§ 3. — L’évolution du christianisme vers la libre pensée dans les églises protestantes.
L’évolution qui devait conduire une partie du protestantisme vers un demi-rationalisme fut une conséquence indirecte et imprévue de la Réforme du XVIe siècle inaugurée par Luther.
La Réforme ne constitua nullement, ainsi qu’on l’a si souvent répété, un mouvement rationaliste ayant pour dessein d’affranchir la pensée humaine du joug religieux. Elle fut exactement le contraire.
On peut substituer une foi dogmatique à une autre comme le firent certains réformateurs, mais le libre examen rationnel se trouvera toujours incompatible avec des croyances irrationnelles se propageant par des procédés (contagion mentale, suggestion, prestige, etc.) où la raison ne prend aucune part.
Le but, fort rétrograde, de Luther était, d’éliminer de la théologie toutes les influences rationnelles. Il enseignait la nécessité pour la foi de se détourner du « pourquoi » des choses. L’homme doit se montrer plus avide de croire que de comprendre et faire de la foi sa préoccupation unique. Nul n’est juste sinon celui qui croit. La parole du Seigneur, telle qu’on la trouve formulée dans la Bible, suffit. La loi morale consiste à lui obéir. Ainsi seulement on peut arriver au royaume de Dieu.
Pour des motifs exposés au cours de cet ouvrage, certaines sectes protestantes aboutirent à la libre pensée, mais jamais Luther ni Calvin n’eurent un seul instant l’idée d’une telle évolution. On doit au contraire les qualifier de réactionnaires, puisqu’ils voulaient revenir aux enseignements de la Bible, c’est-à-dire d’un livre vieux de quinze siècles.
Rejetant l’autorité de l’Église, Luther et Calvin se virent bien obligés de laisser les fidèles interpréter la Bible à leur gré. Cette faculté devait conduire plus tard à la libre pensée quand les livres sacrés furent lus avec les yeux de la science et non plus avec ceux de la foi. A force d’interpréter la Bible, on finit par ne plus y croire. C’était un aboutissement de l’enseignement de Luther qu’il n’avait pas prévu. L’idée de négation qu’implique la libre pensée eût été jugée par lui un horrible blasphème[4]. Calvin avait à sa disposition des supplices capables d’étouffer pareille prétention si elle s’était formulée.
[4] Le Petit Catéchisme de Luther, publié en 1520, contient fort peu de choses contraires à l’orthodoxie catholique.
L’évolution du protestantisme vers la négation de la divinité du Christ fut assez lente et ne pouvait du reste devenir générale, car l’ancienne religion en se désagrégeant dut s’adapter à des mentalités différentes. C’est seulement parmi les sectes du protestantisme dit libéral qu’est rejetée la divinité du Christ. Les protestants orthodoxes l’admettent au contraire et ont conservé — l’Église anglicane officielle, notamment, — beaucoup des dogmes et des cérémonies du catholicisme.
Quelque éloignés ou rapprochés que puissent être suivant les sectes, catholiques et protestants, ils diffèrent surtout par leurs habitudes d’esprit. Le catholique admet en bloc le credo imposé par l’Église, le protestant soumet toujours à l’analyse une croyance qu’il doit chercher à travers les obscurités de la Bible. Pour un catholique la confession absout toutes les fautes, le protestant reste persuadé au contraire de leurs répercussions inévitables. De plus, sa religion étant intérieure il n’éprouve pas comme le catholique le besoin de l’extérioriser en pompes et en symboles.
Si les deux formes du christianisme : catholicisme et protestantisme diffèrent nettement, c’est qu’elles correspondent à des aspirations de races distinctes qui ne sauraient se pénétrer. Sans la Réforme, les peuples du Nord eussent probablement fini par modifier d’eux-mêmes leur ancienne foi, tandis que ceux du Midi l’auraient conservée. Les dogmes imposés dispensent de réfléchir et les pompes brillantes séduisent les sensibilités vives tenant peu à raisonner.
Ce qui vient d’être dit de la mentalité protestante créée par la nécessité d’interpréter soi-même la Bible, s’applique aussi bien aux libéraux qu’aux orthodoxes, mais les premiers seuls ont formulé des négations les rapprochant de la libre pensée ou tout au moins du simple déisme.
Ces négations professées surtout par des esprits éclairés : doyens de Facultés de théologie, professeurs, etc. vont fort loin. Dans le tome III de son livre sur le fidéisme, M. Ménégoz, ancien doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, se proclame débarrassé « de toute la mythologie ecclésiastique ». Il déclare que « jamais un israélite n’a considéré le Messie comme une incarnation de Jéhovah » et conclut en disant : « Je crois avoir établi que le dogme de la divinité du Christ ne se trouve ni dans l’Ancien, ni dans le Nouveau Testament. »
M. Édouard Vaucher, actuellement doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, a bien voulu me donner des renseignements précieux sur le développement du protestantisme libéral.
La pensée de contester la divinité du Christ remonterait au début du XVIIe siècle mais ne se répandit que lentement. Le mouvement commencé en Angleterre s’étendit graduellement en Hollande et en Allemagne. Dans ce dernier pays, suivant les époques, l’orthodoxie ou l’école libérale l’emporta.
L’évolution du protestantisme vers la libre pensée ne s’aperçoit pas toujours facilement dans les livres. On évite d’y formuler des négations trop brutales. Les traités dogmatiques classiques représentent Jésus comme un homme inspiré de Dieu et les catéchismes glissent sur ce sujet, assurant seulement que le Christ est comme tous les hommes, fils de Dieu. Il n’y a guère que les unitaires qui insistent sur sa non-divinité.
Les enseignements des diverses sectes protestantes varient au surplus beaucoup, suivant les pays. Ces sectes sont innombrables. L’Amérique en compte plus de deux cents. Depuis 1750, m’écrit M. Vaucher, l’histoire des églises protestantes consiste pour une grande part dans un mouvement de flux et de reflux des idées libérales. Elles seraient maintenant en progrès aux États-Unis et en Angleterre.
J’ai montré dans un autre chapitre les transformations profondes subies par une religion en passant des théologiens et des lettrés aux couches populaires. On a vu que Bouddha, négateur des dieux, était rapidement devenu dieu pour les foules. Il est impossible d’admettre l’irréligiosité d’une croyance populaire. Le protestantisme dit libéral est surtout une doctrine de lettrés. Je doute fort que ses négations aient beaucoup pénétré dans l’âme des fidèles. Le plus souvent ils n’en ont pas même entendu parler.