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§ 4. — Religions nouvelles n’empruntant que peu d’éléments aux anciennes croyances.

Les sectes protestantes représentent simplement, des modifications d’une même croyance. Nous allons parler maintenant de religions ne se rattachant pas à d’anciennes croyances, ou du moins ne s’y rattachant que par des liens très lâches.

Ce n’est pas la fondation de religions nouvelles qui est rare dans l’histoire, mais leur succès. Durant un siècle seulement, la France en vit naître une douzaine. A ne compter que les plus célèbres depuis 1789, on trouve d’abord : le culte de la Raison, d’un succès éphémère, puis la religion de l’Être Suprême, sorte de déisme imaginé par Robespierre. Se succédèrent ensuite la religion Svedenborgienne, qui recrute encore des disciples, puis la Théophilanthropie de Valentin Haüy, le Saint-Simonisme du père Enfantin, le culte de l’Humanité d’Auguste Comte, le Spiritisme, le Satanisme, etc. Les autres contrées furent aussi fécondes.

Une des plus remarquables religions récentes de l’Amérique est le Mormonisme. Il constitue encore une preuve de la puissance conférée à l’homme par une foi forte, fût-elle absurde, et confirme aussi l’assertion émise plus haut qu’une religion exalte les qualités possédées par l’individu, mais ne saurait en créer. C’est justement pourquoi la même croyance produit des résultats absolument différents, suivant le peuple qui l’adopte.

Si chimérique que cette croyance puisse être, ses effets seront très pratiques chez une race vigoureuse poursuivant toujours les côtés utilitaires de la vie. Le Mormonisme en fournit un frappant exemple.

Fondée par un visionnaire, auteur d’une sorte de bible imprégnée de nombreuses réminiscences chrétiennes, la religion nouvelle groupa bientôt quelques adeptes, mais serait rapidement tombée, comme beaucoup d’autres, dans l’oubli, si elle n’avait rencontré un de ces grands meneurs d’hommes comparables à saint Paul et sans lesquels aucune foi n’a pu prospérer.

Ce nouveau saint Paul, homme extrêmement séducteur et énergique, s’appelait Joseph Smith. Il réunit très vite plusieurs centaines de disciples.

Malheureusement, leur doctrine enseignait la polygamie, considérée comme un affreux scandale par les puritains de l’Amérique. Des troupes furent dépêchées pour détruire les hérétiques. Joseph Smith se sauva dans l’Ohio avec ses adeptes. Ils y fondèrent trois cents fermes qui prospérèrent rapidement. Les puritains exaspérés les firent incendier par des soldats. Dépouillés de tout, les fidèles se réfugièrent sur les bords de l’Illinois. De nouvelles troupes furent envoyées afin de les massacrer. Sous la conduite de leur prophète, Brigham Young, ils émigrèrent vers l’Ouest et arrivèrent en 1844, après avoir parcouru plus de cinq cents lieues, sur les bords du Lac Salé, région stérile et désolée où nul ennemi ne pouvait songer à les suivre.

Aucune colonisation ne semblait possible dans un tel désert. Grâce à l’ardeur de leur foi, les Mormons triomphèrent cependant d’obstacles paraissant invincibles. En cinquante ans, ils transformèrent une contrée aride en région fertile, couverte de villes, de monuments, d’usines et d’industries variées. Le nombre des Mormons devint tel qu’il fallut renoncer à les persécuter. La polygamie avait favorisé leur multiplication rapide. Beaucoup d’entre eux ont huit ou dix femmes[5] et jusqu’à dix-huit enfants. Grâce aux richesses acquises par leur labeur ils peuvent les entretenir facilement.

[5] Interrogée par M. Huret sur ce qu’elle pensait de la polygamie, une dame mormone répondit : « Je préfère être la dixième femme d’un homme supérieur que la femme unique d’un homme médiocre. » Elle ajouta ensuite que les femmes de polygames sont bien plus heureuses que les autres.

Le prosélytisme religieux des Mormons est aussi développé que leurs capacités industrielles. Leur dernier pape, père de quarante-deux enfants et directeur d’une grande banque, a déjà expédié quinze cents missionnaires dans le monde. Ils propageront peut-être le mormonisme, mais ne sauraient donner à ses nouveaux disciples les qualités de race qui déterminèrent le succès de cette religion en Amérique. Le pape mormon s’illusionne un peu, je crois, en espérant convertir l’univers à sa doctrine.


A côté des religions que nous venons de citer, on pourrait encore énumérer celles surgies en Orient depuis un siècle seulement, telles que le babysme et le bahaïsme en Perse. J’ai déjà parlé de la première dans un précédent ouvrage, à propos des martyrs qu’elle suscite.

La seconde se donne comme religion universelle, avec ce caractère particulier de ne pas chercher à supprimer les autres cultes, mais de les considérer tous comme les explications différentes d’une même vérité.

« Le bahaïsme, écrit un de ses disciples, montre comment, à travers la diversité des dogmes et des symboles, les religions ne sont que le résultat de l’effort d’humanités différentes pour résoudre le grand problème de l’Inconnu ; et que leurs fondateurs sont les messagers d’un même Dieu, apportant aux hommes un même enseignement, adapté seulement aux exigences de l’époque. »

Ces conceptions se révèlent un peu trop rationalistes pour avoir, je crois, grand succès. Le peuple n’adorera toujours que des dieux personnels. Les dieux impersonnels sont des abstractions du même ordre que la nature pour le savant, la beauté pour l’artiste, l’inconnaissable pour le philosophe, la justice pour l’homme politique. On les invoque et on les respecte. On ne les adore pas.


Bien loin des religions précédentes et sans parenté immédiate avec elles, peuvent être citées comme croyances nouvelles les rêveries des théosophistes et des spirites.

Le spiritisme ayant pour but d’entrer, au moyen de tables tournantes et de médiums, en communication avec les âmes des morts et les esprits de l’autre monde, constitue une sorte de culte qui compte actuellement plusieurs millions d’adeptes.

A côté du spiritisme se rangent toutes les croyances du même ordre : occultisme, théosophisme, etc. Elles sont très vagues, très imprécises, et répéter ici les conclusions de l’étude que je leur ai consacrée dans mon livre, les Opinions et les Croyances, serait sans intérêt. Nous n’en parlons maintenant que pour donner encore une preuve de l’indestructibilité de la mentalité religieuse.

Le fait qu’un certain nombre de savants éminents adhèrent aux croyances spirites montre bien à quel point il est impossible à l’esprit de se passer de religion et quels faibles arguments suffisent parfois à contenter l’homme le plus savant quand il pénètre dans le champ de la croyance.