§ 2. — La connaissance qualitative des phénomènes.
Tous les phénomènes dont l’ensemble constitue l’univers nous sont révélés seulement par les impressions qu’ils produisent sur nos sens. Ceux-ci restent toujours interposés entre l’univers réel et nous.
Interprétant ces impressions, l’intelligence nous fournit une image acceptée comme une copie fidèle du monde extérieur, bien que ne lui ressemblant pas.
La nature véritable des choses ne nous échappe pas seulement parce que le monde extérieur n’est connu qu’à travers nos sens. Alors même que ces derniers nous montreraient l’univers réel et que le bruit ne serait pas une création de notre oreille, et la lumière une conséquence de la structure de notre rétine, nous ne connaîtrions les choses que très incomplètement encore, nos sens et les instruments qui les étendent nous révélant seulement de minimes fragments du monde véritable. L’œil, par exemple, ne perçoit pas la dixième partie du spectre lumineux ; s’il pouvait distinguer les radiations émanées de tous les êtres vivants en raison de leur température, il les verrait clairement pendant la nuit. L’être que nous percevons est une forme fictive créée par nos sens. Si nous parvenions à le contempler tel qu’il existe réellement, entouré de la vapeur d’eau qu’il exhale, du rayonnement que sa température engendre, ce même être nous apparaîtrait sous l’aspect d’un nuage aux changeants contours.
Nos sens extrayant seulement de la réalité ce qui leur est accessible, les formes qu’ils y découpent sont nécessairement très factices. Nous silhouettons des apparences en établissant du discontinu dans le continu, du limité dans l’illimité. Si l’on admettait que les contours réels d’un corps ne s’arrêtent qu’au point où ce corps cesse d’agir, on devrait dire qu’ils ne s’arrêtent nulle part. Le morceau de métal tenu à la main agit par son attraction sur les astres les plus lointains et échange des radiations avec eux. Il n’a donc d’autres limites dans l’espace que celles assignées par la sensibilité de nos sens ou de nos instruments. Nous les fixons, non pas aux points où un corps n’agit plus, mais à l’endroit où il cesse d’impressionner nos sens imparfaits.
Les êtres vivants créent donc ou, si l’on préfère, délimitent artificiellement les éléments de l’univers suivant leurs possibilités de perception.
Des créatures douées d’autres sens auraient une idée du monde fort différente de la nôtre. Ceux de certains animaux leur permettent probablement de percevoir des qualités ignorées de nous. Plusieurs d’entre eux, en effet, voient dans l’obscurité, d’autres possèdent le sens de l’orientation, celui de la prévision du temps, etc. S’ils étaient assez intelligents pour essayer de nous communiquer leurs impressions, nous ne comprendrions pas plus leur langage qu’un aveugle de naissance les couleurs, puisque ce langage correspondrait à des qualités inconnues de nous.
La science n’a pas d’ailleurs à s’occuper des réalités en elles-mêmes, ou noumènes des philosophes, ni à les opposer aux apparences, c’est-à-dire aux phénomènes révélés par nos sensations. Celles-ci constituent des équivalents accessibles de choses inaccessibles. Les réfractions créées au moyen de nos sens étant presque identiques pour tous les êtres bâtis sur le même type, la science peut les considérer comme des réalités et construire son édifice avec elles. Si nous n’atteignons pas le réel, nous en atteignons une image semblable pour les êtres constitués comme nous.
Dans ses recherches, la science ne saurait du reste se préoccuper de toutes ces considérations. Peu lui importe de savoir si le monde, tel que nous le percevons, est réel ou irréel. Elle l’accepte comme il apparaît et tâche de s’y adapter, sans chercher quelles idées peuvent s’en faire un insecte, un habitant de Sirius ou un être supérieur possédant d’autres sens. Nos connaissances sont à notre mesure et ne nous intéressent que parce qu’elles sont à cette mesure. Nous savons de l’univers ce que nous parvenons à y découvrir, et comme chaque jour nous y découvrons plus de choses et les percevons d’une façon plus précise, l’édifice de notre connaissance grandit constamment.