus quant à ma femme. Cette veillée bientôt devint épouvantable; je me
dressai sur mon lit, mes yeux scrutant les ténèbres et je me mis à
prier, demandant que, si elle avait dû mourir, le Rayon Ardent ait pu la
frapper brusquement et la tuer sans souffrance. Depuis la nuit de mon
retour de Leatherhead je n’avais pas prié. En certaines extrémités
désespérées, j’avais murmuré des supplications, des invocations
fétichistes, formulant
...les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe
immense et peu profonde.
(CHAPITRE XXIII)
mes prières comme les païens murmurent des charmes conjurateurs. Mais
cette fois je priais réellement, implorant avec ferveur la Divinité,
face à face avec les ténèbres. Nuit étrange, et plus étrange encore en
ceci, que aussitôt que parut l’aurore, moi, qui m’étais entretenu avec
la Divinité, je me glissai hors de la maison comme un rat quitte son
trou—créature à peine plus grande, animal inférieur qui, selon le
caprice passager de nos maîtres, pouvais être traqué et tué. Les
Marsiens, eux aussi, invoquaient peut-être Dieu avec confiance. A coup
sûr, si nous ne retenons rien autre de cette guerre, elle nous aura
cependant appris la pitié—la pitié pour ces âmes dépourvues de raison
qui subissent notre domination.
L’aube était resplendissante et claire; à l’orient, le ciel, que
sillonnaient de petits nuages dorés, s’animait de reflets roses. Sur la
route qui va du haut de la colline de Putney jusqu’à Wimbledon,
traînaient un certain nombre de vestiges pitoyables, restes de la
déroute qui, dans la soirée du dimanche où commença la dévastation, dut
pousser vers Londres tous les habitants de la contrée. Il y avait là une
petite voiture à deux roues sur laquelle était peint le nom de Thomas
Lobbe, fruitier à New Malden; une des roues était brisée et une caisse
de métal gisait auprès, abandonnée; il y avait aussi un chapeau de
paille piétiné dans la boue, maintenant séchée, et au sommet de la côte
de West Hill je trouvai un tas de verre écrasé et taché de sang, auprès
de l’abreuvoir en pierre qu’on avait renversé et brisé. Mes plans
étaient de plus en plus vagues et mes mouvements de plus en plus
incertains; j’avais toujours l’idée d’aller à Leatherhead, et pourtant
j’étais convaincu que, selon toutes probabilités, ma femme ne pouvait
s’y trouver. Car, à moins que la mort ne les ait surpris à l’improviste,
mes cousins et elle avaient dû fuir dès les premières menaces de danger.
Mais je m’imaginais que je pourrais, tout au moins, apprendre là de quel
côté s’étaient enfuis les habitants du Surrey. Je savais que je voulais
retrouver ma femme, que mon cœur souffrait de son absence et du manque
de toute société, mais je n’avais aucune idée bien claire quant aux
moyens de la retrouver, et je sentais avec une intensité croissante mon
entier isolement. Je parvins alors, après avoir traversé un taillis
d’arbres et de buissons, à la lisière des communaux de Wimbledon, dont
les haies, les arbres et les prés s’étendaient au loin sous mes yeux.
Cet espace encore sombre s’éclairait, par endroits, d’ajoncs et de
genêts jaunes. Je ne vis nulle part d’Herbe Rouge, et tandis que je
rôdais entre les arbustes, hésitant à m’aventurer à découvert, le soleil
se leva, inondant tout de lumière et de vie. Dans un pli de terrain
marécageux, entre les arbres, je tombai au milieu d’une multitude de
petites grenouilles. Je m’arrêtai à les observer, tirant de leur
obstination à vivre une leçon pour moi-même. Soudain, j’eus la sensation
bizarre que quelqu’un m’épiait et, me retournant brusquement, j’aperçus
dans un fourré quelque chose qui s’y blottissait. Pour mieux voir, je
fis un pas en avant. La chose se dressa: c’était un homme armé d’un
coutelas. Je m’approchai lentement de lui et il me regarda venir,
silencieux et immobile.
Quand je fus près de lui, je remarquai que ses vêtements étaient aussi
déguenillés et aussi sales que les miens. On eût dit, vraiment, qu’il
avait été traîné dans des égouts. De plus près, je distinguai la vase
verdâtre des fossés, des plaques pâles de terre glaise séchée et des
reflets de poussière de charbon. Ses cheveux, très bruns et longs,
retombaient en avant sur ses yeux; sa figure était noire et sale, et il
avait les traits tirés, de sorte qu’au premier abord je ne le reconnus
pas. De plus, une balafre récente lui coupait le bas du visage.
—Halte! cria-t-il, quand je fus à dix mètres de lui.
Je m’arrêtai. Sa voix était rauque.
—D’où venez-vous? demanda-t-il.
Je réfléchis un instant, l’examinant avec attention.
—Je viens de Mortlake, répondis-je. Je me suis trouvé enterré auprès de
la fosse que les Marsiens ont creusée autour de leur cylindre, et j’ai
fini par m’échapper.
—Il n’y a rien à manger par ici, dit-il. Ce coin m’appartient, toute la
colline jusqu’à la rivière, et là-bas jusqu’à Clapham, et ici jusqu’à
l’entrée des communaux. Il n’y a de nourriture que pour un seul. De quel
côté allez-vous?
Je répondis lentement.
—Je ne sais pas... Je suis resté sous les ruines d’une maison pendant
treize ou quatorze jours, et je ne sais rien de ce qui est arrivé
pendant ce temps-là.
Il m’écoutait avec un air de doute; tout à coup, il eut un sursaut et
son expression changea.
—Je n’ai pas envie de m’attarder ici, dis-je. Je pense aller à
Leatherhead pour tâcher d’y retrouver ma femme.
—C’est bien vous, dit-il alors en étendant le bras vers moi. C’est vous
qui habitiez à Woking. Vous n’avez pas été tué à Weybridge?
—Je le reconnus au même moment.
—Vous êtes l’artilleur qui se cachait dans mon jardin...
—En voilà une chance! dit-il. C’est tout de même drôle que ce soit
vous.
Il me tendit sa main et je la pris.
—Moi, continua-t-il, je m’étais glissé dans un fossé d’écoulement. Mais
ils ne tuaient pas tout le monde. Quand ils furent partis, je m’en allai
à travers champs jusqu’à Walton. Mais... il y a quinze jours à peine...
et vous avez les cheveux tout gris.
Il jeta soudain un brusque regard en arrière.
—Ce n’est qu’une corneille, dit-il. Par le temps qui court, on apprend
à connaître que les oiseaux ont une ombre. Nous sommes un peu à
découvert. Installons-nous sous ces arbustes et causons.
—Avez-vous vu les Marsiens? demandai-je. Depuis que j’ai quitté mon
trou, je...
—Ils sont partis à l’autre bout de Londres, dit-il. Je pense qu’ils ont
établi leur quartier général par là. La nuit, du côté d’Hampstead, tout
le ciel est plein des reflets de leurs lumières. On dirait la lueur
d’une grande cité, et on les voit aller et venir dans cette clarté. De
jour, on ne peut pas. Mais je ne les ai pas vus de plus près
depuis...—Il compta sur ses doigts—... cinq jours. Oui. J’en ai vu
deux qui traversaient Hammersmith en portant quelque chose d’énorme. Et
l’avant-dernière nuit, ajouta-t-il d’un ton étrangement sérieux, dans le
pêle-mêle des reflets, j’ai vu quelque chose qui montait très haut dans
l’air. Je crois qu’ils ont construit une machine volante et qu’ils sont
en train d’apprendre à voler.
Je m’arrêtai, surpris, sans achever de m’asseoir sous les buissons.
—A voler!
—Oui, dit-il, à voler!
Je trouvai une position confortable et je m’installai.
—C’en est fait de l’humanité, dis-je. S’ils réussissent à voler, ils
feront tout simplement le tour du monde, en tous sens...
—Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais... ça nous soulagera
d’autant par ici, et d’ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel
mal voyez-vous à ce que ça en soit fini de l’humanité? Moi, j’en suis
bien content. Nous sommes écrasés, nous sommes battus.
Je le regardai, ahuri. Si étrange que cela fût, je ne m’étais pas encore
rendu compte de toute l’étendue de la catastrophe—et cela m’apparut
comme parfaitement évident dès qu’il eut parlé. J’avais conservé
jusque-là un vague espoir, ou, plutôt, c’était une vieille habitude
d’esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient une
conviction absolue:
—Nous sommes battus.
—C’est bien fini, continua-t-il. Ils n’en ont perdu qu’ «un» rien qu’
«un». Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne
s’inquiètent nullement des armes les plus puissantes du monde. Ils nous
ont piétinés. La mort de celui qu’ils ont perdu à Weybridge n’a été
qu’un accident, et il n’y a que l’avant-garde d’arrivée. Ils continuent
à venir; ces étoiles vertes—je n’en ai pas vu depuis cinq ou six
jours—je suis sûr qu’il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il
n’y a rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus.
Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague,
cherchant en vain à lui opposer quelque argument fallacieux et
contradictoire.
—Ça n’est pas une guerre, dit l’artilleur. Ça n’a jamais été une
guerre, pas plus qu’il n’y a de guerre entre les hommes et les fourmis.
Tout à coup, me revinrent à l’esprit les détails de la nuit que j’avais
passée dans l’observatoire.
—Après le dixième coup, ils n’ont plus tiré—du moins jusqu’à l’arrivée
du premier cylindre.
Je lui donnai des explications et il se mit à réfléchir.
—Quelque chose de dérangé dans leur canon, dit-il. Mais qu’est-ce que
ça peut faire? Ils sauront bien le réparer, et quand bien même il y
aurait un retard quelconque, est-ce que ça pourrait changer la fin?
C’est comme les hommes avec les fourmis. A un endroit, les fourmis
installent leurs cités et leurs galeries; elles y vivent, elles font des
guerres et des révolutions, jusqu’au moment où les hommes les trouvent
sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C’est ce qui se
produit maintenant—nous ne sommes que des fourmis. Seulement...
—Eh bien?
—Eh bien! nous sommes des fourmis comestibles.
Nous restâmes un instant là, assis, sans rien nous dire.
—Et que vont-ils faire de nous? questionnai-je.
—C’est ce que je me demande, dit-il; c’est bien ce que je me demande.
Après l’affaire de Weybridge, je m’en allai vers le sud, tout perplexe.
Je vis ce qui se passait. Tout le monde s’agitait et braillait ferme.
Moi, je n’ai guère de goût pour le remue-ménage. J’ai vu la mort de près
une fois ou deux; ma foi, je ne suis pas un soldat de parade, et, au
pire et au mieux—la mort, c’est la mort. Il n’y a que celui qui garde
son sang-froid qui s’en tire. Je vis que tout le monde s’en allait vers
le sud, et je me dis: De ce côté-là, on ne mangera plus avant qu’il soit
longtemps, et je fis carrément volte-face. Je suivis les Marsiens comme
le moineau suit l’homme. Par là-bas, dit-il en agitant sa main vers
l’horizon, ils crèvent de faim par tas en se battant et en se
trépignant...
Il vit l’expression d’angoisse de ma figure, et il s’arrêta, embarrassé.
—Sans doute, poursuivit-il, ceux qui avaient de l’argent ont pu passer
en France. Il parut hésiter et vouloir s’excuser, mais rencontrant mes
yeux, il continua:
—Ici, il y a des provisions partout. Des tas de choses dans les
boutiques, des vins, des alcools, des eaux minérales. Les tuyaux et les
conduites d’eau sont vides. Mais je vous racontais mes réflexions: nous
avons affaire à des êtres intelligents, me dis-je, et ils semblent
compter sur nous pour se nourrir. D’abord, ils vont fracasser tout—les
navires, les machines, les canons, les villes, tout ce qui est régulier
et organisé. Tout cela aura une fin. Si nous avions la taille des
fourmis, nous pourrions nous tirer d’affaire; ça n’est pas le cas et on
ne peut arrêter des masses pareilles. C’est là un fait bien certain,
n’est-ce pas?
Je donnai mon assentiment.
—Bien! c’est une affaire entendue—passons à autre chose, alors.
Maintenant, ils nous attrapent comme ils veulent. Un Marsien n’a que
quelques milles à faire pour trouver une multitude en fuite. Un jour,
j’en ai vu un près de Wandsworth qui saccageait les maisons et
massacrait le monde. Mais ils ne continueront pas de cette façon-là.
Aussitôt qu’ils auront fait taire nos canons, détruit nos chemins de fer
et nos navires, terminé tout ce qu’ils sont en train de manigancer par
là-bas, ils se mettront à nous attraper systématiquement, choisissant
les meilleurs et les mettant en réserve dans des cages et des enclos
aménagés dans ce but. C’est là ce qu’ils vont entreprendre avant
longtemps. Car, comprenez-vous? ils n’ont encore rien commencé, en
somme.
Il nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai
pensé aux égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se
figurent des endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y
en a pendant des milles et des milles de longueur, des centaines de
milles; quelques jours de pluie sur Londres abandonné en feront des
logis agréables et propres.
(CHAPITRE XXIV)
—Rien commencé? m’écriai-je.
—Non, rien! Tout ce qui est arrivé jusqu’ici, c’est parce que nous
n’avons pas eu l’esprit de nous tenir tranquilles, au lieu de les
tracasser avec nos canons et autres sottises; c’est parce qu’on a perdu
la tête et qu’on a fui en masse, alors qu’il n’était pas plus dangereux
de rester où l’on était. Ils ne veulent pas encore s’occuper de nous.
Ils fabriquent leurs choses, toutes les choses qu’ils n’ont pu apporter
avec eux, et ils préparent tout pour ceux qui vont bientôt venir. C’est
probablement à cause de cela qu’il ne tombe plus de cylindres pour le
moment, et de peur d’atteindre ceux qui sont déjà ici. Au lieu de courir
partout à l’aveuglette, en hurlant, et d’essayer vainement de les faire
sauter à la dynamite, nous devons tâcher de nous accommoder du nouvel
état de choses. C’est là l’idée que j’en ai. Ça n’est pas absolument
conforme à ce que l’homme peut ambitionner pour son espèce, mais ça peut
s’accorder avec les faits, et c’est le principe d’après lequel j’agis.
Les villes, les nations, la civilisation, le progrès—tout ça, c’est
fini. La farce est jouée. Nous sommes battus.
—Mais s’il en est ainsi, à quoi sert-il de vivre?
L’artilleur me considéra un moment.
—C’est évident, dit-il. Pendant un million d’années ou deux, il n’y
aura plus ni concerts, ni salons de peinture, ni parties fines au
restaurant. Si c’est de l’amusement qu’il vous faut, je crains bien que
vous n’en manquiez. Si vous avez des manières distinguées, s’il vous
répugne de manger des petits pois avec un couteau ou de ne pas prononcer
correctement les mots, vous ferez aussi bien de laisser tout cela de
côté, ça ne vous sera plus guère utile.
—Alors vous voulez dire que...
—Je veux dire que les hommes comme moi réussiront à vivre, pour la
conservation de l’espèce. Je vous assure que je suis absolument décidé à
vivre, et si je ne me trompe, vous serez bien forcé, vous aussi, de
montrer ce que vous avez dans le ventre, avant qu’il soit longtemps.
Nous ne serons pas tous exterminés, et je n’ai pas l’intention, non
plus, de me laisser prendre pour être apprivoisé, nourri et engraissé
comme un bœuf gras. Hein! voyez-vous la joie d’être mangé par ces sales
reptiles.
—Mais vous ne prétendez pas que...
—Mais si, mais si! Je continue: mes plans sont faits, j’ai résolu la
difficulté. L’humanité est battue. Nous ne savions rien, et nous avons
tout à apprendre maintenant. Pendant ce temps, il faut vivre et rester
indépendants, vous comprenez? Voilà ce qu’il y aura à faire.
Je le regardais, étonné et profondément remué par ses paroles
énergiques.
—Sapristi! vous êtes un homme, vous! m’écriai-je, en lui serrant
vigoureusement la main.
—Eh bien! dit-il, les yeux brillants de fierté, est-ce pensé, cela,
hein?
—Continuez, lui dis-je.
—Donc, ceux qui ont envie d’échapper à un tel sort doivent se préparer.
Moi, je me prépare. Comprenez bien ceci: nous ne sommes pas tous faits
pour être des bêtes sauvages, et c’est ce qui va arriver. C’est pour
cela que je vous ai guetté. J’avais des doutes: vous êtes maigre et
élancé. Je ne savais pas que c’était vous et j’ignorais que vous aviez
été enterré. Tous les gens qui habitaient ces maisons et tous ces
maudits petits employés qui vivaient dans ces banlieues—tous ceux-là ne
sont bons à rien. Ils n’ont ni vigueur, ni courage,—ni belles idées, ni
grands désirs; et Seigneur! un homme qui n’a pas tout cela peut-il faire
autre chose que trembler et se cacher? Tous les matins, ils se
trimballaient vers leur ouvrage,—je les ai vus, par
centaines,—emportant leur déjeuner, s’essoufflant à courir, pour
prendre les trains d’abonnés, avec la peur d’être renvoyés s’ils
arrivaient en retard; ils peinaient sur des ouvrages qu’ils ne prenaient
pas même la peine de comprendre; le soir, du même train-train, ils
retournaient chez eux avec la crainte d’être en retard pour dîner;
n’osant pas sortir, après leur repas, par peur des rues désertes;
dormant avec des femmes qu’ils épousaient, non pas parce qu’ils avaient
besoin d’elles, mais parce qu’elles avaient un peu d’argent qui leur
garantissait une misérable petite existence à travers le monde; ils
assuraient leurs vies, et mettaient quelques sous de côté par peur de la
maladie ou des accidents; et le dimanche—c’était la peur de l’au-delà,
comme si l’enfer était pour les lapins! Pour ces gens-là, les Marsiens
seront une bénédiction: de jolies cages spacieuses, de la nourriture à
discrétion; un élevage soigné et pas de soucis. Après une semaine ou
deux de vagabondage à travers champs, le ventre vide, ils reviendront et
se laisseront prendre volontiers. Au bout de peu de temps, ils seront
entièrement satisfaits. Ils se demanderont ce que les gens pouvaient
bien faire avant qu’il y ait eu des Marsiens pour prendre soin d’eux. Et
les traîneurs de bars, les tripoteurs, les chanteurs—je les vois d’ici,
ah! oui, je les vois d’ici! s’exclama-t-il avec une sorte de sombre
contentement. C’est là qu’il y aura du sentiment et de la religion; mais
il y a mille choses que j’avais toujours vues de mes yeux et que je ne
commence à comprendre clairement que depuis ces derniers jours. Il y a
des tas de gens, gras et stupides, qui prendront les choses comme elles
sont, et des tas d’autres aussi se tourmenteront à l’idée que le monde
ne va plus et qu’il faudrait y faire quelque chose. Or, chaque fois que
les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en
mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir,
aboutissent toujours à une religion du Rien-Faire, très pieuse et très
élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté
du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie
à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront
pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une
espèce moins simple se tourneront sans doute vers—comment appelez-vous
cela?—l’érotisme.
Il s’arrêta un moment, puis il reprit.
—Très probablement, les Marsiens auront des favoris parmi tous ces
gens; ils leur enseigneront à faire des tours et, qui sait? feront du
sentiment sur le sort d’un pauvre enfant gâté qu’il faudra tuer. Ils en
dresseront, peut-être aussi, à nous chasser.
—Non, m’écriai-je, c’est impossible. Aucun être humain...
—A quoi bon répéter toujours de pareilles balivernes? dit l’artilleur.
Il y en a beaucoup qui le feraient volontiers. Quelle blague de
prétendre le contraire!
Et je cédai à sa conviction.
—S’ils s’en prennent à moi, dit-il, bon Dieu! s’ils s’en prennent à
moi!... et il s’enfonça dans une sombre méditation.
Je réfléchissais aussi à toutes ces choses, sans rien trouver pour
réfuter les raisonnements de cet homme. Avant l’invasion, personne n’eût
mis en doute ma supériorité intellectuelle, et cependant cet homme
venait de résumer une situation que je commençais à peine à comprendre.
—Qu’allez-vous faire? lui demandai-je brusquement. Quels sont vos
plans?
Il hésita.
—Eh bien! voici! dit-il. Qu’avons-nous à faire? Il nous faut trouver un
genre de vie qui permette à l’homme d’exister et de se reproduire, et
d’être suffisamment en sécurité pour élever sa progéniture.
Oui—attendez, et je vais vous dire clairement ce qu’il faut faire à mon
avis. Ceux que les Marsiens domestiqueront deviendront bientôt comme
tous les animaux domestiques. D’ici à quelques générations, ils seront
beaux et gros, ils auront le sang riche et le cerveau stupide—bref,
rien de bon. Le danger que courent ceux qui resteront en liberté est de
redevenir sauvages, de dégénérer en une sorte de gros rat sauvage... Il
nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai pensé aux
égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se figurent des
endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y en a pendant des
milles et des milles de longueur, des centaines de milles; quelques
jours de pluie sur Londres abandonné en feront des logis agréables et
propres. Les canaux principaux sont assez grands et assez aérés pour les
plus difficiles. Puis, il y a les caves, les voûtes et les magasins
souterrains qu’on pourrait joindre aux égouts par des passages faciles à
intercepter; il y a aussi les tunnels et les voies souterraines de
chemin de fer. Hein? Vous commencez à y voir clair? Et nous formons une
troupe d’hommes vigoureux et intelligents, sans nous embarrasser de tous
les incapables qui nous viendront. Au large, les faibles!
—C’est pour cela que vous me chassiez tout à l’heure.
—Mais... non... c’était pour entamer la conversation.
—Ce n’est pas la peine de nous quereller là-dessus. Continuez.
—Ceux qu’on admettra devront obéir. Il nous faut aussi des femmes
vigoureuses et intelligentes,—des mères et des éducatrices. Pas de
belles dames minaudières et sentimentales—pas d’yeux langoureux. Il ne
nous faut ni incapables, ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et
les inutiles, les encombrants, les malfaisants succomberont. Ils
devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté. Après
tout, il y a une sorte de déloyauté à s’obstiner à vivre pour gâter la
race, d’autant plus qu’ils ne pourraient pas être heureux. D’ailleurs,
mourir n’est pas si terrible, c’est la peur qui rend la chose
redoutable. Et puis nous nous rassemblerons dans tous ces endroits.
Londres sera notre district. Même, on pourrait organiser une
surveillance afin de pouvoir s’ébattre en plein air, quand les Marsiens
n’y seraient pas—jouer au cricket, par exemple. C’est comme cela qu’on
sauvera la race.
N’est-ce pas? Tout cela est possible? Mais sauver la race n’est rien;
comme je l’ai dit, ça consiste à devenir des rats. Le principal, c’est
de conserver notre savoir et de l’augmenter encore. Alors, c’est là que
des gens comme vous deviennent utiles. Il y a des livres, il y a des
modèles. On aménagerait des locaux spéciaux, en lieu sûr, très profonds,
et on y réunirait tous les livres qu’on trouverait; pas de sottises, ni
romans, ni poésie, rien que des livres d’idées et de science. On
pourrait s’introduire dans le British Muséum et y prendre tous les
livres de ce genre. Ils nous faudrait spécialement maintenir nos
connaissances scientifiques—les étendre encore. On observerait ces
Marsiens. Quelques-uns d’entre nous pourraient aller les espionner,
quand ils auraient tout organisé; j’irai peut-être moi-même. Il
... où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons,
hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore.
Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne
qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité.
(CHAPITRE XXIV)
faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire.
Mais le grand point, c’est de laisser les Marsiens tranquilles; ne
jamais rien leur voler même. Si on se trouve sur leur passage, on leur
fait place. Il faut montrer que nous n’avons pas de mauvaises
intentions. Oui, je sais bien; mais ce sont des êtres intelligents, et
s’ils ont tout ce qu’il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois
et se contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive.
L’artilleur s’arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras.
—Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à
apprendre avant de... Imaginez-vous ceci: quatre ou cinq de leurs
machines de combat qui se mettent en mouvement tout à coup—les Rayons
Ardents dardés en tous sens—et sans que les Marsiens soient dedans. Pas
de Marsiens dedans, mais des hommes—des hommes qui auraient appris à
les conduire. Ça pourrait être de mon temps, même—ces hommes!
Figurez-vous pouvoir manœuvrer l’un de ces charmants objets avec son
Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener avec! Qu’importerait
de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après un exploit
comme celui-là? Je réponds bien que les Marsiens en ouvriraient de
grands yeux. Les voyez-vous, hein? Les voyez-vous courir, se précipiter,
haleter, s’essouffler et hurler, en s’installant dans leurs autres
mécaniques? On aurait tout désengrené à l’avance et pif, paf, pan, uitt,
uitt, au moment où ils veulent s’installer dedans, le Rayon Ardent passe
et l’homme a repris sa place.
L’imagination hardie de l’artilleur et le ton d’assurance et de courage
avec lequel il s’exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un
certain temps. J’admettais sans hésitation, à la fois ses prévisions
quant à la destinée de la race humaine et la possibilité de réaliser ses
plans surprenants. Le lecteur qui suit l’exposé de ces faits, l’esprit
tranquille et attentif, voudra bien, avant de m’accuser de sottise et de
naïveté, considérer que j’étais craintivement blotti dans les buissons,
l’esprit plein d’anxiété et d’appréhension. Nous conversâmes de cette
façon pendant une bonne partie de la matinée, puis, après nous être
glissés hors de notre cachette et avoir scruté l’horizon pour voir si
les Marsiens ne revenaient pas dans les environs, nous nous rendîmes, en
toute hâte, à la maison de Putney Hill dont il avait fait sa retraite.
Il s’était installé dans une des caves à charbon et quand je vis
l’ouvrage qu’il avait fait en une semaine—un trou à peine long de dix
mètres par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie
d’égout—j’eus mon premier indice du gouffre qu’il y avait entre ses
rêves et son courage. J’aurais pu en faire autant en une journée, mais
j’avais en lui une foi suffisante pour l’aider, toute la matinée et
assez tard dans l’après-midi, à creuser son passage souterrain. Nous
avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la
cuisine. Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d’une boîte
de tête de veau à la tortue et une bouteille de vin. Après la
démoralisante étrangeté des événements, j’éprouvais à travailler ainsi
un grand soulagement. J’examinais son projet et bientôt des objections
et des doutes m’assaillirent, mais je n’en continuais pas moins mon
labeur, heureux d’avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à
peu, je commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de
l’égout et sur les chances que nous avions de ne pas l’atteindre. Ma
perplexité actuelle était de savoir pourquoi nous creusions ce long
tunnel, alors qu’on pouvait s’introduire facilement dans les égouts par
un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour revenir jusqu’à
cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal
choisie et qu’il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de
tunnel. Au moment même où tout cela m’apparaissait clairement,
l’artilleur s’appuya sur sa bêche et me dit:
—Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment?
D’ailleurs, je crois qu’il serait temps d’aller faire une reconnaissance
sur le toit de la maison.
J’étais d’avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation,
il reprit son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m’arrêtai,
et il s’arrêta aussi immédiatement.
—Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu
d’être ici? demandai-je.
—Je prenais l’air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en
sécurité, la nuit.
—Mais, votre ouvrage?...
—Oh! on ne peut pas toujours travailler, dit-il.
A cette réponse j’avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur
sa bêche.
—Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce
que si quelqu’un s’approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et
on nous surprendrait.
Je n’avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de
l’échelle qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs.
Nulle part on n’apercevait de Marsiens, et nous nous aventurâmes sur les
tuiles, nous laissant glisser jusqu’au parapet qui nous abritait.
De là, un bouquet d’arbres nous cachait la plus grande partie de Putney,
mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus
de l’Herbe Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété
grimpante de l’Herbe Rouge avait envahi les arbres qui entourent le
vieux palais, et leurs branches s’étendaient mortes et décharnées,
garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi tout cet
enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces
de végétaux avaient besoin d’eau courante pour se propager. Autour de
nous, on n’en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des
boules de neige montaient verts et brillants au milieu de massifs de
lauriers et d’hortensias ensoleillés. Au delà de Kensington, une fumée
épaisse s’élevait, qui, avec une brune bleuâtre, empêchait d’apercevoir
les collines septentrionales.
L’artilleur se mit à parler de l’espèce de monde qui était restée dans
Londres.
—Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent
à rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se
pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes,
qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quelqu’un qui s’y trouvait
m’a conté la chose. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de
combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec
curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle s’avança
alors au milieu d’eux et en captura une centaine trop ivres ou trop
effrayés pour s’enfuir.
Incidents burlesques et tragiques d’une époque troublée qu’aucun
historien ne pourra relater fidèlement!
Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son
enthousiasme le reprit. Il exposa, avec tant d’éloquence, la possibilité
de capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à
moitié. Mais je commençais à connaître la qualité de son courage, et je
comprenais maintenant pourquoi il attachait tant d’importance à ne rien
faire précipitamment. D’ailleurs, il n’était plus du tout question qu’il
dût s’emparer personnellement de la grande machine et s’en servir
lui-même pour combattre les Marsiens.
Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés
ni l’un ni l’autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de
faire la collation, j’acceptai sans hésiter. Il devint soudain très
généreux; puis, le repas terminé, il sortit et revint quelques moments
après avec d’excellents cigares. Nous en allumâmes chacun un et son
optimisme devint éblouissant. Il inclinait à considérer ma venue comme
une merveilleuse bonne fortune.
—Il y a du champagne dans la cave voisine, dit-il.
—Nous travaillerons mieux avec ce bourgogne, répondis-je.
—Non, non, vous êtes mon hôte, aujourd’hui. Bon Dieu! nous avons assez
de besogne devant nous. Prenons un peu de repos, pour rassembler nos
forces, pendant que c’est possible. Regardez-moi toutes ces ampoules!
Poursuivant son idée de s’accorder un peu de répit, il insista pour que
nous fissions une partie de cartes. Il m’enseigna divers jeux et, après
nous être partagé Londres, lui s’attribuant la rive droite, et moi
gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si
bêtement ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait
est absolument exact, et, chose plus surprenante encore, c’est que je
trouvai ce jeu, et plusieurs autres que nous jouâmes aussi, extrêmement
intéressants.
Quel étrange esprit que celui de l’homme! L’espèce entière était menacée
d’extermination ou d’une épouvantable dégradation, nous n’avions devant
nous d’autre claire perspective que celle d’une mort horrible, et nous
pouvions, tranquillement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux
chances que représentaient ces bouts de carton peint, et plaisanter avec
un réel plaisir. Ensuite il m’enseigna le poker et je lui gagnai
tenacement trois longues parties d’échecs. Quand la nuit vint, nous
étions si acharnés que nous nous risquâmes d’un commun accord à allumer
une lampe.
Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l’artilleur
acheva le champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne
restait de l’énergique régénérateur de la race humaine que j’avais
écouté le matin de ce même jour. Il était encore optimiste, mais son
optimisme était plus calme et plus réfléchi. Je me souviens qu’il
proposa, dans un discours incohérent et peu varié, de boire à ma santé.
Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher
d’apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé.
Tout d’abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les
collines du nord étaient enveloppées de ténèbres; les flammes qui
montaient de Kensington rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de
flamme jaunâtre s’élançait et s’évanouissait dans la profonde nuit
bleue. Tout le reste de l’immense ville était obscur. Alors, plus près
de moi, j’aperçus une étrange clarté, une sorte de fluorescence, d’un
pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant
un
Londres mort.
(CHAPITRE XXV)
moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible
irradiation, depuis je pensai qu’elle était produite par l’Herbe Rouge.
Avec cette idée, une curiosité qui n’était qu’assoupie s’éveilla en moi
avec le sens de la proportion des choses. Mes yeux, alors, cherchèrent
dans le ciel la planète Mars, qui resplendissait rouge et claire à
l’ouest, puis, longuement et fixement mes regards s’attachèrent aux
ténèbres qui s’étendaient sur Hampstead et Highgate.
Je restai longtemps sur le toit, l’esprit déconcerté par les
tribulations de la journée. Je me souvenais de mes divers états
d’esprit, depuis le besoin de prier que j’avais éprouvé la nuit
précédente jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes.
Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin
mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut
sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi
ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai
d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et
fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là,
me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que
faisaient les Marsiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la
lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit.
Je passai la nuit dans l’auberge située au sommet de la côte de Putney,
où, pour la première fois depuis que j’avais quitté Leatherhead, je
dormis dans des draps. Je ne m’attarderai pas à raconter quelle peine
j’eus à pénétrer par une fenêtre dans cette maison, peine inutile
puisque je m’aperçus ensuite que la porte d’entrée n’était fermée qu’au
loquet, ni comment je fouillai dans toutes les chambres, espérant y
trouver de la nourriture, jusqu’à ce que, au moment même où je perdais
tout espoir, je découvris, dans une pièce qui me parut être une chambre
de domestiques, une croûte de pain rongée par les rats et deux boîtes
d’ananas conservés. La maison avait été déjà explorée et vidée. Dans le
bar, je finis par mettre la main sur des biscuits et des sandwiches qui
avaient été oubliés. Les sandwiches n’étaient plus mangeables, mais avec
les biscuits j’apaisai ma faim et je garnis mes poches. Je n’allumai
aucune lumière, de peur d’attirer l’attention de quelque Marsien en
quête de nourriture et explorant, pendant la nuit, cette partie de
Londres. Avant de me mettre au lit, j’eus un moment de grande agitation
et d’inquiétude, rôdant de fenêtre en fenêtre et cherchant à apercevoir
dans l’obscurité quelque indice des monstres. Je dormis peu. Une fois au
lit, je pus réfléchir et mettre quelque suite dans mes idées—chose que
je ne me rappelais pas avoir faite depuis ma dernière discussion avec le
vicaire. Depuis lors, mon activité mentale n’avait été qu’une succession
précipitée de vagues états émotionnels ou bien une sorte de stupide
réceptivité. Mais pendant la nuit, mon cerveau, fortifié sans doute par
la nourriture que j’avais prise, redevint clair et je pus réfléchir.
Trois pensées surtout s’imposèrent tour à tour à mon esprit: le meurtre
du vicaire, les faits et gestes des Marsiens et le sort possible de ma
femme. La première de ces préoccupations ne me laissait aucun sentiment
d’horreur ni de remords; je me voyais alors, comme je me vois encore
maintenant, amené fatalement et pas à pas à lui asséner ce coup
irréfléchi, victime, en somme, d’une succession d’incidents et de
circonstances qui entraînèrent inévitablement ce résultat. Je ne me
condamnais aucunement et cependant ce souvenir, sans s’exagérer, me
hanta. Dans le silence de la nuit, avec cette sensation d’une présence
divine qui s’empare de nous parfois dans le calme et les ténèbres, je
supportai victorieusement cet examen de conscience, la seule expiation
qu’il me fallût subir pour un moment de rage et d’affolement. Je me
retraçai d’un bout à l’autre la suite de nos relations depuis l’instant
où je l’avais trouvé accroupi auprès de moi, ne faisant aucune attention
à ma soif et m’indiquant du doigt les flammes et la fumée qui
s’élevaient des ruines de Weybridge. Nous avions été incapables de nous
entendre et de nous aider mutuellement—le hasard sinistre ne se soucie
guère de cela. Si j’avais pu le prévoir, je l’aurais abandonné à
Halliford. Mais je n’avais rien deviné—et le crime consiste à prévoir
et à agir. Je raconte ces choses, comme tout le reste de cette histoire,
telles qu’elles se passèrent. Elles n’eurent pas de témoin j’aurais pu
les garder secrètes, mais je les ai narrées afin que le lecteur pût se
former un jugement à son gré.
Puis lorsque j’eus à grand’peine chassé l’image de ce cadavre gisant la
face contre terre, j’en vins au problème des Marsiens et du sort de ma
femme. En ce qui concernait les Marsiens, je n’avais aucune donnée et ne
pouvais que m’imaginer mille choses; je ne pouvais guère mieux faire non
plus quant à ma femme. Cette veillée bientôt devint épouvantable; je me
dressai sur mon lit, mes yeux scrutant les ténèbres et je me mis à
prier, demandant que, si elle avait dû mourir, le Rayon Ardent ait pu la
frapper brusquement et la tuer sans souffrance. Depuis la nuit de mon
retour de Leatherhead je n’avais pas prié. En certaines extrémités
désespérées, j’avais murmuré des supplications, des invocations
fétichistes, formulant
...les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe
immense et peu profonde.
(CHAPITRE XXIII)
mes prières comme les païens murmurent des charmes conjurateurs. Mais
cette fois je priais réellement, implorant avec ferveur la Divinité,
face à face avec les ténèbres. Nuit étrange, et plus étrange encore en
ceci, que aussitôt que parut l’aurore, moi, qui m’étais entretenu avec
la Divinité, je me glissai hors de la maison comme un rat quitte son
trou—créature à peine plus grande, animal inférieur qui, selon le
caprice passager de nos maîtres, pouvais être traqué et tué. Les
Marsiens, eux aussi, invoquaient peut-être Dieu avec confiance. A coup
sûr, si nous ne retenons rien autre de cette guerre, elle nous aura
cependant appris la pitié—la pitié pour ces âmes dépourvues de raison
qui subissent notre domination.
L’aube était resplendissante et claire; à l’orient, le ciel, que
sillonnaient de petits nuages dorés, s’animait de reflets roses. Sur la
route qui va du haut de la colline de Putney jusqu’à Wimbledon,
traînaient un certain nombre de vestiges pitoyables, restes de la
déroute qui, dans la soirée du dimanche où commença la dévastation, dut
pousser vers Londres tous les habitants de la contrée. Il y avait là une
petite voiture à deux roues sur laquelle était peint le nom de Thomas
Lobbe, fruitier à New Malden; une des roues était brisée et une caisse
de métal gisait auprès, abandonnée; il y avait aussi un chapeau de
paille piétiné dans la boue, maintenant séchée, et au sommet de la côte
de West Hill je trouvai un tas de verre écrasé et taché de sang, auprès
de l’abreuvoir en pierre qu’on avait renversé et brisé. Mes plans
étaient de plus en plus vagues et mes mouvements de plus en plus
incertains; j’avais toujours l’idée d’aller à Leatherhead, et pourtant
j’étais convaincu que, selon toutes probabilités, ma femme ne pouvait
s’y trouver. Car, à moins que la mort ne les ait surpris à l’improviste,
mes cousins et elle avaient dû fuir dès les premières menaces de danger.
Mais je m’imaginais que je pourrais, tout au moins, apprendre là de quel
côté s’étaient enfuis les habitants du Surrey. Je savais que je voulais
retrouver ma femme, que mon cœur souffrait de son absence et du manque
de toute société, mais je n’avais aucune idée bien claire quant aux
moyens de la retrouver, et je sentais avec une intensité croissante mon
entier isolement. Je parvins alors, après avoir traversé un taillis
d’arbres et de buissons, à la lisière des communaux de Wimbledon, dont
les haies, les arbres et les prés s’étendaient au loin sous mes yeux.
Cet espace encore sombre s’éclairait, par endroits, d’ajoncs et de
genêts jaunes. Je ne vis nulle part d’Herbe Rouge, et tandis que je
rôdais entre les arbustes, hésitant à m’aventurer à découvert, le soleil
se leva, inondant tout de lumière et de vie. Dans un pli de terrain
marécageux, entre les arbres, je tombai au milieu d’une multitude de
petites grenouilles. Je m’arrêtai à les observer, tirant de leur
obstination à vivre une leçon pour moi-même. Soudain, j’eus la sensation
bizarre que quelqu’un m’épiait et, me retournant brusquement, j’aperçus
dans un fourré quelque chose qui s’y blottissait. Pour mieux voir, je
fis un pas en avant. La chose se dressa: c’était un homme armé d’un
coutelas. Je m’approchai lentement de lui et il me regarda venir,
silencieux et immobile.
Quand je fus près de lui, je remarquai que ses vêtements étaient aussi
déguenillés et aussi sales que les miens. On eût dit, vraiment, qu’il
avait été traîné dans des égouts. De plus près, je distinguai la vase
verdâtre des fossés, des plaques pâles de terre glaise séchée et des
reflets de poussière de charbon. Ses cheveux, très bruns et longs,
retombaient en avant sur ses yeux; sa figure était noire et sale, et il
avait les traits tirés, de sorte qu’au premier abord je ne le reconnus
pas. De plus, une balafre récente lui coupait le bas du visage.
—Halte! cria-t-il, quand je fus à dix mètres de lui.
Je m’arrêtai. Sa voix était rauque.
—D’où venez-vous? demanda-t-il.
Je réfléchis un instant, l’examinant avec attention.
—Je viens de Mortlake, répondis-je. Je me suis trouvé enterré auprès de
la fosse que les Marsiens ont creusée autour de leur cylindre, et j’ai
fini par m’échapper.
—Il n’y a rien à manger par ici, dit-il. Ce coin m’appartient, toute la
colline jusqu’à la rivière, et là-bas jusqu’à Clapham, et ici jusqu’à
l’entrée des communaux. Il n’y a de nourriture que pour un seul. De quel
côté allez-vous?
Je répondis lentement.
—Je ne sais pas... Je suis resté sous les ruines d’une maison pendant
treize ou quatorze jours, et je ne sais rien de ce qui est arrivé
pendant ce temps-là.
Il m’écoutait avec un air de doute; tout à coup, il eut un sursaut et
son expression changea.
—Je n’ai pas envie de m’attarder ici, dis-je. Je pense aller à
Leatherhead pour tâcher d’y retrouver ma femme.
—C’est bien vous, dit-il alors en étendant le bras vers moi. C’est vous
qui habitiez à Woking. Vous n’avez pas été tué à Weybridge?
—Je le reconnus au même moment.
—Vous êtes l’artilleur qui se cachait dans mon jardin...
—En voilà une chance! dit-il. C’est tout de même drôle que ce soit
vous.
Il me tendit sa main et je la pris.
—Moi, continua-t-il, je m’étais glissé dans un fossé d’écoulement. Mais
ils ne tuaient pas tout le monde. Quand ils furent partis, je m’en allai
à travers champs jusqu’à Walton. Mais... il y a quinze jours à peine...
et vous avez les cheveux tout gris.
Il jeta soudain un brusque regard en arrière.
—Ce n’est qu’une corneille, dit-il. Par le temps qui court, on apprend
à connaître que les oiseaux ont une ombre. Nous sommes un peu à
découvert. Installons-nous sous ces arbustes et causons.
—Avez-vous vu les Marsiens? demandai-je. Depuis que j’ai quitté mon
trou, je...
—Ils sont partis à l’autre bout de Londres, dit-il. Je pense qu’ils ont
établi leur quartier général par là. La nuit, du côté d’Hampstead, tout
le ciel est plein des reflets de leurs lumières. On dirait la lueur
d’une grande cité, et on les voit aller et venir dans cette clarté. De
jour, on ne peut pas. Mais je ne les ai pas vus de plus près
depuis...—Il compta sur ses doigts—... cinq jours. Oui. J’en ai vu
deux qui traversaient Hammersmith en portant quelque chose d’énorme. Et
l’avant-dernière nuit, ajouta-t-il d’un ton étrangement sérieux, dans le
pêle-mêle des reflets, j’ai vu quelque chose qui montait très haut dans
l’air. Je crois qu’ils ont construit une machine volante et qu’ils sont
en train d’apprendre à voler.
Je m’arrêtai, surpris, sans achever de m’asseoir sous les buissons.
—A voler!
—Oui, dit-il, à voler!
Je trouvai une position confortable et je m’installai.
—C’en est fait de l’humanité, dis-je. S’ils réussissent à voler, ils
feront tout simplement le tour du monde, en tous sens...
—Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais... ça nous soulagera
d’autant par ici, et d’ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel
mal voyez-vous à ce que ça en soit fini de l’humanité? Moi, j’en suis
bien content. Nous sommes écrasés, nous sommes battus.
Je le regardai, ahuri. Si étrange que cela fût, je ne m’étais pas encore
rendu compte de toute l’étendue de la catastrophe—et cela m’apparut
comme parfaitement évident dès qu’il eut parlé. J’avais conservé
jusque-là un vague espoir, ou, plutôt, c’était une vieille habitude
d’esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient une
conviction absolue:
—Nous sommes battus.
—C’est bien fini, continua-t-il. Ils n’en ont perdu qu’ «un» rien qu’
«un». Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne
s’inquiètent nullement des armes les plus puissantes du monde. Ils nous
ont piétinés. La mort de celui qu’ils ont perdu à Weybridge n’a été
qu’un accident, et il n’y a que l’avant-garde d’arrivée. Ils continuent
à venir; ces étoiles vertes—je n’en ai pas vu depuis cinq ou six
jours—je suis sûr qu’il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il
n’y a rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus.
Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague,
cherchant en vain à lui opposer quelque argument fallacieux et
contradictoire.
—Ça n’est pas une guerre, dit l’artilleur. Ça n’a jamais été une
guerre, pas plus qu’il n’y a de guerre entre les hommes et les fourmis.
Tout à coup, me revinrent à l’esprit les détails de la nuit que j’avais
passée dans l’observatoire.
—Après le dixième coup, ils n’ont plus tiré—du moins jusqu’à l’arrivée
du premier cylindre.
Je lui donnai des explications et il se mit à réfléchir.
—Quelque chose de dérangé dans leur canon, dit-il. Mais qu’est-ce que
ça peut faire? Ils sauront bien le réparer, et quand bien même il y
aurait un retard quelconque, est-ce que ça pourrait changer la fin?
C’est comme les hommes avec les fourmis. A un endroit, les fourmis
installent leurs cités et leurs galeries; elles y vivent, elles font des
guerres et des révolutions, jusqu’au moment où les hommes les trouvent
sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C’est ce qui se
produit maintenant—nous ne sommes que des fourmis. Seulement...
—Eh bien?
—Eh bien! nous sommes des fourmis comestibles.
Nous restâmes un instant là, assis, sans rien nous dire.
—Et que vont-ils faire de nous? questionnai-je.
—C’est ce que je me demande, dit-il; c’est bien ce que je me demande.
Après l’affaire de Weybridge, je m’en allai vers le sud, tout perplexe.
Je vis ce qui se passait. Tout le monde s’agitait et braillait ferme.
Moi, je n’ai guère de goût pour le remue-ménage. J’ai vu la mort de près
une fois ou deux; ma foi, je ne suis pas un soldat de parade, et, au
pire et au mieux—la mort, c’est la mort. Il n’y a que celui qui garde
son sang-froid qui s’en tire. Je vis que tout le monde s’en allait vers
le sud, et je me dis: De ce côté-là, on ne mangera plus avant qu’il soit
longtemps, et je fis carrément volte-face. Je suivis les Marsiens comme
le moineau suit l’homme. Par là-bas, dit-il en agitant sa main vers
l’horizon, ils crèvent de faim par tas en se battant et en se
trépignant...
Il vit l’expression d’angoisse de ma figure, et il s’arrêta, embarrassé.
—Sans doute, poursuivit-il, ceux qui avaient de l’argent ont pu passer
en France. Il parut hésiter et vouloir s’excuser, mais rencontrant mes
yeux, il continua:
—Ici, il y a des provisions partout. Des tas de choses dans les
boutiques, des vins, des alcools, des eaux minérales. Les tuyaux et les
conduites d’eau sont vides. Mais je vous racontais mes réflexions: nous
avons affaire à des êtres intelligents, me dis-je, et ils semblent
compter sur nous pour se nourrir. D’abord, ils vont fracasser tout—les
navires, les machines, les canons, les villes, tout ce qui est régulier
et organisé. Tout cela aura une fin. Si nous avions la taille des
fourmis, nous pourrions nous tirer d’affaire; ça n’est pas le cas et on
ne peut arrêter des masses pareilles. C’est là un fait bien certain,
n’est-ce pas?
Je donnai mon assentiment.
—Bien! c’est une affaire entendue—passons à autre chose, alors.
Maintenant, ils nous attrapent comme ils veulent. Un Marsien n’a que
quelques milles à faire pour trouver une multitude en fuite. Un jour,
j’en ai vu un près de Wandsworth qui saccageait les maisons et
massacrait le monde. Mais ils ne continueront pas de cette façon-là.
Aussitôt qu’ils auront fait taire nos canons, détruit nos chemins de fer
et nos navires, terminé tout ce qu’ils sont en train de manigancer par
là-bas, ils se mettront à nous attraper systématiquement, choisissant
les meilleurs et les mettant en réserve dans des cages et des enclos
aménagés dans ce but. C’est là ce qu’ils vont entreprendre avant
longtemps. Car, comprenez-vous? ils n’ont encore rien commencé, en
somme.
Il nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai
pensé aux égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se
figurent des endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y
en a pendant des milles et des milles de longueur, des centaines de
milles; quelques jours de pluie sur Londres abandonné en feront des
logis agréables et propres.
(CHAPITRE XXIV)
—Rien commencé? m’écriai-je.
—Non, rien! Tout ce qui est arrivé jusqu’ici, c’est parce que nous
n’avons pas eu l’esprit de nous tenir tranquilles, au lieu de les
tracasser avec nos canons et autres sottises; c’est parce qu’on a perdu
la tête et qu’on a fui en masse, alors qu’il n’était pas plus dangereux
de rester où l’on était. Ils ne veulent pas encore s’occuper de nous.
Ils fabriquent leurs choses, toutes les choses qu’ils n’ont pu apporter
avec eux, et ils préparent tout pour ceux qui vont bientôt venir. C’est
probablement à cause de cela qu’il ne tombe plus de cylindres pour le
moment, et de peur d’atteindre ceux qui sont déjà ici. Au lieu de courir
partout à l’aveuglette, en hurlant, et d’essayer vainement de les faire
sauter à la dynamite, nous devons tâcher de nous accommoder du nouvel
état de choses. C’est là l’idée que j’en ai. Ça n’est pas absolument
conforme à ce que l’homme peut ambitionner pour son espèce, mais ça peut
s’accorder avec les faits, et c’est le principe d’après lequel j’agis.
Les villes, les nations, la civilisation, le progrès—tout ça, c’est
fini. La farce est jouée. Nous sommes battus.
—Mais s’il en est ainsi, à quoi sert-il de vivre?
L’artilleur me considéra un moment.
—C’est évident, dit-il. Pendant un million d’années ou deux, il n’y
aura plus ni concerts, ni salons de peinture, ni parties fines au
restaurant. Si c’est de l’amusement qu’il vous faut, je crains bien que
vous n’en manquiez. Si vous avez des manières distinguées, s’il vous
répugne de manger des petits pois avec un couteau ou de ne pas prononcer
correctement les mots, vous ferez aussi bien de laisser tout cela de
côté, ça ne vous sera plus guère utile.
—Alors vous voulez dire que...
—Je veux dire que les hommes comme moi réussiront à vivre, pour la
conservation de l’espèce. Je vous assure que je suis absolument décidé à
vivre, et si je ne me trompe, vous serez bien forcé, vous aussi, de
montrer ce que vous avez dans le ventre, avant qu’il soit longtemps.
Nous ne serons pas tous exterminés, et je n’ai pas l’intention, non
plus, de me laisser prendre pour être apprivoisé, nourri et engraissé
comme un bœuf gras. Hein! voyez-vous la joie d’être mangé par ces sales
reptiles.
—Mais vous ne prétendez pas que...
—Mais si, mais si! Je continue: mes plans sont faits, j’ai résolu la
difficulté. L’humanité est battue. Nous ne savions rien, et nous avons
tout à apprendre maintenant. Pendant ce temps, il faut vivre et rester
indépendants, vous comprenez? Voilà ce qu’il y aura à faire.
Je le regardais, étonné et profondément remué par ses paroles
énergiques.
—Sapristi! vous êtes un homme, vous! m’écriai-je, en lui serrant
vigoureusement la main.
—Eh bien! dit-il, les yeux brillants de fierté, est-ce pensé, cela,
hein?
—Continuez, lui dis-je.
—Donc, ceux qui ont envie d’échapper à un tel sort doivent se préparer.
Moi, je me prépare. Comprenez bien ceci: nous ne sommes pas tous faits
pour être des bêtes sauvages, et c’est ce qui va arriver. C’est pour
cela que je vous ai guetté. J’avais des doutes: vous êtes maigre et
élancé. Je ne savais pas que c’était vous et j’ignorais que vous aviez
été enterré. Tous les gens qui habitaient ces maisons et tous ces
maudits petits employés qui vivaient dans ces banlieues—tous ceux-là ne
sont bons à rien. Ils n’ont ni vigueur, ni courage,—ni belles idées, ni
grands désirs; et Seigneur! un homme qui n’a pas tout cela peut-il faire
autre chose que trembler et se cacher? Tous les matins, ils se
trimballaient vers leur ouvrage,—je les ai vus, par
centaines,—emportant leur déjeuner, s’essoufflant à courir, pour
prendre les trains d’abonnés, avec la peur d’être renvoyés s’ils
arrivaient en retard; ils peinaient sur des ouvrages qu’ils ne prenaient
pas même la peine de comprendre; le soir, du même train-train, ils
retournaient chez eux avec la crainte d’être en retard pour dîner;
n’osant pas sortir, après leur repas, par peur des rues désertes;
dormant avec des femmes qu’ils épousaient, non pas parce qu’ils avaient
besoin d’elles, mais parce qu’elles avaient un peu d’argent qui leur
garantissait une misérable petite existence à travers le monde; ils
assuraient leurs vies, et mettaient quelques sous de côté par peur de la
maladie ou des accidents; et le dimanche—c’était la peur de l’au-delà,
comme si l’enfer était pour les lapins! Pour ces gens-là, les Marsiens
seront une bénédiction: de jolies cages spacieuses, de la nourriture à
discrétion; un élevage soigné et pas de soucis. Après une semaine ou
deux de vagabondage à travers champs, le ventre vide, ils reviendront et
se laisseront prendre volontiers. Au bout de peu de temps, ils seront
entièrement satisfaits. Ils se demanderont ce que les gens pouvaient
bien faire avant qu’il y ait eu des Marsiens pour prendre soin d’eux. Et
les traîneurs de bars, les tripoteurs, les chanteurs—je les vois d’ici,
ah! oui, je les vois d’ici! s’exclama-t-il avec une sorte de sombre
contentement. C’est là qu’il y aura du sentiment et de la religion; mais
il y a mille choses que j’avais toujours vues de mes yeux et que je ne
commence à comprendre clairement que depuis ces derniers jours. Il y a
des tas de gens, gras et stupides, qui prendront les choses comme elles
sont, et des tas d’autres aussi se tourmenteront à l’idée que le monde
ne va plus et qu’il faudrait y faire quelque chose. Or, chaque fois que
les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en
mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir,
aboutissent toujours à une religion du Rien-Faire, très pieuse et très
élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté
du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie
à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront
pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une
espèce moins simple se tourneront sans doute vers—comment appelez-vous
cela?—l’érotisme.
Il s’arrêta un moment, puis il reprit.
—Très probablement, les Marsiens auront des favoris parmi tous ces
gens; ils leur enseigneront à faire des tours et, qui sait? feront du
sentiment sur le sort d’un pauvre enfant gâté qu’il faudra tuer. Ils en
dresseront, peut-être aussi, à nous chasser.
—Non, m’écriai-je, c’est impossible. Aucun être humain...
—A quoi bon répéter toujours de pareilles balivernes? dit l’artilleur.
Il y en a beaucoup qui le feraient volontiers. Quelle blague de
prétendre le contraire!
Et je cédai à sa conviction.
—S’ils s’en prennent à moi, dit-il, bon Dieu! s’ils s’en prennent à
moi!... et il s’enfonça dans une sombre méditation.
Je réfléchissais aussi à toutes ces choses, sans rien trouver pour
réfuter les raisonnements de cet homme. Avant l’invasion, personne n’eût
mis en doute ma supériorité intellectuelle, et cependant cet homme
venait de résumer une situation que je commençais à peine à comprendre.
—Qu’allez-vous faire? lui demandai-je brusquement. Quels sont vos
plans?
Il hésita.
—Eh bien! voici! dit-il. Qu’avons-nous à faire? Il nous faut trouver un
genre de vie qui permette à l’homme d’exister et de se reproduire, et
d’être suffisamment en sécurité pour élever sa progéniture.
Oui—attendez, et je vais vous dire clairement ce qu’il faut faire à mon
avis. Ceux que les Marsiens domestiqueront deviendront bientôt comme
tous les animaux domestiques. D’ici à quelques générations, ils seront
beaux et gros, ils auront le sang riche et le cerveau stupide—bref,
rien de bon. Le danger que courent ceux qui resteront en liberté est de
redevenir sauvages, de dégénérer en une sorte de gros rat sauvage... Il
nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai pensé aux
égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se figurent des
endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y en a pendant des
milles et des milles de longueur, des centaines de milles; quelques
jours de pluie sur Londres abandonné en feront des logis agréables et
propres. Les canaux principaux sont assez grands et assez aérés pour les
plus difficiles. Puis, il y a les caves, les voûtes et les magasins
souterrains qu’on pourrait joindre aux égouts par des passages faciles à
intercepter; il y a aussi les tunnels et les voies souterraines de
chemin de fer. Hein? Vous commencez à y voir clair? Et nous formons une
troupe d’hommes vigoureux et intelligents, sans nous embarrasser de tous
les incapables qui nous viendront. Au large, les faibles!
—C’est pour cela que vous me chassiez tout à l’heure.
—Mais... non... c’était pour entamer la conversation.
—Ce n’est pas la peine de nous quereller là-dessus. Continuez.
—Ceux qu’on admettra devront obéir. Il nous faut aussi des femmes
vigoureuses et intelligentes,—des mères et des éducatrices. Pas de
belles dames minaudières et sentimentales—pas d’yeux langoureux. Il ne
nous faut ni incapables, ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et
les inutiles, les encombrants, les malfaisants succomberont. Ils
devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté. Après
tout, il y a une sorte de déloyauté à s’obstiner à vivre pour gâter la
race, d’autant plus qu’ils ne pourraient pas être heureux. D’ailleurs,
mourir n’est pas si terrible, c’est la peur qui rend la chose
redoutable. Et puis nous nous rassemblerons dans tous ces endroits.
Londres sera notre district. Même, on pourrait organiser une
surveillance afin de pouvoir s’ébattre en plein air, quand les Marsiens
n’y seraient pas—jouer au cricket, par exemple. C’est comme cela qu’on
sauvera la race.
N’est-ce pas? Tout cela est possible? Mais sauver la race n’est rien;
comme je l’ai dit, ça consiste à devenir des rats. Le principal, c’est
de conserver notre savoir et de l’augmenter encore. Alors, c’est là que
des gens comme vous deviennent utiles. Il y a des livres, il y a des
modèles. On aménagerait des locaux spéciaux, en lieu sûr, très profonds,
et on y réunirait tous les livres qu’on trouverait; pas de sottises, ni
romans, ni poésie, rien que des livres d’idées et de science. On
pourrait s’introduire dans le British Muséum et y prendre tous les
livres de ce genre. Ils nous faudrait spécialement maintenir nos
connaissances scientifiques—les étendre encore. On observerait ces
Marsiens. Quelques-uns d’entre nous pourraient aller les espionner,
quand ils auraient tout organisé; j’irai peut-être moi-même. Il
... où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons,
hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore.
Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne
qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité.
(CHAPITRE XXIV)
faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire.
Mais le grand point, c’est de laisser les Marsiens tranquilles; ne
jamais rien leur voler même. Si on se trouve sur leur passage, on leur
fait place. Il faut montrer que nous n’avons pas de mauvaises
intentions. Oui, je sais bien; mais ce sont des êtres intelligents, et
s’ils ont tout ce qu’il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois
et se contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive.
L’artilleur s’arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras.
—Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à
apprendre avant de... Imaginez-vous ceci: quatre ou cinq de leurs
machines de combat qui se mettent en mouvement tout à coup—les Rayons
Ardents dardés en tous sens—et sans que les Marsiens soient dedans. Pas
de Marsiens dedans, mais des hommes—des hommes qui auraient appris à
les conduire. Ça pourrait être de mon temps, même—ces hommes!
Figurez-vous pouvoir manœuvrer l’un de ces charmants objets avec son
Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener avec! Qu’importerait
de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après un exploit
comme celui-là? Je réponds bien que les Marsiens en ouvriraient de
grands yeux. Les voyez-vous, hein? Les voyez-vous courir, se précipiter,
haleter, s’essouffler et hurler, en s’installant dans leurs autres
mécaniques? On aurait tout désengrené à l’avance et pif, paf, pan, uitt,
uitt, au moment où ils veulent s’installer dedans, le Rayon Ardent passe
et l’homme a repris sa place.
L’imagination hardie de l’artilleur et le ton d’assurance et de courage
avec lequel il s’exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un
certain temps. J’admettais sans hésitation, à la fois ses prévisions
quant à la destinée de la race humaine et la possibilité de réaliser ses
plans surprenants. Le lecteur qui suit l’exposé de ces faits, l’esprit
tranquille et attentif, voudra bien, avant de m’accuser de sottise et de
naïveté, considérer que j’étais craintivement blotti dans les buissons,
l’esprit plein d’anxiété et d’appréhension. Nous conversâmes de cette
façon pendant une bonne partie de la matinée, puis, après nous être
glissés hors de notre cachette et avoir scruté l’horizon pour voir si
les Marsiens ne revenaient pas dans les environs, nous nous rendîmes, en
toute hâte, à la maison de Putney Hill dont il avait fait sa retraite.
Il s’était installé dans une des caves à charbon et quand je vis
l’ouvrage qu’il avait fait en une semaine—un trou à peine long de dix
mètres par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie
d’égout—j’eus mon premier indice du gouffre qu’il y avait entre ses
rêves et son courage. J’aurais pu en faire autant en une journée, mais
j’avais en lui une foi suffisante pour l’aider, toute la matinée et
assez tard dans l’après-midi, à creuser son passage souterrain. Nous
avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la
cuisine. Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d’une boîte
de tête de veau à la tortue et une bouteille de vin. Après la
démoralisante étrangeté des événements, j’éprouvais à travailler ainsi
un grand soulagement. J’examinais son projet et bientôt des objections
et des doutes m’assaillirent, mais je n’en continuais pas moins mon
labeur, heureux d’avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à
peu, je commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de
l’égout et sur les chances que nous avions de ne pas l’atteindre. Ma
perplexité actuelle était de savoir pourquoi nous creusions ce long
tunnel, alors qu’on pouvait s’introduire facilement dans les égouts par
un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour revenir jusqu’à
cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal
choisie et qu’il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de
tunnel. Au moment même où tout cela m’apparaissait clairement,
l’artilleur s’appuya sur sa bêche et me dit:
—Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment?
D’ailleurs, je crois qu’il serait temps d’aller faire une reconnaissance
sur le toit de la maison.
J’étais d’avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation,
il reprit son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m’arrêtai,
et il s’arrêta aussi immédiatement.
—Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu
d’être ici? demandai-je.
—Je prenais l’air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en
sécurité, la nuit.
—Mais, votre ouvrage?...
—Oh! on ne peut pas toujours travailler, dit-il.
A cette réponse j’avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur
sa bêche.
—Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce
que si quelqu’un s’approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et
on nous surprendrait.
Je n’avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de
l’échelle qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs.
Nulle part on n’apercevait de Marsiens, et nous nous aventurâmes sur les
tuiles, nous laissant glisser jusqu’au parapet qui nous abritait.
De là, un bouquet d’arbres nous cachait la plus grande partie de Putney,
mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus
de l’Herbe Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété
grimpante de l’Herbe Rouge avait envahi les arbres qui entourent le
vieux palais, et leurs branches s’étendaient mortes et décharnées,
garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi tout cet
enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces
de végétaux avaient besoin d’eau courante pour se propager. Autour de
nous, on n’en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des
boules de neige montaient verts et brillants au milieu de massifs de
lauriers et d’hortensias ensoleillés. Au delà de Kensington, une fumée
épaisse s’élevait, qui, avec une brune bleuâtre, empêchait d’apercevoir
les collines septentrionales.
L’artilleur se mit à parler de l’espèce de monde qui était restée dans
Londres.
—Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent
à rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se
pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes,
qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quelqu’un qui s’y trouvait
m’a conté la chose. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de
combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec
curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle s’avança
alors au milieu d’eux et en captura une centaine trop ivres ou trop
effrayés pour s’enfuir.
Incidents burlesques et tragiques d’une époque troublée qu’aucun
historien ne pourra relater fidèlement!
Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son
enthousiasme le reprit. Il exposa, avec tant d’éloquence, la possibilité
de capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à
moitié. Mais je commençais à connaître la qualité de son courage, et je
comprenais maintenant pourquoi il attachait tant d’importance à ne rien
faire précipitamment. D’ailleurs, il n’était plus du tout question qu’il
dût s’emparer personnellement de la grande machine et s’en servir
lui-même pour combattre les Marsiens.
Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés
ni l’un ni l’autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de
faire la collation, j’acceptai sans hésiter. Il devint soudain très
généreux; puis, le repas terminé, il sortit et revint quelques moments
après avec d’excellents cigares. Nous en allumâmes chacun un et son
optimisme devint éblouissant. Il inclinait à considérer ma venue comme
une merveilleuse bonne fortune.
—Il y a du champagne dans la cave voisine, dit-il.
—Nous travaillerons mieux avec ce bourgogne, répondis-je.
—Non, non, vous êtes mon hôte, aujourd’hui. Bon Dieu! nous avons assez
de besogne devant nous. Prenons un peu de repos, pour rassembler nos
forces, pendant que c’est possible. Regardez-moi toutes ces ampoules!
Poursuivant son idée de s’accorder un peu de répit, il insista pour que
nous fissions une partie de cartes. Il m’enseigna divers jeux et, après
nous être partagé Londres, lui s’attribuant la rive droite, et moi
gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si
bêtement ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait
est absolument exact, et, chose plus surprenante encore, c’est que je
trouvai ce jeu, et plusieurs autres que nous jouâmes aussi, extrêmement
intéressants.
Quel étrange esprit que celui de l’homme! L’espèce entière était menacée
d’extermination ou d’une épouvantable dégradation, nous n’avions devant
nous d’autre claire perspective que celle d’une mort horrible, et nous
pouvions, tranquillement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux
chances que représentaient ces bouts de carton peint, et plaisanter avec
un réel plaisir. Ensuite il m’enseigna le poker et je lui gagnai
tenacement trois longues parties d’échecs. Quand la nuit vint, nous
étions si acharnés que nous nous risquâmes d’un commun accord à allumer
une lampe.
Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l’artilleur
acheva le champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne
restait de l’énergique régénérateur de la race humaine que j’avais
écouté le matin de ce même jour. Il était encore optimiste, mais son
optimisme était plus calme et plus réfléchi. Je me souviens qu’il
proposa, dans un discours incohérent et peu varié, de boire à ma santé.
Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher
d’apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé.
Tout d’abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les
collines du nord étaient enveloppées de ténèbres; les flammes qui
montaient de Kensington rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de
flamme jaunâtre s’élançait et s’évanouissait dans la profonde nuit
bleue. Tout le reste de l’immense ville était obscur. Alors, plus près
de moi, j’aperçus une étrange clarté, une sorte de fluorescence, d’un
pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant
un
Londres mort.
(CHAPITRE XXV)
moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible
irradiation, depuis je pensai qu’elle était produite par l’Herbe Rouge.
Avec cette idée, une curiosité qui n’était qu’assoupie s’éveilla en moi
avec le sens de la proportion des choses. Mes yeux, alors, cherchèrent
dans le ciel la planète Mars, qui resplendissait rouge et claire à
l’ouest, puis, longuement et fixement mes regards s’attachèrent aux
ténèbres qui s’étendaient sur Hampstead et Highgate.
Je restai longtemps sur le toit, l’esprit déconcerté par les
tribulations de la journée. Je me souvenais de mes divers états
d’esprit, depuis le besoin de prier que j’avais éprouvé la nuit
précédente jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes.
Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin
mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut
sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi
ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai
d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et
fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là,
me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que
faisaient les Marsiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la
lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit.