§ 3. — Religions nouvelles formées par la transformation d’anciennes croyances.
Il découle des considérations précédentes qu’une foi ne peut guère s’établir sans éléments des religions antérieures. Nous allons le voir en étudiant la genèse de diverses religions formées depuis un siècle. Leur brève histoire justifiera entièrement les principes précédemment exposés.
Nous examinerons d’abord dans ce paragraphe les religions dérivant de cultes antérieurs, comme les sectes protestantes ; nous citerons ensuite celles qui, telles que le mormonisme, le spiritisme, etc., s’en écartent notablement, malgré d’importants emprunts.
Les sectes protestantes, dont l’Amérique est remplie, figurent parmi les meilleurs exemples à donner, non seulement de la division d’une même religion, mais encore de la force merveilleuse donnée parfois à l’homme par l’exaltation religieuse. C’est elle, en effet, qui contribua puissamment à couvrir de villes imposantes des contrées jadis peuplées de tribus sauvages.
Une petite émigration de puritains fuyant les persécutions suffit pour fonder, en 1620, la modeste colonie qui devait constituer un jour la formidable république des États-Unis.
L’intolérance farouche de ces émigrés ne les servit pas moins que leur foi ardente. Interdisant l’entrée du territoire à tous les hommes d’une autre secte, elle maintint chez eux l’unité d’action.
Évidemment l’exaltation religieuse est un élément puissant d’action, cependant elle ne suffit pas. La foi développe les qualités que l’homme possède, mais ne saurait les faire naître. Dans des régions analogues, d’autres peuples inspirés de croyances aussi vives n’ont rien fondé de durable.
Mais les envahisseurs protestants apportaient, en dehors de la foi et grandies par elle, les vertus de leur race : initiative individuelle, goût du travail, persévérance invincible, discipline interne solidement établie.
Ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas, ces hommes énergiques adaptèrent inconsciemment la religion à leur mentalité ancestrale et aux besoins présents. Bien que rédigée d’après des textes bibliques, la constitution politique des premières années était imprégnée de self-government. L’esprit d’indépendance se manifesta jusque dans l’organisation de l’Église, que ne dirigeait aucun pouvoir suprême. Elle se composait d’une collection de cultes indépendants et autonomes qui devinrent bientôt des sectes distinctes, mais se tolérant parfaitement.
Les premiers émigrants acceptaient entièrement la doctrine de Calvin sur la prédestination, d’après laquelle les hommes étaient désignés avant même leur naissance, pour le ciel ou l’enfer, au gré du Créateur. Mais ce fatalisme barbare choquant par trop les sentiments d’équité devait provoquer une réaction et, dès la troisième génération, le dogme de la prédestination se trouvait à peu près répudié. On préféra d’ailleurs ne pas être affirmatif sur les points laissés incertains par la Bible, tels que l’éternité des peines, la divinité du Christ et la Trinité.
Multipliées chaque jour davantage, les sectes protestantes comprennent aujourd’hui des variétés nombreuses de croyances dont beaucoup n’ont plus guère de chrétien que le nom. Toutes considèrent du reste la nature de la foi comme sans importance, mais jugent que l’homme pour agir doit posséder une foi. La psychologie moderne ne saurait contester la justesse de cette conception.
Parmi les sectes nouvelles pouvant se rattacher partiellement au christianisme, une place particulière revient à celle dite christian-science, non seulement à cause de son prodigieux succès, mais surtout en raison des enseignements précieux que son étude fournit à la psychologie. Elle a provoqué à bon droit l’attention des philosophes, W. James notamment.
Ses disciples, dont le nombre dépasse un million, comptent des professeurs, des écrivains et des artistes. Cinq cent mille exemplaires de sa bible ont déjà été vendus ; quatre mille élèves fréquentent ses collèges.
Elle eut pour fondatrice une certaine dame Eddy, que les fidèles comparent au Christ. Sa religion se révèle optimiste. Le Dieu vindicatif des Juifs et des Chrétiens y demeure inconnu. Elle considère la souffrance comme une illusion, attendu que l’homme ayant été fait à l’image de Dieu, cette image ne doit pas souffrir.
Dès qu’un « scientiste » se croit malade, il fait venir un apôtre de la religion. Ce dernier lui suggère énergiquement qu’il ne souffre pas, et cette suggestion réussit souvent à le soulager : « La foi guérit », a dit depuis longtemps le célèbre médecin Charcot.
« Des aveugles, assure W. James, ont recouvré la vue, des paralytiques l’usage de leurs jambes ; des malades incurables ont retrouvé la santé. Dans le domaine moral, les résultats n’ont pas été moins frappants. Bien des hommes ont adopté une attitude optimiste, qui n’avaient jamais supposé qu’ils en fussent capables.
« … Agissez, écrit la fondatrice, comme si j’avais raison, et l’expérience de chaque jour vous prouvera que vous êtes dans le vrai. Vous éprouverez dans votre corps, dans votre esprit, que les énergies qui gouvernent la nature sont des énergies personnelles, que vos pensées personnelles sont des forces réelles, que les puissances de l’univers répondent directement à vos appels et à vos besoins individuels.
« … La religion nouvelle donne la sérénité, l’équilibre moral, le bonheur. »
De tels résultats expliquent le succès considérable de cette médecine mentale. Les « scientistes » se distinguent tous par leur caractère heureux. La mort même, envisagée comme la fin d’un rêve, ne les effraie pas.
Si l’on admet pour but d’une religion la création du bonheur, il faut reconnaître que la christian-science a parfaitement atteint ce résultat.
Enseignant que l’esprit peut transformer les impressions reçues du monde extérieur, cette religion n’avance rien de contraire à l’observation. Si elle arrivait à détruire le pessimisme dans le monde, le service rendu à l’humanité serait immense. Malheureusement, la christian-science ne crée sans doute l’optimisme que chez des natures y étant déjà portées et leur fournit seulement de nouvelles raisons de le maintenir.
Les résultats de cette croyance contribuent à justifier l’action des eaux miraculeuses, des pèlerinages, des reliques, des prières, etc., contestée jadis par la science, mais qu’elle accepte aujourd’hui.
Des phénomènes si intéressants au point de vue psychologique doivent rendre indulgent à l’égard des promesses formulées par les vendeurs d’illusions. J’ai rappelé ailleurs l’histoire d’un vendeur de bagues magiques assurant, disait-il, le succès à leurs possesseurs. Poursuivi devant le tribunal, il fut condamné. Théoriquement, le tribunal avait raison, mais au point de vue pratique, le sorcier n’était pas répréhensible. Il ne trompait personne, puisque de nombreux témoins affirmèrent avoir été comblés de prospérité à partir du jour où ils portèrent l’anneau magique. Une couturière vit brusquement sa clientèle se développer, un commerçant ses affaires rapidement s’accroître. Et pourquoi ces résultats heureux ? Simplement parce que la confiance en l’aide magique de l’anneau stimula leurs facultés. L’homme utilise généralement une faible partie des forces qui sont en lui. La foi dans un secours surnaturel contribue à le faire agir de telle façon qu’il réussit.
Cette action de la foi, sur laquelle nous sommes fréquemment revenu, constitue un des côtés les plus importants de l’influence des religions, influence qui, si mystérieuse qu’elle paraisse, a été trop constatée pour être niable aujourd’hui.