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Classiquesen Ligne

Scène X


HUGHES, JANE.
JANE.

Tu es galant. Tu ne m’as pas encore offert de me débarrasser…

HUGHES.

J’étais tout bouleversé par ce départ de Barbe.

JANE.

J’ôte mon chapeau et ma jaquette. (Elle les lui tend.) Tiens !

Puis elle va vers la glace, tire une petite boîte de sa poche, et se passe une houppe sur le visage.

HUGHES.

Pourquoi te mettre toujours tant de poudre de riz ?… et tout ce rouge aux lèvres ?

JANE.

Il y en a qui m’aiment ainsi…

HUGHES.

Voilà des chants, le bourdon de Saint-Sauveur qui se met en branle… la procession va arriver.

JANE.

Qu’est-ce que c’est que cette fameuse procession du Saint-Sang ?

HUGHES.

Elle ne sort qu’une fois l’an, depuis les croisades, en souvenir d’une goutte du sang du Christ rapporté de Terre Sainte par Thierry d’Alsace… C’est très beau.

JANE.

Est-ce l’heure ?

HUGHES.

Elle va passer d’abord sur l’autre rive du quai… Nous ne la verrons que de loin… Mais elle revient par cette rue-ci, pour rentrer à la cathédrale. Alors elle défile tout contre les fenêtres…

JANE.

On commence à entendre des chants…

HUGHES.

En effet…

JANE.

Allons voir… (Elle se dirige vers une des deux fenêtres, qui est entr’ouverte, écarte le vitrage.) Oh ! quelle foule là-bas !…

Elle ouvre la fenêtre toute grande ; on entend la musique des serpents et des ophicléides.

HUGHES, qui est debout, contre les vitres, à l’autre croisée, s’approche d’un mouvement vif.

Oh ! non ! pas cela !… (Il pousse la fenêtre de façon à ce qu’elle ne soit qu’entr’ouverte.) Il suffit d’écarter les vitrages.

JANE.

En voilà, une idée !… Je viens ici pour voir, et tu m’empêches de voir.

HUGHES.

Tu verras très bien ainsi…

JANE.

Encore me cacher !

HUGHES.

Tu sais comment ils sont. Te voir chez moi, et pour la procession !… Un scandale !… Ils seraient capables de nous huer.

JANE.

Si je ne peux pas voir à mon aise, je ne regarderai plus…

Furieuse, elle quitte la fenêtre et va s’asseoir, plus loin, dans un fauteuil où elle boude.

HUGHES.

Sois raisonnable… Ce que je disais, c’est par prudence… Reviens !… le défilé commence. Voilà les enfants de chœur.

JANE.

Je m’en moque !

HUGHES.

Derrière, c’est le plus beau groupe : les chevaliers de Terre Sainte, les croisés en drap d’or et en armure, les princesses de l’histoire… Viens voir : ce sont les jeunes gens et les jeunes filles de la plus haute noblesse d’ici qui représentent les personnages… Voilà le fils du bourgmestre costumé en Thierry d’Alsace…

JANE.

Tout cela m’est bien égal !

HUGHES, allant vers elle.

Voyons, ne boude pas, ne te fâche pas. Cela ne vaut pas le peine. Reviens…

Il veut l’entraîner.
JANE.

Laisse-moi !

HUGHES.

Tu es vraiment d’une susceptibilité.

JANE.

Tu m’embêtes !

HUGHES.

Nous allons encore nous faire du mal.

JANE.

C’est toi !… tu es stupide avec ta peur des gens !… Je m’en moque, des gens !…

HUGHES.

Allons ! une nouvelle scène ! Et pour rien ! pour rien !

JANE, avec un rire cruel et strident.

Monsieur a peur de se compromettre ? Mais tu oublies ton âge !

HUGHES.

Te voilà mauvaise… Tu vas encore une fois m’accabler de tous tes gros mots… une pluie de cailloux… Je ne te réponds plus. (Il s’achemine vers la fenêtre, découragé.) Combien déjà de scènes pareilles !… Et pour des motifs puérils… Ah ! je suis bien malheureux !

JANE.

Tant mieux !… Je suis contente. Je voudrais te voir pleurer… pour que tu fusses tout à fait ridicule…

HUGHES.

Oh ! Jane ! Jane !

JANE.

C’est ta faute.

HUGHES, s’approchant, radouci.

Voyons, faisons la paix… C’est encore une heure noire… N’y pensons plus… Reviens voir la procession… Nous regarderons ensemble… nous oublierons…

JANE.

Non, laisse-moi ; va-t’en.

HUGHES, retourne seul à la fenêtre.

Viens voir, Jane. C’est déjà la fin. La châsse du Saint-Sang passe… une petite cathédrale en or, avec mille pierres précieuses… l’évêque la porte… Viens voir toute la foule à genoux, dans l’encens bleu. C’est admirable…

Il s’incline à son tour. — Un silence.
JANE.

Te voilà cagot ! Il ne te manquait plus que cela.

HUGHES.

Je m’agenouille devant la foi des autres… Ce sont des choses que tu ne comprends pas…

JANE.

Non ! je ne comprends rien. Je suis une sotte, n’est-ce pas ? Et toi, tu es malin… Sais-tu bien que tu m’agaces à la fin, avec tous tes airs…

HUGHES.

Quels airs ?

JANE.

Je ne sais vraiment pas pourquoi je reste avec toi.

HUGHES.

Tu recommences une querelle…

JANE.

Il n’en manque pas qui m’aiment, et avec qui je serais mieux…

HUGHES.

Pour ce que tu te gênes !…

JANE.

Pourquoi me gênerais-je ?

HUGHES.

Tais-toi !

JANE.

Non ! je parle, si je veux. Je fais ce que je veux. J’ai des amants, si je veux. Il y a même quelqu’un qui me plaît beaucoup en ce moment.

HUGHES, éclatant.

Ah ! oui, tes amants ! Parles-en ! C’est du propre, ta vie ! J’en ai encore appris une bien belle, aujourd’hui… Borluut, le peintre, mon ami Joris, tu l’as été voir… Il me l’a dit. Car c’est un ami loyal, lui… Tu en as envie, paraît-il. Et puis, tu désirais un allié — pour ne pas qu’il m’influence et qu’il m’arrache à toi. Car tu veux me garder au bout du compte !

JANE.

Ah ! il t’a dit… Est-ce qu’il t’a dit tout ?… Car je lui ai accordé… tout.

HUGHES.

Tu mens. C’est une infamie… Ah ! tu ne les comptes plus !… Tu voudrais maintenant me brouiller avec lui — le seul ami que j’aie ici. Tu n’as pas encore assez dévasté ma vie… Car tout à l’heure, Barbe, son départ immédiat, c’est à cause de toi et de la belle renommée dont tu jouis… Elle n’a pas voulu te servir… C’est pour moi une solitude de plus… Maintenant viendrait le tour de Joris… Ah ! non ! je me révolte, à la fin… Tout me revient, tout ce que tu m’as déjà fait souffrir, tous tes caprices, tes injures, tes amants, les hontes bues, mon grand deuil avili…

JANE, ricanant.

Cela devait venir, ta morte !… (Se levant de son fauteuil.) Mais à propos, c’est bien ici que tu l’honores… ta chapelle de souvenirs… (Elle va se placer devant le grand portrait au pastel.) C’est celle-ci, ta femme ? Ah ! non ! je ne lui ressemble pas… Elle a une vilaine bouche… (Ensuite elle se dirige vers une commode, prend une grande photographie encadrée.) Celle-ci me ressemble encore moins…

HUGHES, qui a suivi ses mouvements d’un air inquiet.

Laissez cela.

JANE.

Pourquoi ? Je compare…

HUGHES, se dirigeant vers elle.

Laissez cela… J’ai tout supporté ; mais, ma morte, vous ne la profanerez pas !… Rendez-moi ce portrait.

JANE.

Non !

HUGHES.

Je ne veux pas que vous touchiez à mes reliques…

Il lui reprend le portrait des mains.
JANE, se dirigeant vers le coffret de cristal où repose la chevelure.

Tiens ! qu’est-ce que c’est ?

Elle a ouvert le coffret et en retire la longue natte blonde, qu’elle déroule.

HUGHES, livide, se précipite.

Oh ! cela, c’est sacré ! N’y touchez pas…

JANE, ricanante, provocante, s’est rejetée de l’autre côté de la table, et agite la chevelure devant elle.

Je compare encore… Mes cheveux sont plus roux…

Elle pose les cheveux de la morte en chignon sur les siens.

HUGHES, exaspéré, affolé, cherche à lui reprendre la chevelure qu’elle continue à manier par bravade ; il court à sa poursuite autour de la table.

Rendez-moi ! C’est un sacrilège…

JANE.

Les miens sont bien plus fins…

HUGHES.

Prenez garde ! C’est la chose d’une morte… La morte se vengera…

JANE, narguant.

Fais-m’en cadeau, de cette chevelure.

HUGHES, à mots coupés, haletants.

Inviolable… la morte l’a dit… (Il atteint Jane dans cette course autour de la table et met la main à la chevelure qu’elle a enroulée autour de son cou, par dernier jeu pour ne pas la rendre. — Il reprend d’un ton décisif.) Voulez-vous ?

JANE, riant, essoufflée.

Non !

HUGHES.

Prenez garde !… Chevelure… vindicative… elle-même instrument de mort… Rendez-la moi. Vous voyez bien que vous allez tout expier !

JANE, renversée à terre, se débattant.

Non ! (D’une voix rauque.) Mais tu me fais mal !… Tu es fou !

HUGHES, tirant, serrant la natte autour du cou comme une corde.

Je vous tiens, maintenant… je vais vous tuer… je vais tuer mon péché… Tuer ! tuer !… Aimer — et rire !

JANE, cri étranglé.

Ah !…

Elle tombe morte.
HUGHES, il pousse un rire strident de fou et se lève.

Rire !… Oh ! oh ! (Regardant autour de lui.) Oh ! il est entré de la neige dans le salon… Et du feu aussi… Il fait trop chaud… Non ! il fait trop froid… (S’avançant vers la glace.) Dans la glace, il doit faire bien bon… Il faudra que j’y entre, un jour… Pas encore !… Oh ! oh ! il faut d’abord que je rie, que j’aie beaucoup ri… Je suis heureux… Je suis un grand roi d’un pays de neige… et de feu aussi… Mais je suis bien fatigué…

Il se laisse tomber dans un fauteuil. — On entend les cantiques de la procession qui s’en revient mais voilés encore.