Scène V.
Elles n’y sont plus… On ne sait ce qu’elles sont devenues. Elles ont disparu.
Bon. Mon ordre est exécuté.
Mon père, écoutez la prière d’un fils désespéré. Rendez-lui Sophie. Il est impossible qu’il vive sans elle. Vous faites le bonheur de tout ce qui vous environne ; votre fils sera-t-il le seul que vous ayez rendu malheureux ?… Elle n’y est plus… elles ont disparu… Que ferai-je ?… Quelle sera ma vie ?
Il a fait diligence.
Mon père !
Je n’ai aucune part à leur absence. Je vous l’ai déjà dit. Croyez-moi. (Cela dit, le Père de famille se promène lentement, la tête baissée, et l’air chagrin.)
Sophie, où êtes-vous ? Qu’êtes-vous devenue ?… Ah !…
Voilà ce que j’avais prévu.
Consommons notre ouvrage. Allons. (À son neveu, d’un ton compatissant.) Saint-Albin.
Monsieur, laissez-moi. Je ne me repens que trop de vous avoir écouté… Je la suivais… Je l’aurais fléchie… Et je l’ai perdue !
Saint-Albin.
Laissez-moi.
J’ai causé ta peine, et j’en suis affligé.
Que je suis malheureux !
Germeuil me l’avait bien dit. Mais aussi, qui pouvait imaginer que, pour une fille comme il y en a tant, tu tomberais dans l’état où je te vois ?
Que dites-vous de Germeuil ?
Je dis… Rien…
Tout me manquerait-il en un jour ? et le malheur qui me poursuit m’aurait-il encore ôté mon ami ? Monsieur le Commandeur, achevez.
Germeuil et moi… Je n’ose te l’avouer… Tu ne nous le pardonneras jamais…
Qu’avez-vous fait ? Serait-il possible ?… Mon frère, expliquez-vous.
Cécile… Germeuil te l’aura confié ?… Dis pour moi.
Vous me faites mourir.
Cécile, vous vous troublez.
Ma sœur !
Cécile… Mais non, le projet est trop odieux… Ma fille et Germeuil en sont incapables.
Je tremble… je frémis… Ô ciel ! de quoi suis-je menacé !
Monsieur le Commandeur, expliquez-vous, vous dis-je ; et cessez de me tourmenter par les soupçons que vous répandez sur tout ce qui m’entoure. (Le Père de famille se promène ; il est indigné. Le Commandeur hypocrite paraît honteux, et se tait. Cécile a l’air consterné. Saint-Albin a les yeux sur le Commandeur, et attend avec effroi qu’il s’explique.)
Avez-vous résolu de garder encore longtemps ce silence cruel ?
Puisque tu te tais, et qu’il faut que je parle… (À Saint-Albin :) Ta maîtresse…
Sophie…
Est renfermée.
Grand Dieu !
J’ai obtenu la lettre de cachet[6]… Et Germeuil s’est chargé du reste.
Germeuil !
Lui !
Mon frère, il n’en est rien.
Sophie… et c’est Germeuil !
Et que vous a fait cette infortunée, pour ajouter à son malheur la perte de l’honneur et de la liberté ? Quels droits avez-vous sur elle ?
La maison est honnête.
Je la vois… Je vois ses larmes. J’entends ses cris, et je ne meurs pas… (Au Commandeur :) Barbare, appelez votre indigne complice. Venez tous les deux ; par pitié, arrachez-moi la vie… Sophie !… Mon père, secourez-moi. Sauvez-moi de mon désespoir. (Il se jette entre les bras de son père.)
Calmez-vous, malheureux.
Germeuil !… Lui !… Lui !…
Il n’a fait que ce que tout autre aurait fait à sa place.
Qui se dit mon ami ! Le perfide !
Sur qui compter, désormais !
Il ne le voulait pas ; mais je lui ai promis ma fortune et ma nièce.
Mon père, Germeuil n’est ni vil ni perfide.
Qu’est-il donc ?
Écoutez, et connaissez-le… Ah ! le traître !… Chargé de votre indignation, irrité par cet oncle inhumain, abandonné de Sophie…
Eh bien ?
J’allais, dans mon désespoir, m’en saisir et l’emporter au bout du monde… Non, jamais homme ne fut plus indignement joué… Il vient à moi… Je lui ouvre mon cœur… Je lui confie ma pensée comme à mon ami… Il me blâme… Il me dissuade… Il m’arrête, et c’est pour me trahir, me livrer, me perdre !… Il lui en coûtera la vie.