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Classiquesen Ligne

Scène V.


CÉCILE, LE COMMANDEUR, LE PÈRE DE FAMILLE, SAINT-ALBIN.
(Le Père de famille entre le premier. Son fils le suit.)


saint-albin, violent, désolé, éperdu, ici et dans toute la scène.

Elles n’y sont plus… On ne sait ce qu’elles sont devenues. Elles ont disparu.

le commandeur, à part.

Bon. Mon ordre est exécuté.

saint-albin.

Mon père, écoutez la prière d’un fils désespéré. Rendez-lui Sophie. Il est impossible qu’il vive sans elle. Vous faites le bonheur de tout ce qui vous environne ; votre fils sera-t-il le seul que vous ayez rendu malheureux ?… Elle n’y est plus… elles ont disparu… Que ferai-je ?… Quelle sera ma vie ?

le commandeur, à part.

Il a fait diligence.

saint-albin.

Mon père !

le père de famille.

Je n’ai aucune part à leur absence. Je vous l’ai déjà dit. Croyez-moi. (Cela dit, le Père de famille se promène lentement, la tête baissée, et l’air chagrin.)

saint-albin s’écrie, en se tournant vers le fond.

Sophie, où êtes-vous ? Qu’êtes-vous devenue ?… Ah !…

cécile, à part.

Voilà ce que j’avais prévu.

le commandeur, à part.

Consommons notre ouvrage. Allons. (À son neveu, d’un ton compatissant.) Saint-Albin.

saint-albin.

Monsieur, laissez-moi. Je ne me repens que trop de vous avoir écouté… Je la suivais… Je l’aurais fléchie… Et je l’ai perdue !

le commandeur.

Saint-Albin.

saint-albin.

Laissez-moi.

le commandeur.

J’ai causé ta peine, et j’en suis affligé.

saint-albin.

Que je suis malheureux !

le commandeur.

Germeuil me l’avait bien dit. Mais aussi, qui pouvait imaginer que, pour une fille comme il y en a tant, tu tomberais dans l’état où je te vois ?

saint-albin, avec terreur.

Que dites-vous de Germeuil ?

le commandeur.

Je dis… Rien…

saint-albin.

Tout me manquerait-il en un jour ? et le malheur qui me poursuit m’aurait-il encore ôté mon ami ? Monsieur le Commandeur, achevez.

le commandeur.

Germeuil et moi… Je n’ose te l’avouer… Tu ne nous le pardonneras jamais…

le père de famille, au Commandeur.

Qu’avez-vous fait ? Serait-il possible ?… Mon frère, expliquez-vous.

le commandeur.

Cécile… Germeuil te l’aura confié ?… Dis pour moi.

saint-albin, au Commandeur.

Vous me faites mourir.

le père de famille, avec sévérité.

Cécile, vous vous troublez.

saint-albin.

Ma sœur !

le père de famille, regardant encore sa fille, avec sévérité.

Cécile… Mais non, le projet est trop odieux… Ma fille et Germeuil en sont incapables.

saint-albin.

Je tremble… je frémis… Ô ciel ! de quoi suis-je menacé !

le père de famille, avec sévérité.

Monsieur le Commandeur, expliquez-vous, vous dis-je ; et cessez de me tourmenter par les soupçons que vous répandez sur tout ce qui m’entoure. (Le Père de famille se promène ; il est indigné. Le Commandeur hypocrite paraît honteux, et se tait. Cécile a l’air consterné. Saint-Albin a les yeux sur le Commandeur, et attend avec effroi qu’il s’explique.)

le père de famille, au Commandeur.

Avez-vous résolu de garder encore longtemps ce silence cruel ?

le commandeur, à sa nièce.

Puisque tu te tais, et qu’il faut que je parle… (À Saint-Albin :) Ta maîtresse…

saint-albin.

Sophie…

le commandeur.

Est renfermée.

saint-albin.

Grand Dieu !

le commandeur.

J’ai obtenu la lettre de cachet[6]… Et Germeuil s’est chargé du reste.

le père de famille.

Germeuil !

saint-albin.

Lui !

cécile.

Mon frère, il n’en est rien.

saint-albin.
(Il se renverse sur un fauteuil avec toutes les marques du désespoir.)

Sophie… et c’est Germeuil !

le père de famille, au Commandeur.

Et que vous a fait cette infortunée, pour ajouter à son malheur la perte de l’honneur et de la liberté ? Quels droits avez-vous sur elle ?

le commandeur.

La maison est honnête.

saint-albin.

Je la vois… Je vois ses larmes. J’entends ses cris, et je ne meurs pas… (Au Commandeur :) Barbare, appelez votre indigne complice. Venez tous les deux ; par pitié, arrachez-moi la vie… Sophie !… Mon père, secourez-moi. Sauvez-moi de mon désespoir. (Il se jette entre les bras de son père.)

le père de famille.

Calmez-vous, malheureux.

saint-albin, entre les bras de son père ; d’un ton plaintif et douloureux.

Germeuil !… Lui !… Lui !…

le commandeur.

Il n’a fait que ce que tout autre aurait fait à sa place.

saint-albin, toujours sur le sein de son père et du même ton.

Qui se dit mon ami ! Le perfide !

le père de famille.

Sur qui compter, désormais !

le commandeur.

Il ne le voulait pas ; mais je lui ai promis ma fortune et ma nièce.

cécile.

Mon père, Germeuil n’est ni vil ni perfide.

le père de famille.

Qu’est-il donc ?

saint-albin.

Écoutez, et connaissez-le… Ah ! le traître !… Chargé de votre indignation, irrité par cet oncle inhumain, abandonné de Sophie…

le père de famille.

Eh bien ?

saint-albin.

J’allais, dans mon désespoir, m’en saisir et l’emporter au bout du monde… Non, jamais homme ne fut plus indignement joué… Il vient à moi… Je lui ouvre mon cœur… Je lui confie ma pensée comme à mon ami… Il me blâme… Il me dissuade… Il m’arrête, et c’est pour me trahir, me livrer, me perdre !… Il lui en coûtera la vie.